In this pool photograph distributed by Russian state agency Sputnik, Russia's President Vladimir Putin gives an interview to US talk show host Tucker Carlson at the Kremlin in Moscow on February 6, 2024. (Photo by Gavriil GRIGOROV / POOL / AFP)AFP

Poutine a raison sur ce point : Les États-Unis sont imbattables en matière de propagande

On a beaucoup dit et écrit sur l’interview de Poutine par Tucker Carlson. S’il y a un passage qui marqué Caitlin Johnstone, c’est cette affirmation du président selon laquelle les États-Unis sont imbattables en matière de propagande. Car sur ce point, difficile de lui donner tort. Et Johnstone explique pourquoi. La preuve par la couverture médiatique de Gaza et le meurtre d’une fillette de six ans. (I’A)

Un passage de l’interview de Vladimir Poutine par Tucker Carlson n’a pas fait grand bruit. Et pourtant… Lorsque le président russe a laissé entendre que les forces de l’OTAN étaient à l’origine de l’explosion du gazoduc Nord Stream en 2022, Carlson lui a demandé pourquoi il ne fournissait pas les preuves au monde entier afin de « remporter une victoire sur le front de la propagande ».

Dans la guerre de propagande, il est très difficile de vaincre les États-Unis parce qu’ils contrôlent tous les médias du monde et de nombreux médias européens“, a répondu Poutine, ajoutant : “Les bénéficiaires ultimes des plus grands médias européens sont les institutions financières américaines“.

Je ne sais pas quelle est la nature exacte des insinuations de Poutine sur Nord Stream. Mais il a tout à fait raison en ce qui concerne la puissance de la machine de propagande américaine. De tous les fronts que l’on pourrait choisir pour défier les États-Unis, celui de la propagande est certainement le moins favorable. L’empire américain dispose de loin de la machine de propagande la plus sophistiquée et la plus efficace qui ait jamais existé. Elle opère avec une telle complexité que la plupart des gens ignorent même son existence.

Dans un article de “fact-checking” intitulé “5 mensonges et 1 vérité de l’interview de Poutine avec Tucker Carlson”, Politico Europe qualifie l’affirmation ci-dessus de mensonge. Motif ? La Russie a des médias contrôlés par l’État alors que les médias américains sont privés.

Les plus grandes sociétés de médias sont privées et opèrent sans contrôle direct du gouvernement, contrairement au paysage médiatique contrôlé par l’État en Russie“, écrit Sergey Goryashko de Politico. “La télévision d’État russe et les principales agences de presse sont la propriété du gouvernement, et le Kremlin contrôle les autres médias ou détruit ceux qui ne veulent pas collaborer. »

À la fin de l’article, on peut lire la mention suivante : “Sergey Goryashko est accueilli par POLITICO dans le cadre du programme de résidence EU4FreeMedia financé par l’Union européenne. »

EU4FreeMedia est une opération de gestion narrative de l’Union européenne mise en place pour aider à intégrer les “journalistes russes en exil” dans les principales publications européennes. Autrement dit, il s’agit de fournir un écho médiatique maximal aux expatriés russes qui ont un oignon à peler avec l’actuel gouvernement à Moscou. Le programme est géré avec la participation de Radio Free Europe/Radio Liberty, un média financé par le gouvernement américain et placé sous la houlette des services de propagande américains USAGM.

Difficile de trouver une illustration plus parfaite de la question de j’aborde ici. Le gouvernement américain et ses laquais européens dirigent un projet complexe et élaboré visant à orienter davantage les médias européens contre la Fédération de Russie. Et cela débouche sur un article de Politico traitant de Poutine de menteur et affirmant que la propagande n’existe pas en Occident.

Cela me rappelle une vieille blague. Un Soviétique et un Américain sont dans un avion.
L’Américain demande au Soviétique : « Pourquoi allez-vous aux États-Unis ? »
« Pour étudier la propagande américaine », répond le Soviétique.
« Quelle propagande américaine !? », s’exclame l’Américain.
« C’est exactement ça », conclut le Soviétique.

