L’image qui a fait le tour du monde n’était pas celle d’un tir de missile, ni celle d’une nouvelle ligne d’horizon s’effondrant dans la poussière de Gaza. Elle était bien plus sobre que cela.
Des dizaines de civils — travailleurs humanitaires, médecins, parlementaires, étudiants et militants de 44 pays — agenouillés sur le pont d’une flottille arraisonnée en Méditerranée orientale, les mains liées derrière le dos, encerclés par des soldats israéliens armés.
Puis est apparue la vidéo publiée par le ministre israélien de la Sécurité nationale, Itamar Ben-Gvir, lui-même : on y voyait ce dernier narguer des détenus, agiter un drapeau et transformer la vulnérabilité humaine en spectacle.
Pour beaucoup de ceux qui regardaient, de Canberra à Ottawa, quelque chose de fondamental semblait s’être brisé.
L’interception de la flottille Global Sumud en mai pourrait bien, à terme, rester dans les mémoires non seulement comme un nouvel épisode de confrontation autour de Gaza, mais aussi comme un tournant géopolitique — le moment où le discours humanitaire s’est heurté de manière irréversible à la réalité de l’impunité stratégique.
La flottille transportait environ 400 militants et 128 tonnes de fournitures humanitaires à destination de Gaza, où plus de deux millions de Palestiniens restent pris au piège dans ce que les agences humanitaires qualifient de plus en plus souvent de « zone de privation orchestrée ».
Selon les évaluations de l’OMS, l’ensemble de la population de Gaza est aujourd’hui confrontée à une insécurité alimentaire aiguë, plus d’un million de personnes se trouvant au bord de la famine.
Les taux de malnutrition chez les enfants ont atteint des niveaux jamais vus dans l’histoire moderne du territoire.
Avant même que la guerre actuelle ne commence, plus de 80 % des Gazaouis dépendaient déjà de l’aide humanitaire pour survivre. Après dix-neuf ans de blocus, de bombardements répétés et de destruction systématique des infrastructures civiles, l’économie de Gaza ne ressemble plus à une société fonctionnelle, mais plutôt à une situation d’urgence en suspens permanente.
Pourtant, ce ne sont pas les statistiques sur la famine qui ont déclenché l’indignation diplomatique mondiale. C’est l’humiliation d’organismes reconnus au niveau international.
L’Italie a convoqué l’ambassadeur d’Israël en l’espace de quelques heures, condamnant le traitement réservé aux détenus comme une « violation de la dignité humaine ». La France, l’Espagne, les Pays-Bas et la Grande-Bretagne ont emboîté le pas en déposant des protestations officielles.
Même Washington, dont la protection stratégique d’Israël est restée largement inébranlable tout au long de la guerre de Gaza, a publiquement exprimé son inquiétude et a appelé au respect du droit international (!?).
La Turquie a dénoncé le « traitement inhumain » infligé aux militants, tandis que l’Indonésie et le Pakistan ont condamné les mauvais traitements infligés à leurs ressortissants, les qualifiant de « totalement inacceptables ».
Il ne s’agissait pas seulement d’une mise en scène diplomatique. Cela a mis en lumière une vérité profondément dérangeante au cœur du système international : le monde réagit souvent non pas lorsque la souffrance devient intolérable, mais lorsqu’elle devient familière.
Depuis près de deux décennies, les civils de Gaza endurent des conditions que les organisations de défense des droits humains ont maintes fois qualifiées de punition collective. Amnesty International, Human Rights Watch, les rapporteurs de l’ONU et les juristes ont tous fait valoir que le régime de blocus violait les principes fondamentaux du droit international humanitaire.
La plainte pour génocide déposée par l’Afrique du Sud devant la Cour internationale de justice — jugée « plausible » par la CIJ en 2024 — a encore renforcé ces allégations.
Pour autant, une grande partie du monde dit « libéral et démocratique » est restée stratégiquement prudente, peu encline à compromettre ses alliances, ses relations commerciales, sa coopération en matière de renseignement ou ses calculs politiques internes.
Puis vint la flottille. Du jour au lendemain, les victimes devinrent des Européens, des Australiens, des Canadiens et des Asiatiques, dont les images ont frappé la conscience politique occidentale d’une manière que les souffrances palestiniennes n’avaient souvent pas réussi à faire.
La conclusion dérangeante s’impose d’elle-même : l’empathie internationale fonctionne toujours selon des hiérarchies de visibilité.
Il ne s’agit plus seulement d’une crise en Asie de l’ouest. C’est en train de devenir une crise de l’ordre libéral occidental lui-même.
Pendant des décennies, les démocraties libérales se sont positionnées comme les gardiennes d’un système international fondé sur des règles, construit sur les droits humains universels, la liberté de navigation, la protection des civils et la responsabilité devant la loi.
Ces principes ont formé l’architecture morale sous-tendant la légitimité occidentale après 1945. Mais Gaza est devenue l’arène dans laquelle beaucoup, dans les pays du Sud, croient de plus en plus que ces principes sont appliqués de manière sélective.
