La frange la plus réactionnaire et pro-impérialiste de la bourgeoisie compradore, représentée par la honteuse « lauréate du prix Nobel de la paix » María Corina Machado, fait pression sur le clan Trump-Rubio-Radcliffe. Elle veut qu'ils exigent de la présidente par intérim, Delcy Rodríguez, la convocation d'élections présidentielles anticipées. Selon ce groupe, ce serait le moyen le plus rapide de s'emparer du pouvoir exécutif au Venezuela et de contrôler le pays.
Mais arrêtons-nous un instant. Qu’est-ce que la bourgeoisie compradore vénézuélienne, au juste? De la page 44 à 47 de mon livre Venezuela Vencerá, dans la section « Une bourgeoisie stérile », je décris la différence entre la bourgeoisie nationale jusqu’alors faible et la « bourgeoisie compradore » plus établie, que l’éminent historien Federico Brito Figueroa, dans son livre Venezuela contemporánea : pais colonial ?», appelle « la bourgeoisie associée aux monopoles nord-américains » (p. 139).
Pourquoi qualifier ce secteur de « compradore» ? Parce que ce terme décrit mieux un phénomène caractéristique des pays dépendants, semi-coloniaux et semi-féodaux d’Amérique latine et des Caraïbes, d’Afrique et d’Asie. « Compradore » est un mot portugais qui, dans certains pays asiatiques, désignait l’agent local servant d’intermédiaire auprès des compagnies coloniales-impérialistes occidentales. Ce concept a été utilisé par Samir Amin, René Lefort, Jean-Paul Sartre, Mao Zedong et Ludo Martens. La domination des monopoles impérialistes a créé une bourgeoisie vénézuélienne à leur service. Les concessions accordées en 1907, 1912 et 1915 par les présidents Castro et, surtout, Gómez, pour l’exploitation du pétrole, ont été attribuées à des citoyens vénézuéliens. Les étrangers n’étaient pas autorisés à les recevoir. Mais ces Vénézuéliens ont immédiatement cédé ce droit à Shell et à la Standard Oil du New Jersey, qui ont alors commencé l’exploitation du pétrole. Le 10 avril dernier, la professeure Judith Valencia s’exclama : « Les Vénézuéliens sont toujours des traîtres ! » pour dénoncer ces figures emblématiques qui sont le germe de la bourgeoisie compradore. Mao la définissait ainsi en 1935 pour son pays: « En Chine, pays semi-colonial et économiquement arriéré, la classe des propriétaires fonciers et la bourgeoisie compradore sont de véritables appendices de la bourgeoisie internationale, et leur existence et leur développement dépendent de l’impérialisme. »
Cette bourgeoisie se transforme en un secteur social anti-vénézuélien. Elle entrave le développement économique national car il affaiblit sa propre position de pouvoir et de privilège au sein de la société. La couche la plus ancienne de la bourgeoisie, la classe commerçante et rentière, est affaiblie et empêchée de devenir une véritable bourgeoisie industrielle nationale. Le coup d’État perpétré en octobre 1945 par le dirigeant trotskiste Rómulo Betancourt contre le gouvernement bourgeois-progressiste de Medina Angarita « empêche l’émergence d’une bourgeoisie industrielle dotée d’une conscience nationale », affirme Federico Brito Figueroa (op. cit., p. 142). Dans les années 1960, les groupes économiques vénézuéliens qui contrôlaient 14 % du capital existant (hors pétrole et fer) formaient une bourgeoisie compradore liée au capital nord-américain : le groupe Vollmer-Zuloaga, Mendoza Goiticoa, Boulton, Polar-Mendoza Fleury, Delfino, Phelps, Sosa Rodríguez et Neuman (p. 143 de l’ouvrage cité). Cette faction bourgeoise, dans « la seconde moitié du XXe siècle, a endetté le pays, exporté 90 milliards de dollars, fui le pays avec plus de la moitié des dépôts bancaires et s’est octroyé des salaires plus de 75 fois supérieurs à ceux de ses employés », selon l’écrivain Luis Britto Garcia. Le putschiste Betancourt était un agent de la famille Rockefeller dans les années 1940 et 1960. Et les présidents Carlos Andrés Pérez et Caldera étaient des agents du groupe Cisneros, chef de file de la bourgeoisie compradore dans les années 1980 et 1990, selon la professeure Valencia.
