Feignant de craindre un assaut sanglant sur Rafah, dernier point de chute de quelque 1,4 million de Palestiniens, le président Joe Biden a annoncé une « pause » dans la livraison d’armes à Israël. Comme l’expliquent par le menu détail Medea Benjamin et Nicolas J.S. Davies, Washington a déjà armé Israël jusqu’aux dents. Les effets de manche de « Genocide Joe » ne changeront pas grand-chose à la réalité concrète du terrain. (I’A)
Le 8 mai 2024, alors qu’Israël intensifiait son assaut brutal sur Rafah, le président Biden a annoncé qu’il « suspendait » la livraison d’une cargaison composée de 1800 bombes de 2000 livres (907 kg) et de 1700 bombes de 500 livres (226 kg). Il a également menacé de retenir d’autres livraisons si Israël poursuivait son invasion à grande échelle de Rafah.
Cette initiative a suscité un tollé chez les responsables israéliens – le ministre de la Sécurité nationale, Itamar Ben-Gvir, a tweeté : « Le Hamas aime Biden ». Ainsi que chez les républicains, les démocrates farouchement anti-palestiniens et les donateurs pro-israéliens. Les républicains ont immédiatement préparé un projet de loi intitulé « Israel Security Assistance Support Act » afin d’interdire à l’administration de suspendre l’aide militaire à Israël.
Cela fait sept mois que de nombreuses personnes demandent aux États-Unis de cesser de fournir des armes à Israël. Bien entendu, la décision de Biden arrive trop tard pour les 35 000 Palestiniens qui ont été tués à Gaza, principalement par des armes étasuniennes.
Au cas où l’on penserait que l’administration a vraiment changé de position, deux jours après l’annonce de cette pause, le département d’État a publié un rapport alambiqué. On peut y lire : bien qu’il soit raisonnable d' »évaluer » que les armes US ont été utilisées par les forces israéliennes à Gaza d’une manière « incompatible » avec le droit humanitaire international, et bien qu’Israël ait effectivement retardé ou entravé la livraison de l’aide à Gaza (ce qui est illégal en vertu du droit étasunien), les assurances d’Israël concernant l’aide humanitaire et le respect du droit humanitaire international sont « crédibles et fiables ».
Par cette conclusion absurde, l’administration Biden s’est donné le feu vert pour continuer à envoyer des armes. Feu vert aussi à Israël pour continuer à commettre des crimes de guerre avec cet arsenal.
En tout état de cause, comme l’a déclaré à la BBC le colonel Joe Bicino, officier d’artillerie US à la retraite, Israël a déjà de quoi « raser » Rafah avec les armes dont il dispose. Une pause des livraisons « n’a pas vraiment de conséquences », a déclaré Bicino, « c’est plutôt un jeu politique pour les gens qui sont préoccupés par cette question aux États-Unis ». Un fonctionnaire étasunien a confirmé au Washington Post que sil décidait d’ignorer les mises en garde de Washington, Israël disposait déjà de suffisamment d’armes fournies par les États-Unis et d’autres alliés.
Ainsi, cette pause des livraisons doit être replacée dans le contexte de l’arsenal fourni par les États-Unis à leur mandataire au Moyen-Orient au cours des dernières décennies.
Un déluge de bombes US
Pendant la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis se revendiquaient fièrement d’être « l’arsenal de la démocratie ». Car leurs usines de munitions et leurs chantiers navals produisaient une quantité inépuisable d’armes pour lutter contre le gouvernement génocidaire d’Allemagne. Aujourd’hui, les États-Unis apparaissent honteusement comme l’arsenal du génocide, fournissant 70 % des armes importées qu’Israël utilise pour anéantir Gaza et massacrer sa population.
Alors qu’Israël prend d’assaut Rafah, où vivent 1,4 million de personnes déplacées, dont au moins 600 000 enfants, la plupart des avions de guerre qui les bombardent sont des F-16. À l’origine, ces appareils ont été conçus et fabriqués par General Dynamics. Aujourd’hui, ils sortent de l’usine de Lockheed Martin à Greenville, en Caroline du Sud. Les quelque 224 F-16 dont dispose Israël sont depuis longtemps son arme de prédilection pour bombarder les militants et les civils à Gaza, au Liban et en Syrie.
Israël possède également 86 Boeing F-15 qui peuvent larguer des bombes plus lourdes. Ainsi que 39 des chasseurs-bombardiers les plus récents et les plus coûteux de tous les temps, les F-35 à capacité nucléaire de Lockheed Martin. 36 autres sont en commande. Le F-35 est construit à Fort Worth, au Texas. Mais ses composants sont fabriqués partout aux États-Unis et dans des pays alliés, dont Israël. Israël a été le premier à attaquer d’autres pays avec des F-35, en violation des lois US sur le contrôle des exportations d’armes. Il les aurait utilisés pour bombarder la Syrie, l’Égypte et le Soudan.
