Afrique : redéploiement néocolonial français

En faisant fuiter l’annonce d’une réduction de ses contingents militaires en Afrique, l’Etat français tente un nouveau coup de bluff. Réduire mais se maintenir, militairement, dans plusieurs pays dirigés par des autocrates françafricains tandis que leurs populations souhaitent le démantèlement des bases militaires françaises. L’objectif néocolonial est donc inchangé : se «garantir des accès stratégiques par voie maritime et aérienne » dans ces pays africains afin de pouvoir intervenir « en cas de besoin »… (I’A)

Alors qu’aucun événement important particulier n’était à l’agenda, plusieurs grands titres de presse se sont illustrés, la semaine passée, par l’annonce d’une réforme profonde de la présence militaire française en Afrique.

Par exemple, le Journal Le Monde a titré comme suit son édition du 17 juin : « En Afrique, décrue historique en vue pour l’armée française ».

La radio RFI, pour sa part, a titré une de ses émissions, en date du 23 juin, comme suit : « Armée française en Afrique : Paris veut réduire sa visibilité et son empreinte ». Cette information de l’AFP est présentée comme provenant « de deux sources proches de l’exécutif et d’une source militaire ».

Concrètement, annoncent ces sources, le nombre de soldats français au Gabon passerait de 350 à une centaine, au Sénégal de 350 également à une centaine, en Côte d’Ivoire, de 600 aujourd’hui à une centaine, et au Tchad, de 1000 actuellement à 300. La base militaire la plus importante, celle de de Djibouti n’est pas concernée par cette réforme et garde en conséquence son effectif de 1 500 militaires français.

Pour prendre la mesure quantitative du changement annoncé, il faut garder en tête qu’il y a encore seulement deux ans l’armée française comptait 6600 militaires dans la région, à savoir 5000 dans le cadre de l’opération « Barkhane » au Sahel et 1600 autres dans ses bases en Afrique de l’Ouest et au Gabon. A l’avenir, cette présence militaire permanente sera de 600 soldats.

Une fuite organisée


Ces annonces surviennent alors que l’ancien ministre Jean Marie Bockel doit rendre un rapport sur ce sujet en juillet prochain. En février dernier, Bockel a été nommé « Envoyé personnel » d’Emmanuel Macron en Afrique afin, précise sa lettre de mission, « d’expliquer les raisons et les modalités de ces adaptation […] tout en étant à l’écoute de leurs besoins ».

Les trois sources de l’AFP, immédiatement reprises par tous les grands titres, revêtent toutes les caractéristiques d’une fuite organisée afin de sonder les réactions des gouvernements et opinions publiques africaines avant publication officielle de la réforme du dispositif militaire français sur le continent.

Aux origines de cette réforme se trouve bien sur le départ forcé de l’armée française de Centrafrique et du Mali, en 2022, du Burkina Faso et du Niger, en 2023. L’explication dominante donné officiellement par le gouvernement français pour expliquer le retrait militaire imposé par ces trois pays, est, rappelons-le, l’affirmation de l’existence d’une campagne de propagande anti-française initiée et menée par la Russie.

Ainsi, en juillet 2022, lors d’un voyage officiel en Afrique de l’Ouest, le président Macron déclarait : « La Russie tente de développer son influence dans la région par le développement d’une propagande anti-française et par la diffusion de fausses informations ».

Qu’il y ait une guerre de l’information en Afrique entre la France et ses alliés, d’une part, et la Russie, d’autre part, est une évidence. Tous les conflits contemporains comportent un champ de bataille informationnel. Cependant, conclure comme le fait le discours officiel français, que le rejet de la présence militaire française est exclusivement issu de cette guerre de l’information est abusif ; pour au moins deux raisons.

La première est tout simplement qu’une telle affirmation dénient aux peuples africains concernés la capacité à se faire leur propre opinion en comparant les différentes offres informationnelles.