Le président Chávez a supprimé les privilèges de cette classe antinationale dans le secteur pétrolier. En réponse, celle-ci a tenté de l’éliminer par un coup d’État le 11 avril 2002, il y a 24 ans. Ce coup d’État a été soutenu par la Confédération des travailleurs vénézuéliens (CTV), contrôlée par Betancourt depuis 1943, qui en avait expulsé les communistes et était devenue un instrument de la classe compradore. Il a également bénéficié du soutien actif des médias qu’ils contrôlaient : Venevisión (propriété du groupe Cisneros), Globovisión (propriété de Guillermo Zuloaga, un proche de Corina Machado), Nelson Mezerhane (propriétaire de Banco Federal) et Alberto Federico Ravell (également actionnaire important de Televen). La Conférence épiscopale a également apporté son soutien au coup d’État, de même qu’une partie des officiers supérieurs formés à l’École des Amériques du Pentagone.
Aujourd’hui, ce secteur compradore, mené par María Corina Machado, héritière de la famille Machado Zuloaga, cherche à s’emparer du pouvoir politique. Son objectif est de privatiser l’ensemble de l’économie, de la livrer à des monopoles étrangers et d’effacer toute trace des progrès sociaux et politiques accomplis par la Révolution bolivarienne. Après avoir sollicité une intervention militaire américaine pour renverser les gouvernements légitimes de Chávez et Maduro et après avoir applaudi l’action militaire américaine du 3 janvier 2026, Machado est aujourd’hui frustrée que Trump préfère obtenir des concessions économiques du gouvernement du président Rodríguez.
Après s’être partiellement remise du choc initial, la bourgeoisie compradore lance une contre-attaque, capitalisant sur les revers du gouvernement Rodríguez sous la pression étasunienne. Elle comprend que l’amnistie accordée aux opposants, la réforme de la loi sur les hydrocarbures et les diverses restrictions à la souveraineté affaiblissent le gouvernement. De plus, Washington refuse de lever les sanctions économiques et ne reverse qu’une partie des recettes des ventes de pétrole vénézuélien. Résultat : l’inflation continue de grimper. Par ailleurs, le gouvernement ne distribue pas régulièrement les colis alimentaires CLAP, créés par Maduro pour atténuer les difficultés engendrées par la guerre économique menée par l’impérialisme.
Les promesses démagogiques de Trump d’une amélioration des conditions de vie pour les masses restent lettre morte.
Dans ce contexte difficile pour la population, José Patines, un dirigeant syndical allié à María Corina Machado et à la tête d’une coalition syndicale d’extrême droite, comparable à la CTV de 2002, a organisé une manifestation pour réclamer une augmentation de salaire, qui a dégénéré en émeutes dans le centre de Caracas.
Le rusé Marco Rubio, vraisemblablement, sape lentement mais sûrement le gouvernement vénézuélien dans le cadre d’un accord secret avec la putschiste Corina Machado. Lorsque le chavisme tombera en disgrâce et que les divisions internes s’accentueront entre les fidèles de Rodríguez et ses détracteurs, Rubio, Trump, la CIA, Exxon Mobil et le Pentagone feront pression pour des élections anticipées afin d’anéantir ce qui reste du gouvernement chaviste.
En attendant, Patines, soutenu par Corina, avait appelé à manifester le 16 avril devant l’ambassade des États-Unis, son pays d’adoption, pour exiger des élections. Ils cherchent à achever la contre-révolution, maintes fois vaincue par les masses vénézuéliennes et les militaires patriotes depuis 2002.
Le processus national patriotique et révolutionnaire n’a pas besoin aujourd’hui de jugements hâtifs de la part du monde, mais plutôt de compréhension et de solidarité.