Lorsque ces flottes d’avions de guerre US ont commencé à bombarder Gaza en octobre 2023 – leur cinquième assaut majeur depuis 2008 – les États-Unis se sont empressés de livrer de nouvelles armes. Au 1er décembre 2023, ils avaient envoyé 15 000 bombes et 57 000 obus d’artillerie.
Les États-Unis fournissent à Israël des bombes de toutes tailles et de tous types, y compris des bombes planantes de petit diamètre GBU-39 de 285 livres (129 kg), des Mk 82 de 500 livres (227 kg), des Mk 84 de 2 000 livres (907 kg), des « bunker busters » BLU-109 et même des bunker busters massifs GBU-28 de 5 000 livres (2,3 tonnes), qu’Israël aurait utilisés à Gaza en 2009.
General Dynamics est le plus grand fabricant US de bombes. C’est lui qui produit tous ces modèles. La plupart peuvent être utilisés comme bombes guidées de « précision » en y associant le système de guidage laser Paveway de Raytheon et Lockheed Martin ou le système de ciblage GPS JDAM (Joint Direct Attack Munitions) de Boeing.
Un peu plus de la moitié des bombes qu’Israël a larguées sur Gaza étaient des bombes de « précision ». Comme l’ont expliqué les responsables du ciblage au magazine +972, leur système d’intelligence artificielle Lavender génère des milliers de cibles qui ne sont que des militants de base présumés, et non des commandants de haut rang. Israël ne juge pas utile de « gaspiller » des munitions de précision coûteuses pour tuer ces personnes, et n’utilise donc que des bombes « muettes » pour les tuer chez eux, anéantissant leurs familles et leurs voisins.
Pour menacer et bombarder ses voisins plus éloignés comme l’Iran, Israël peut compter sur ses sept Lockheed Martin KC-130H ainsi que ses sept Boeing 707 ravitailleurs en vol. De plus, quatre nouveaux ravitailleurs Boeing KC46A ultramodernes doivent être livrés à la fin de l’année 2025 pour plus de 220 millions de dollars chacun.
L’arsenal des forces terrestres
Pour tuer les Palestiniens, Israël peut aussi compter sur ses 48 hélicoptères d’attaque Boeing Apache AH64. Ils sont équipés des fameux missiles Hellfire de Lockheed Martin, des roquettes Hydra 70 de General Dynamics et des mitrailleuses de 30 mm de Northrop Grumman. Israël a également utilisé ses Apaches pour tuer et incinérer un nombre encore inconnu d’Israéliens le 7 octobre 2023 – un jour tragique qu’Israël et les États-Unis continuent d’exploiter comme prétexte pour leurs propres violations du droit international humanitaire et de la Convention sur le génocide.
Les principales armes de l’artillerie israélienne sont ses 600 obusiers automoteurs Paladin M109A5 de 155 mm, fabriqués par BAE Systems à Chambersburg en Pennsylvanie. Pour les profanes, un obusier automoteur ressemble à un char d’assaut, mais il est équipé d’un canon de 155 mm plus gros qui lui permet de tirer à plus longue distance.
Israël assemble ses obus d’artillerie de 155 mm à partir de composants fabriqués aux États-Unis. L’une des deux premières livraisons d’armes étasuniennes dont l’administration a informé le Congrès après le 7 octobre visait à réapprovisionner Israël en composants d’obus d’artillerie pour une valeur de 147,5 millions de dollars.
Israël possède également 48 lance-roquettes multiples M270. Il s’agit d’une version à chenilles des lance-roquettes HIMARS que les États-Unis ont envoyés en Ukraine et qui tirent les mêmes roquettes fabriquées par Lockheed Martin. Les Marines US les ont utilisées en coordination avec les frappes aériennes pour dévaster Mossoul, la deuxième plus grande ville d’Irak, en 2017. Les lanceurs M270 ne sont plus produits, mais BEA Systems dispose toujours des installations nécessaires à leur fabrication.
Israël fabrique ses propres chars Merkava qui tirent des obus fabriqués aux États-Unis. Le Département d’État a annoncé le 9 décembre 2023 qu’il avait notifié au Congrès une livraison « d’urgence » de 14 000 obus de chars de 120 mm d’une valeur de 106 millions de dollars à Israël.
Les livraisons étasuniennes d’obus d’artillerie et de chars d’assaut, ainsi que des dizaines de livraisons moins importantes qui n’ont pas été signalées au Congrès (parce que chaque livraison a été soigneusement calibrée pour être inférieure à la limite statutaire de 100 millions de dollars), ont été financées par les 3,8 milliards de dollars d’aide militaire que les États-Unis accordent à Israël chaque année.