La seconde raison est qu’un tel raisonnement occulte la campagne de propagande française qui est tout aussi importante. Ainsi, en décembre 2020, Facebook a annoncé la fermeture de 150 comptes actifs au Sahel liés à l’armée française et à la Russie. Sur ces 150 faux comptes, 84 sont liés à l’armée française précise Elijah De Bla, Directeur de RP Médias, un site d’information analysant la production des informations sur l’Afrique.

Le véritable enjeu


La réforme du dispositif militaire proposé est importante. Celle-ci exprime l’évolution du rapport des forces défavorables à la France en Afrique, en général, et dans la région, en particulier. Néanmoins, la France continue de s’inscrire dans une logique consistant à changer la forme pour maintenir le fond.

Il s’agit en effet d’éviter que l’opinion populaire défavorable à la présence militaire française ne se développe au Tchad, au Gabon ou en Côte d’Ivoire ; ce qui déboucherait, d’une manière ou d’une autre et à plus ou moins long terme, sur de nouvelles exigences de retraits militaire français. Dès lors, il devient urgent d’afficher une logique de rupture avec le passé, ce qui suppose de rendre plus discrète la présence militaire française.

Jean Marie Bockel s’exprimait donc en ces termes lors de sa nomination :

« La France souhaite aujourd’hui une présence visible moindre, mais maintenir un accès logistique, humain, matériel à ces pays, tout en renforçant notre action qui réponde aux aspirations de ces pays ». Le chef d’Etat-major français des armées Thierry Burkhard va dans le même sens en avouant, le 17 juin, au journal Le Monde : « Les emprises française en Afrique et leurs visibilités sont devenues difficile à gérer […] Il faut donc modifier notre schéma d’implantation ».

Détaillant ce nouveau schéma d’implantation, il précise que l’objectif reste inchangé, à savoir : « garantir des accès stratégiques par voie maritime et aérienne » .


Relation néocoloniale


Autrement dit, il s’agit de maintenir des bases permanentes beaucoup plus petites mais disposant d’infrastructures leur permettant d’accueillir instantanément un afflux important de forces en cas de besoin. Par conséquent : se donner les moyens techniques de faire varier les effectifs militaires français au gré des besoins, explique une lettre ouverte au président Macron signée par un collectif d’organisations et de personnalités :

« En apparence nouvelle, l’idée ne fait que s’inscrire dans une lente évolution du maillage militaire français en Afrique depuis les indépendances. La réduction progressive des effectifs a en effet toujours été compensée par l’évolution des moyens d’intervention et la rapidité de déploiement à partir de quelques points d’ancrage, permettant des dizaines d’opérations extérieures. […] Si l’idée à la tête de l’Etat a toujours été de rester militairement présents sur ce continent, nous disons à l’inverse à l’armée française en Afrique qu’il est largement temps de partir. Il est temps que les bases militaires françaises soient purement et simplement démantelées, que les opérations extérieures prennent fin, que la coopération militaire avec les régimes autoritaires cesse. »

Qu’elles aient été organisées par l’envoi de soldat français venant de l’hexagone ou à partir d’une présence militaire sur place, les interventions militaires des vingt dernières années présentent un bilan explicite. A savoir, entre-autres : une ingérence en Côte d’Ivoire et l’installation d’un pouvoir inféodé à Paris, la production d’un chaos durable en Lybie avec en conséquence la déstabilisation durable par les groupes terroristes de l’ensemble des pays du Sahel.

Comme on le voit le besoin profond des peuples africains n’est pas de rendre moins visible ou plus discrète la présence militaire française mais de rétablir réellement leur souveraineté nationale sur le plan des politiques de défense comme d’ailleurs sur l’ensemble des questions.

L’enjeu n’est pas la visibilité mais le maintien ou non d’une relation néocoloniale entre Paris et ses anciennes colonies. Comme on le constate la décolonisation réelle reste une question d’actualité posée et à résoudre.


Saïd Bouamama


Pour aller plus loin :

« Armée Française en Afrique : il est largement temps de partir », lettre ouverte à Macron, CADTM, 4 mars 2024.

« La présence militaire française en Afrique en chute libre », Mondafrique, 19 juin 2024.


Source : Investig’Action

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