À l’approche du second tour de la présidentielle de décembre 2025, le Chili se retrouve à la jonction de trois dynamiques qui se renforcent mutuellement : 1. l’enracinement d’un capitalisme de rente dominé par des monopolistiques; 2. une droite radicale portée par José Antonio Kast au Chili (dont le père était un ancien officier nazi) ; et 3. une recomposition géopolitique où les courants réactionnaires occidentaux cherchent explicitement la confrontation avec la Chine.
Un capitalisme de rente verrouillé
Depuis la dictature de Pinochet, l’économie chilienne a été structurée autour d’un modèle néolibéral extrême qui a concentré les grandes ressources naturelles (cuivre, énergie, forêts, agro‑industrie) entre les mains d’un petit nombre de conglomérats nationaux et transnationaux. Des analyses économiques soulignent que le pays est devenu une économie de rente : une élite restreinte capture les revenus liés aux matières premières, à la finance et aux monopoles de services, tandis que l’investissement productif reste chroniquement faible et que la productivité stagne.
Mauricio Jelvez et José Gabriel Palma (économistes chiliens) montrent que cette architecture produit un double blocage :
- d’une part, un “malaise social” permanent – systèmes de santé et d’éducation inéquitables, salaires insuffisants, protection sociale incomplète ;
- et, d’autre part, une incapacité à diversifier la structure productive au‑delà de l’extractivisme et des services à faible valeur ajoutée.
Les grands groupes qui dominent la mine, la banque, la distribution et les télécoms ont intérêt à préserver un statu quo de rentes élevées, plutôt qu’à investir dans l’industrie, la technologie ou la transition écologique.
Oligarchies médiatiques et bloc ultraconservateur
Cette économie de rente s’appuie sur une concentration inédite des médias : quelques familles et holdings financiers contrôlent l’essentiel de la presse écrite nationale, de la télévision et de la radio, avec des lignes éditoriales systématiquement favorables au modèle néolibéral ultra réactionnaire (soutenant mêmes des thèses fascistes) et hostiles aux mouvements sociaux. Les mêmes acteurs – banques, groupes miniers, conglomérats de distribution – possèdent journaux, chaînes et plateformes numériques, ce qui leur permet d’encadrer l’agenda public, de légitimer les politiques pro‑entreprises et de marginaliser les voix qui prônent une réforme fiscale ambitieuse ou une véritable politique industrielle et sociale.
Dans ce contexte, la candidature de José Antonio Kast n’est pas seulement l’expression d’un courant idéologique d’extrême droite: elle devient l’instrument politique privilégié de ces oligarchies pour verrouiller le capitalisme de rente. Ses propositions – baisse d’impôts pour les hauts revenus, dérégulation, affaiblissement des normes sociales et environnementales – sont identiques aux intérêts des grands groupes financiers.
Remise en cause des liens économiques avec la Chine
Un élément nouveau de cette campagne est la tentation, chez une partie de la droite radicale et de l’establishment économique occidental, de remettre en question les accords commerciaux avec la Chine. Le Chili est aujourd’hui fortement inséré dans la demande chinoise de cuivre, de lithium, de produits agro‑alimentaires et de bois ; la Chine est son premier partenaire commercial.
Dans les milieux ultraconservateurs, cette relation est de plus en plus dénoncée comme une “dépendance stratégique” vis‑à‑vis d’une puissance rivale. Les discours qui entourent la coalition de Kast reprennent des éléments largement diffusés en Europe et aux États. L’idée est de reconfigurer les partenariats au profit des États‑Unis et de leurs alliés, même si cela signifie sacrifier des débouchés et de réduire le niveau de vie des chiliens.