Lorsque la Russie a bombardé les infrastructures ukrainiennes, l’Occident a mobilisé des sanctions, des mécanismes juridiques et l’indignation morale avec une rapidité extraordinaire. Lorsque la Chine a été accusée d’abus au Xinjiang, les capitales occidentales ont invoqué des crimes contre l’humanité.
Pourtant, à Gaza — malgré le nombre croissant de victimes civiles, les destructions massives et les avertissements de famine lancés par les agences internationales — de nombreux gouvernements ont poursuivi leur coopération militaire et leur soutien diplomatique à Israël.
Cette incohérence n’est plus considérée comme une simple hypocrisie. Dans une grande partie de l’Asie, de l’Afrique et de l’Amérique latine, elle est de plus en plus interprétée comme la preuve que le droit international lui-même reste subordonné à la hiérarchie géopolitique.
La flottille Sumud a renforcé cette perception car elle a transformé Gaza, passant d’une tragédie humanitaire abstraite à une confrontation directe sur les normes internationales.
Israël a voulu justifier l’interception comme une mesure nécessaire pour faire respecter son blocus naval. Les critiques ont rétorqué que l’interception de navires civils dans les eaux internationales tout en imposant des conditions de famine à une population occupée est incompatible avec le droit humanitaire.
Sur le plan stratégique, Israël a peut-être remporté l’opération. Sur le plan politique, cela a peut-être accéléré son isolement.
Les comparaisons qui font aujourd’hui surface revêtent une importance historique. Les vétérans sud-africains de la lutte contre l’apartheid soulignent de plus en plus les similitudes entre la situation à Gaza et le système de ségrégation et de contrôle en vigueur à l’époque de l’apartheid.
Les campagnes menées par la société civile en faveur du boycott et des sanctions contre Israël ont pris de l’ampleur dans les universités, les mouvements syndicaux et les institutions culturelles européens. L’Irlande, la Norvège, la Belgique et l’Espagne ont toutes adopté des positions plus fermes concernant les colonies, les restrictions commerciales ou la reconnaissance de la Palestine.
Le symbolisme a son importance, car la légitimité a son importance. Les conflits modernes ne se gagnent plus uniquement par la supériorité militaire. Ils se livrent dans les instances juridiques, les écosystèmes numériques, les campus universitaires, les conseils d’administration des entreprises et les discours publics.
Israël conserve une supériorité militaire écrasante, mais l’érosion de sa réputation est en train de remodeler l’environnement stratégique qui l’entoure.
Chaque image virale en provenance de Gaza sape le capital diplomatique accumulé au fil des décennies.
Le plus grand danger se trouve au-delà d’Israël lui-même. La crise de Gaza accélère la fragmentation de l’ordre international à un moment précis où la coopération mondiale s’effiloche déjà sous la pression de l’instabilité climatique, de la rivalité entre grandes puissances et de l’insécurité économique.
La confiance dans le leadership occidental a fortement diminué dans l’ensemble du Sud. Les jeunes générations, en particulier dans les sociétés démocratiques, interprètent de plus en plus la politique étrangère à travers le prisme de la cohérence morale plutôt que des loyautés issues de la Guerre froide.
Cette rupture générationnelle est profonde. Les réseaux sociaux ont dissous les manipulateurs traditionnels des images de guerre.
Les Palestiniens ne dépendent plus exclusivement des correspondants étrangers pour faire connaître leurs souffrances. L’impact visuel de la situation à Gaza — hôpitaux qui s’effondrent, enfants affamés, civils à genoux sur le pont des navires de la flottille — se propage désormais instantanément dans les veines politiques des démocraties.
Les gouvernements peinent à s’adapter. L’Australie se trouve dans une position délicate face à cette transformation. L’alignement de longue date de Canberra sur les orientations stratégiques américaines s’est souvent traduit par un discours prudent sur Gaza, cherchant à trouver un équilibre entre le soutien à la prétendue sécurité d’Israël et les préoccupations humanitaires.
Mais les puissances moyennes subissent une pression croissante pour démontrer que leur engagement envers le droit international s’applique de manière universelle, et non sélective. Le défi n’est plus seulement rhétorique. Il est essentiel pour la crédibilité même d’une diplomatie fondée sur les règles.
Le mot sumud en arabe signifie la fermeté — le refus de renoncer à sa dignité face à une force écrasante. Cette idée s’étend désormais au-delà des côtes de Gaza.
La flottille n’a jamais eu d’importance militaire. Son véritable pouvoir était symbolique. Elle a mis en évidence le fossé grandissant entre les valeurs que la dite communauté internationale prétend défendre et les réalités qu’elle tolère. Elle a imposé des questions dérangeantes à des instances diplomatiques qui ont longtemps préféré cultiver l’ambiguïté.
Combien de civils doivent mourir de faim avant que le droit humanitaire ne devienne applicable ? Combien de violations l’ordre libéral peut-il absorber avant que son autorité morale ne s’effondre complètement ?
Et que se passera-t-il lorsque des générations entières concluront que les règles internationales n’existent que pour les faibles ?
Ces questions dépassent désormais largement le cadre de la Méditerranée. Elles hantent l’avenir du système international lui-même.
Source originale: Middle East Monitor
Traduit de l’anglais par Chronique de Palestine
