President Donald Trump of the United States and President Recep Tayyip Erdogan of Turkey at the start of the NATO Summit meeting at the World Forum in The Hague, The Netherlands on June 25 2025. The Netherlands, for the first time in NATO's history of existence, is hosting a NATO summit. ANP SEM VAN DER WAL netherlands out - belgium out (Photo by Sem van der Wal / ANP MAG / ANP via AFP)AFP

La guerre du corridor du Caucase du Sud : comment l’Azerbaïdjan, la Turquie et les États-Unis démantèlent la profondeur stratégique de la Russie

Un monument démoli, une crise diplomatique et la menace soudaine de fermeture des écoles russophones : que se passe-t-il réellement entre l'Azerbaïdjan et la Russie ? Derrière cette querelle culturelle se cache une transformation bien plus profonde. Avec le soutien de la Turquie et la convergence des intérêts stratégiques occidentaux, Bakou s'affirme comme le nouveau centre du pouvoir dans le Caucase du Sud, au détriment de Moscou.

Une statue tombe, et avec elle l’ordre régional ?

Lorsque l’Azerbaïdjan a récemment démoli une statue d’Ivan Aïvazovski, célèbre peintre russo-arménien, dans la ville désormais contrôlée par l’Azerbaïdjan de Khankendi (anciennement Stepanakert), peu s’attendaient à la tempête que cela allait déclencher.

La réaction du Kremlin a été rapide et sévère, accusant Bakou de vandalisme culturel et de manque de respect envers le patrimoine russe. En réponse, l’Azerbaïdjan a menacé de fermer les institutions russophones à l’intérieur de ses frontières, une escalade diplomatique qui aurait été impensable il y a quelques années encore.

Mais il ne s’agit pas seulement d’une statue. Il s’agit d’un bouleversement géopolitique majeur. Le Caucase du Sud est en train de devenir un nouveau front dans la lutte mondiale pour faire reculer l’influence russe, et l’Azerbaïdjan pourrait bien en être le protagoniste inattendu.

La victoire de l’Azerbaïdjan, rendue possible par la Russie ?

Ironiquement, la capacité de l’Azerbaïdjan à prendre le contrôle total du Haut-Karabakh a été rendue possible en grande partie par la passivité de la Russie :

  • Pendant la guerre de 2020, la Russie est restée en retrait, permettant à l’Azerbaïdjan, armé par la Turquie et Israël, de vaincre les forces arméniennes.
  • En 2023, lorsque l’Azerbaïdjan a lancé une offensive finale pour expulser les autorités arméniennes de la région, les forces de maintien de la paix russes n’ont rien fait.
  • Les actions de la Russie ont été perçues comme une punition délibérée du gouvernement arménien pro-occidental.

Cette complicité, qu’elle soit tactique ou opportuniste, a permis à l’Azerbaïdjan d’émerger comme le vainqueur incontesté de la région et de commencer à s’affirmer comme une puissance qui n’est plus redevable à Moscou.

Se retourne-t-il maintenant contre Moscou ?

Ayant atteint ses objectifs territoriaux, l’Azerbaïdjan se débarrasse de la Russie comme partenaire. La démolition de la statue d’Aivazovsky est symbolique d’une campagne plus large visant à effacer les traces culturelles arméniennes et russes de la région.

La menace de Bakou de fermer les écoles et les institutions russes montre qu’il ne s’agit pas seulement d’une question culturelle, mais aussi idéologique : l’Azerbaïdjan fait place à une nouvelle identité, qui n’est pas post-soviétique, mais turque, indépendante et nationaliste.

Il ne s’agit pas simplement d’un excès de confiance. C’est le résultat coordonné d’un réalignement stratégique plus large.

Les guerres du corridor : Syunik et la collision des empires

Le véritable conflit qui se déroule actuellement dans le Caucase ne concerne pas seulement les monuments ou l’histoire, mais aussi les corridors : qui contrôle les ponts terrestres qui relient la Russie, l’Iran, l’Asie centrale et l’Europe ? Et Syunik, une étroite bande de terre au sud de l’Arménie, à la frontière avec l’Iran et l’Azerbaïdjan, est soudainement devenue l’un des endroits les plus stratégiques de la planète.

(1) La présence américaine à Syunik : un avant-poste

En 2023-2024, les États-Unis ont commencé à établir une présence physique dans la province arménienne de Syunik, avec notamment une nouvelle ambassade, le déploiement d’aide humanitaire et des visites d’infrastructures. Bien que présentée comme humanitaire, cette initiative est indéniablement stratégique.

  • Le Syunik bloque l’accès terrestre de l’Azerbaïdjan et de la Turquie au Nakhitchevan sans le consentement de l’Arménie.
  • Il relie l’Iran à l’Arménie et à la Géorgie.
  • C’est le seul corridor qui ne soit pas sous le contrôle de la Russie, de l’Iran ou de la Turquie.

La présence américaine témoigne d’une volonté de geler le corridor de Zangezur (favorisé par Bakou et Ankara) et d’empêcher la fermeture de l’axe turc est-ouest.

(2) Le retrait discret de la Chine d’Azerbaïdjan : le réacheminement de la BRI

Au départ, l’Azerbaïdjan jouait un rôle clé dans l’initiative chinoise « Belt and Road » (BRI) via la route transcaspienne. Mais à la mi-2024, Pékin a commencé à se retirer :

  • L’imprévisibilité de Bakou et sa dérive pro-occidentale ont créé un risque.
  • Le nettoyage ethnique de 2023 a aliéné la stratégie de soft power chinoise.
  • L’ingérence des États-Unis et de l’OTAN a rendu la situation géopolitique toxique.

La Chine privilégie désormais l’Iran et la Russie comme itinéraire alternatif pour la BRI, ce qui porte un coup dur à la pertinence à long terme de l’Azerbaïdjan.

(3) L’INSTC russe en péril

Le Corridor international de transport nord-sud (INSTC) était la tentative de la Russie de créer une route commerciale à l’abri des sanctions vers l’Inde, via l’Azerbaïdjan et l’Iran.

  • La Russie a besoin de la coopération de Bakou pour accéder aux ports iraniens.
  • La ligne ferroviaire Astara-Rasht était en cours de construction avec des fonds russes.

Aujourd’hui, Bakou se tourne vers l’Occident. Si elle retire son soutien, l’INSTC pourrait s’effondrer, et avec lui la stratégie commerciale sudiste de la Russie.

(4) Vulnérabilité stratégique de la Russie et de l’Iran

L’Iran et la Russie sont plus proches que jamais, mais leur connexion physique dépend de l’Azerbaïdjan et de l’Arménie.

  • Si Bakou bloque l’accès, la liaison routière entre la Russie et l’Iran est coupée.
  • Si le corridor de Zangezur est ouvert de force, la liaison entre l’Iran et l’Arménie est coupée.
  • Avec la présence américaine dans le Syunik, Washington gagne un point d’étranglement.

L’Iran est encerclé et la Russie est prise au piège.

Enjeux géopolitiques finaux

Il ne s’agit plus d’un conflit local. Il s’agit d’une guerre géopolitique pour un corridor :

  • Les États-Unis visent à empêcher la Russie et l’Iran de s’étendre vers le sud.
  • La Turquie construit un axe turc à travers le Caucase.
  • L’UE veut des routes énergétiques et de transit indépendantes de Moscou.
  • La Chine a réorganisé sa logistique est-ouest via l’Iran.

Et la Russie, autrefois hégémonique incontestée dans le Caucase du Sud, est aujourd’hui encerclée de toutes parts.


Source originale : Leon’s Substack

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