En réalité, la nature de l’empire centralisé US lui permet de mener une campagne de propagande internationale massive et ininterrompue par l’intermédiaire de plateformes médiatiques qui appartiennent pour la plupart à des intérêts privés. Cette dynamique est alimentée par un ensemble de facteurs que j’ai détaillés dans mon article exceptionnellement long intitulé “15 raisons pour lesquelles les médias ne font pas de journalisme”. L’essentiel à retenir : quiconque est suffisamment riche pour contrôler une plateforme de médias aura tout intérêt à préserver le statu quo sur lequel repose sa richesse si bien qu’il coopérera de diverses manières avec les structures de pouvoir en place.

Le fait que ces médias semblent indépendants, mais fonctionnent comme des organes de propagande pour l’empire américain permet à la propagande US de s’infiltrer dans l’esprit des gens sans déclencher le moindre réflexe de pensée critique ou de scepticisme. Ce ne serait pas le cas si les gens savaient que ces médias les abreuvent de propagande. La propagande n’a vraiment de pouvoir de persuasion que si vous ignorez qu’elle vous atteint.

Les méthodes subtiles par lesquelles la propagande américaine est distillée renforcent son invisibilité. Un bel exemple nous est offert avec la couverture médiatique du massacre qu’Israël continue de mener avec le soutien des États-Unis à Gaza.

Dans l’article « Selon une étude, la couverture de la guerre de Gaza dans le New York Times et d’autres grands journaux favorise fortement Israël », The Intercept rapporte qu’un examen de 1 000 articles du New York Times, du Washington Post et du Los Angeles Times sur la guerre d’Israël à Gaza a révélé que ces journaux choisissaient systématiquement des mots qui servaient les intérêts du point de vue israélien.

« Des termes chargés en émotion pour désigner le meurtre de civils, tels que “massacre” et “horrible”, ont été réservés presque exclusivement aux Israéliens tués par des Palestiniens, plutôt que l’inverse“, rapportent Adam Johnson et Othman Ali dans The Intercept. « Le terme “massacre” a été utilisé par les rédacteurs et les journalistes pour décrire les meurtres d’Israéliens par rapport aux Palestiniens dans une proportion de 60 contre 1, et le terme “horrible” a été utilisé pour décrire les meurtres d’Israéliens par rapport aux Palestiniens dans une proportion de 36 contre 4. »

C’est le genre de petites manipulations qu’un consommateur non averti d’informations ne remarquerait pas. Ainsi, à moins d’être à l’affût du moindre parti pris et de surveiller quels mots sont utilisés et lesquels ne le sont pas, vous ne remarquerez probablement pas l’absence de termes chargés d’émotion dans les reportages consacrés aux Palestiniens tués par Israël.

Ce type de biais se manifeste de toutes sortes. On l’observe par exemple dans la titraille d’aujourd’hui sur l’assassinat de Hind Rajab. Cette fillette palestinienne de six ans et sa famille ont été tuées par les forces armées israéliennes. Les fidèles organes de propagande de l’empire comme CNN, le New York Times et la BBC ont respectivement titré : « Une fillette palestinienne de cinq ans retrouvée morte après avoir été piégée dans une voiture sous les tirs israéliens”, “Une fillette de six ans disparue et une équipe de secours retrouvées mortes à Gaza, selon un groupe d’aide” et “Hind Rajab, 6 ans, retrouvée morte à Gaza quelques jours après avoir appelé à l’aide”. On peut comparer avec la manière dont Al Jazeera et Middle East Eye rapportent cette même histoire : « Le corps d’une enfant de 6 ans tuée par des frappes israéliennes délibérées a été retrouvé après 12 jours » et « Hind Rajab : Une fillette palestinienne retrouvée morte après avoir été piégée par des tirs israéliens pendant des jours ».