En avril, le Congrès a adopté un nouveau projet de loi sur le financement de la guerre qui comprend environ 14 milliards de dollars pour des armes supplémentaires. Israël pourrait se permettre de payer ces armes lui-même, mais il pourrait alors faire jouer la concurrence, ce qui risquerait d’éroder le monopole des États-Unis sur la fourniture d’une grande partie de sa machine de guerre. Ce monopole lucratif pour les marchands de mort étasuniens est manifestement plus important pour les membres du Congrès que le financement intégral de Head Start ou d’autres programmes nationaux de lutte contre la pauvreté qui sont régulièrement sous-financés au profit des armes et des guerres.
Israël possède 500 véhicules blindés de transport de troupes M113 construits par FMC et plus de 2 000 Humvees fabriqués par AM General à Mishawaka, dans l’Indiana. Ses forces terrestres sont armées de plusieurs types de lance-grenades US, de mitrailleuses Browning, de fusils d’assaut AR-15 et de fusils de précision SR-25 et M24 SWS. Tous fabriqués aux États-Unis, ainsi que leurs munitions.
Pendant de nombreuses années, les trois corvettes Sa’ar 5 ont été les plus grands navires de guerre d’Israël, de la taille d’une frégate. Elles ont été construites dans les années 1990 par Ingalls Shipbuilding à Pascagoula, dans le Mississippi. Mais Israël a récemment reçu quatre corvettes Sa’ar 6 plus grandes et plus lourdement armées, construites en Allemagne, avec des canons principaux de 76 mm et de nouveaux missiles surface-surface.
Les campements universitaires s’attaquent aux marchands de mort
Les États-Unis ont un long et terrible bilan en matière de fourniture d’armes à des régimes répressifs qui les utilisent pour tuer leur propre peuple ou attaquer leurs voisins. Martin Luther King a qualifié le gouvernement étasunien de « plus grand pourvoyeur de violence au monde ». Cela n’a pas changé depuis qu’il a dressé ce constat en 1967, un an jour pour jour avant son assassinat.
Bon nombre des grandes usines US qui produisent toutes ces armes sont les plus gros employeurs de leur région, voire de leur État. Comme le président Eisenhower l’a rappelé dans son discours d’adieu en 1960, « cette conjonction d’une immense institution militaire et d’une grande industrie de l’armement » a conduit à « l’acquisition d’une influence injustifiée, qu’elle ait ou non été sollicitée, par le complexe militaro-industriel ».
Ainsi, en plus d’exiger un cessez-le-feu, la fin de l’aide militaire et des ventes d’armes à Israël, ainsi que le rétablissement de l’aide humanitaire à Gaza, les étudiants qui occupent les campus universitaires à travers notre pays ont raison d’appeler leurs institutions à se désinvestir de ces marchands de mort et des entreprises israéliennes.
Les grands médias ont adopté le point de vue selon lequel un tel désinvestissement serait trop compliqué et trop coûteux pour les universités. Mais lorsque des étudiants ont installé un campement au Trinity College de Dublin, en Irlande, et lui ont demandé de se désinvestir des entreprises israéliennes, l’université a rapidement accédé à leurs demandes. Le problème a été résolu, sans violence policière ni tentative de museler la liberté d’expression. Les étudiants ont également obtenu l’engagement d’envisager le désinvestissement dans des établissements étasuniens, notamment à Brown, Northwestern, Evergreen State, Rutgers et dans les universités du Minnesota et du Wisconsin.
Alors que des décennies de guerre US encore plus meurtrière dans le Grand Moyen-Orient n’ont pas réussi à provoquer un mouvement de protestation de masse durable, le génocide à Gaza a ouvert les yeux de plusieurs milliers de jeunes sur la nécessité de s’élever contre la machine de guerre étasunienne.
L’expulsion et l’émigration progressives des Palestiniens de leur patrie ont créé une vaste diaspora de jeunes Palestiniens qui ont joué un rôle de premier plan dans l’organisation de campagnes de solidarité sur les campus universitaires par l’intermédiaire de groupes tels que Students for Justice in Palestine (SJP). Les liens étroits qu’ils entretiennent avec leur famille élargie en Palestine leur ont permis de comprendre viscéralement le rôle des États-Unis dans ce génocide et de faire entendre une voix authentique, persuasive et inspirante pour d’autres jeunes Américains.
Il appartient maintenant aux Américains de tous âges de suivre nos jeunes leaders et d’exiger non seulement la fin du génocide en Palestine, mais aussi de sortir de la folie militaire et d’arracher notre pays des griffes de son complexe MICIMATT (military-industrial-congressional-intelligence-media- academia-think-tank). Profondément enraciné, ce complexe a infligé trop de morts, de douleurs et de désolation à nos voisins depuis si longtemps, de la Palestine à l’Irak en passant par l’Afghanistan, le Viêt Nam ou encore l’Amérique latine.
Source originale : Z Network
Traduit de l’anglais par GL pour Investig’Action


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