Un mouvement réactionnaire occidental tourné contre Pékin
Cette inflexion s’inscrit dans un mouvement plus large : la structuration d’un bloc réactionnaire occidental – des États‑Unis aux oligarchies européennes – qui désigne la Chine comme adversaire central dans une “guerre de civilisation” économique, technologique et idéologique. Les réseaux réunis autour de la “Charte de Madrid” (impulsée par le parti d’extrême droite espagnol VOX) cherchent à fédérer partis et mouvements conservateurs d’Europe et des Amériques autour d’un agenda commun : lutte contre un monde multipolaire, lutte contre le « communisme » et les idées de gauche/progressistes, lutte contre les droits humains et sociaux
Au Chili, ce cadre se traduit par une double offensive :
- renforcer un capitalisme de rente interne dominé par des monopoles,
- tout en s’alignant sur la stratégie de confrontation économique et géopolitique menée par Washington et ses alliés vis‑à‑vis de Pékin.
L’ultradroite chilienne adopte ainsi les mêmes registres discursifs que ces courants internationaux, conjuguant défense de “l’Occident chrétien”, promotion d’un ordre social hiérarchique « basé sur la propriété privée » et appel à “protéger” l’économie occidentale (traduisez les monopoles des oligarchies occidentales) face à la Chine – non pas pour rompre avec le néolibéralisme, mais pour recentrer les rentes au profit des groupes occidentaux et de leurs partenaires locaux.
Un second tour décisif pour le modèle et la géopolitique
Le second tour de 2025 dépasse donc largement la question de la seule alternance gouvernementale.
Un succès de Jeannette Jara ouvrirait la possibilité : (1) sur le plan national, de réduire le capitalisme de rente par une réforme fiscale, une diversification productive et un renforcement de l’État social ; (2) sur le plan international d’œuvrer à une politique de désescalade économique et militaire.
Une victoire de José Antonio Kast, au contraire, consoliderait l’alliance entre oligarchies financières, monopoles médiatiques et ultradroite réactionnaire, dans un cadre géopolitique explicitement aligné sur la confrontation occidentale avec la Chine. Le Chili demeurerait alors prisonnier d’une économie de rente, tout en devenant un maillon de plus dans une offensive idéologique et stratégique qui dépasse largement ses propres frontières.
Sources :
- Entretien avec Mauricio Jelvez, “Chile nunca ha tenido un proyecto de desarrollo consensuado política y socialmente”, El Desconcierto, 23.11.2025
- José Gabriel Palma, “Latin America: how its neo-liberal reforms led to a rentier trilogy of high market inequality, mediocre investment rates and collapsing productivity growth. How to fix a system with so little entropy?”, Cambridge Working Papers in Economics, 2025
- Fiche de synthèse sur l’économie chilienne (modèle libéral, dépendance minière, rôle du cuivre)
https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89conomie_du_Chili
- Analyse de la dépendance au secteur minier et à la demande chinoise
- Fiche pays Chili – Bpifrance (poids des exportations minières, structure des investissements, contexte macro)
https://www.bpifrance.fr/download/media-file/217955
- Études sur la concentration médiatique au Chili et la domination de quelques groupes privés « Il existe au Chili une concentration médiatique exceptionnelle »”
https://www.acrimed.org/Il-existe-au-Chili-une-concentration-mediatique
- “Concentration des médias et indépendance de la presse au Chili”
- Données et analyses sur la liberté de la presse et la structure du paysage médiatique chilien
- Analyse du paysage politique chilien récent et de la montée des droites
“Chili : le nouveau paysage politique après le 7 mai 2023”
https://www.iris-france.org/175942-chili-le-nouveau-paysage-politique-apres-le-7-mai-2023
- Colonne d’opinion sur un possible triomphe de l’ultradroite et les droits des femmes
“Libertad a rienda sujeta: apuntes sobre un posible triunfo de la ultraderecha”
- Colonne sur l’enjeu démocratique du second tour
“Voto a voto, pero con la verdad por delante”
- Article d’Hernán Calderón (Conadecus) critiquant la possible nomination de Jorge Quiroz au ministère des Finances
- Textes et analyses sur la “Charte de Madrid” et les réseaux internationaux de l’extrême droite (dont VOX en Espagne)
- OCDE – Étude économique Chili 2025 (présentation) :
https://www.oecd.org/fr/blogs/2025/01/video-oecd-economic-survey-of-chile.html