Il est facile de repérer la différence lorsque ces titres sont placés l’un à côté de l’autre, comme je viens de le faire. Mais à moins d’être vraiment attentif et d’avoir une bonne connaissance de ce qui se passe, vous risquez de passer à côté. Si comme la plupart des gens, vous ne lisez pas plus loin que le titre et que vous ne vous basez que sur les médias de l’empire, vous ne saurez même pas que cette enfant a été tuée par Israël, vous ne saurez jamais qu’elle a appelé à l’aide, terrifiée, alors qu’elle était piégée par les tirs de l’armée israélienne, entourée des cadavres de ses proches. Si pour vous informer sur le monde, vous vous fiez aux médias traditionnels et à leurs versions en ligne surexposées par les algorithmes, vous aurez passé une journée de plus avec une vision déformée de ce qui se passe à Gaza.

La presse occidentale utilise constamment ce genre de titres lorsqu’elle tente de minimiser l’impact d’une mort aux mains d’un camp avec lequel elle sympathise. Cela vaut particulièrement pour les morts palestiniens. Le mois dernier, la BBC a publié un article intitulé « Nombre record de civils blessés par des explosifs en 2023 », comme si les victimes avaient mal manipulé des feux d’artifice ou autre chose dans le genre plutôt que d’avoir été sciemment tuées par des bombes israéliennes. La BBC a fini par réviser son horrible titre, mais dans le mauvais sens. « Nombre record » a été remplacé par « Nombre important » pour minimiser davantage l’impact de l’information.

On peut comparer avec d’autres titres que la BBC a utilisés récemment pour évoquer des Ukrainiens tués par des frappes aériennes russes : « Guerre en Ukraine : Les frappes aériennes russes font cinq morts à Kiev et à Mykolaiv », ou encore « Guerre en Ukraine : Un bébé tué lors d’une frappe russe sur un hôtel de Kharkiv »

Vous l’avez ? En Ukraine, des gens meurent sous les bombes parce que les Russes ont lancé des frappes aériennes russes et les ont tués de manière très russe. Tandis qu’à Gaza, des gens sont blessés par des explosions parce qu’ils se sont trop approchés d’un certain type d’engin explosif.

La semaine dernière, le Washington Post a publié une tribune intitulée “L’Amérique est-elle complice de la guerre sanglante d’Israël à Gaza ?“. Le titre est déjà ridiculement biaisé, car la réponse est évidemment oui. Le simple fait de laisser entendre qu’il y aurait un doute sur le sujet fausse les choses en faveur des États-Unis. Mais c’en était déjà trop pour la rédaction du Post qui a modifié le titre de l’article : « La guerre Israël-Gaza a-t-elle changé votre sentiment d’être Américain ? ». Les Américains ne doivent ainsi pas trop réfléchir à la « guerre sanglante » d’Israël contre Gaza ni à la complicité de leur pays dans cette guerre.

Dans un article de mercredi intitulé « Biden tente à nouveau le coup avec les Arabo-Américains du Michigan », Farah Stockman, membre du comité éditorial du New York Times, a écrit cette phrase absolument insensée : “L’attaque du Hamas contre Israël le 7 octobre semble affecter les perspectives électorales de Biden“. Et le New York Times l’a imprimée.

Relisez cette phrase. Elle dit que les Américains d’origine arabe rejettent Biden à cause de l’attaque du Hamas du 7 octobre. Bien sûr, c’est absurde. Ils rejettent Biden parce qu’il soutient un génocide à Gaza. Stockman a écrit cette phrase absurde parce que dans le New York Times, on ne peut pas écrire des choses comme “le génocide israélien à Gaza” ou “le président soutient des crimes contre l’humanité ». Vous ne serez jamais embauché si vous écrivez des choses comme ça. Mieux vaut prétendre que pour une raison inexplicable, les Américains d’origine arabe sont furieux contre Biden parce que le 7 octobre a eu lieu.

Là encore, ces petites manipulations passent inaperçues si l’on n’est pas à l’affût. Telle est la virtuosité de la machine de propagande invisible de l’empire US. Voilà pourquoi il est très difficile de gagner une guerre de propagande contre les États-Unis. Voilà pourquoi les Occidentaux ont été manipulés avec tant de succès pour qu’ils acceptent le statu quo des guerres permanentes, des écocides, des injustices et de l’exploitation. Voilà pourquoi le monde ressemble à ce qu’il est aujourd’hui.


Source originale : Le blog de Caitlin Johnstone
Traduit de l’anglais par GL pour Investig’Action

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