La plupart des gens savent que la Chine a réduit la pauvreté à une échelle historique. Très peu comprennent le mécanisme précis qui a permis ce résultat.
Quand on parle de la campagne chinoise de réduction de la pauvreté, la conversation s’attarde généralement sur les chiffres impressionnants : des centaines de millions de personnes sorties de l’extrême pauvreté, des investissements massifs dans les infrastructures et un développement rural à grande échelle.
Ces chiffres sont réels. Mais ils occultent l’aspect le plus intéressant du système.
L’aspect le plus intéressant n’est pas l’argent, mais le système de responsabilité qui le sous-tend.
Fonctionnement
Dans le cadre du programme chinois de lutte ciblée contre la pauvreté, les autorités locales ne se contentaient pas d’identifier les ménages pauvres et de leur envoyer de l’aide. Elles créaient un registre. Chaque ménage dont les revenus étaient inférieurs à un certain seuil était classé par nom, situation et problème spécifique : ménage à faible revenu, ménage en situation de grande précarité, ménage risquant de retomber dans la pauvreté, ménage récemment stabilisé et faisant l’objet d’un suivi continu.

Programmes de lutte contre la pauvreté : comment la Chine s’y est-elle prise ? Quel est son secret ?
Puis vint la partie inhabituelle. Chaque ménage enregistré se voyait attribuer un agent public référent. C’est le système de « parrainage individuel ». Un agent, une famille. Ou, dans certaines régions, un agent et un petit groupe de ménages.
Cet agent était chargé d’effectuer des visites régulières à domicile. Il devait vérifier si le parent âgé avait accès aux soins médicaux, si les enfants étaient scolarisés, si le logement était en bon état, si au moins un membre du ménage disposait d’un revenu stable et si la famille risquait de se retrouver en difficulté.
Ces observations n’étaient pas de simples suggestions. Elles étaient consignées, suivies et évaluées.
Ce qui rendait la situation si grave :
Les performances dans la lutte contre la pauvreté étaient directement liées à l’évaluation de carrière.
Dans le système politique chinois, les fonctionnaires locaux progressaient en fonction de résultats mesurables. La stabilisation des ménages qui leur étaient assignés jouait en leur faveur. En revanche, le non-signalement et le non-résolution des problèmes avaient des répercussions sur leur carrière. Le système ne reposait pas uniquement sur la bonne volonté. Il engendrait une pression organisationnelle. Pour des centaines de milliers de fonctionnaires locaux, la réduction de la pauvreté devenait un critère de carrière personnel.
Selon les chiffres officiels du gouvernement, plus de 775 000 cadres ont été déployés dans les villages dans le cadre de ce programme. Près de 200 000 fonctionnaires ont occupé le poste de « premier secrétaire » intégré dans des villages touchés par la pauvreté, souvent pendant des années.
« La pauvreté n’était plus une abstraction institutionnelle. Elle avait un nom, une adresse et une personne spécifiquement responsable. »

L’importance de la structure
Dans les grandes organisations, un problème bien connu est celui de la dilution des responsabilités. Lorsque plusieurs personnes sont théoriquement responsables d’une tâche, le résultat concret est que personne n’est désigné comme responsable. Chacun renvoie la balle. Le problème persiste.
Le système chinois s’attaque directement à ce problème. En attribuant des noms spécifiques à chaque foyer, la responsabilité reste attachée à une personne plutôt que de se perdre dans les méandres d’un service.
Le deuxième avantage réside dans la qualité de l’information. La pauvreté ne se résume pas à un seul phénomène. Le problème principal d’une famille est l’endettement médical. Celui d’une autre est la précarité de l’emploi. Celui d’une autre encore est la ruine de son toit, qu’elle n’a pas les moyens de réparer. Une institution analysant des données agrégées ne détectera pas la plupart de ces situations. Une personne rendant visite au même foyer pendant des années, en revanche, le fera.
Les limites, en toute transparence
Sous la pression des résultats, certains fonctionnaires ont produit des documents au lieu de résultats concrets. Des visites ont été enregistrées, mais n’ont pas été réellement effectuées. Des familles ont été qualifiées de stables alors qu’elles ne l’étaient pas. La qualité du personnel variait considérablement selon les régions et les individus. Ce sont des problèmes réels et documentés. Ce système n’est pas un modèle à reproduire à l’identique. C’est un mécanisme qui mérite une étude approfondie.
Vue d’ensemble
Aux États-Unis et au Canada, les systèmes de protection sociale s’articulent autour d’institutions, de programmes et de critères d’admissibilité. Les intervenants sociaux changent. Les administrations changent. Les cycles électoraux modifient les priorités politiques. Les programmes sont restructurés, sous-financés ou abandonnés.
La personne vivant dans la pauvreté demeure la même. Le système qui l’entoure, lui, évolue.
La pauvreté disparaît rarement en douze mois. Il faut souvent des années d’efforts soutenus et constants pour induire un changement durable. Un système qui renouvelle constamment son attention et son personnel tous les deux ou trois ans est structurellement inadapté à un problème qui, lui, ne se résout pas de lui-même.
Les contribuables financent d’importantes infrastructures sociales et sont frustrés par les résultats. Cette frustration est justifiée. C’est une question de gouvernance : lorsque les résultats sont médiocres, qui est précisément responsable ? Dans la plupart des systèmes de protection sociale occidentaux, cette question n’a pas de réponse simple. La responsabilité est diluée entre les agences, les paliers de gouvernement et les cycles électoraux, jusqu’à disparaître de fait.
Le problème n’est pas toujours un manque de financement. Parfois, le problème réside dans le fait qu’aucune personne n’est spécifiquement responsable du résultat.

L’objectif n’est pas ici de désigner un pays comme supérieur aux autres, mais d’identifier les caractéristiques structurelles qui produisent de meilleurs résultats, indépendamment de leur origine. Le système chinois démontre que l’intégration de la responsabilisation individuelle dans la lutte contre la pauvreté donne des résultats que les programmes institutionnels peinent souvent à atteindre. Il s’agit d’une leçon structurelle, et non idéologique. Les deux systèmes ont beaucoup à apprendre l’un de l’autre.
Source : grumpychineseguy.com
