Aerial view of people taking part in the "March for Democracy" to demand the resignation of Attorney General Consuelo Porras and prosecutor Rafael Curruchiche, accused of generating an electoral crisis, in Guatemala City on December 7, 2023. - Attorney General since 2018, Consuelo Porras went from having a discreet judicial career to being at the center of the political tension that Guatemala is experiencing, accused of being the architect of an offensive to prevent the elected president, Bernardo Arevalo, from assuming power in January. (Photo by Carlos ALONZO / AFP)AFP

Francisco Rocael : « Les mouvements sociaux au Guatemala restent vigilants »

Bernardo Arévalo a accédé à la présidence du Guatemala le 15 janvier après des mois d'attaques, venant principalement des milieux judiciaires. Quels défis le nouveau gouvernement progressiste doit-il relever ? Francisco Rocael, membre du Conseil des Peuples Mayas, s’est entretenu avec Investig'Action sur la situation politique dans ce pays d’Amérique centrale.

Finalement, après des mois de tension, Bernardo Arévalo a pu prêter serment en tant que président du Guatemala. Quels sont les principaux points de son programme et pourquoi a-t-il rencontré autant d’obstacles pour assumer sa fonction ?

Il est important de dire que le pacte des corrompus est une alliance entre l’oligarchie conservatrice, le secteur militaire, le crime organisé ainsi que d’une partie de l’Eglise Evangélique Fondamentaliste. Ceux-ci ont gouverné durant les trois mandatures précédentes et ont fait du budget de l’État une piñata. (1)

Ces forces ont réussi à coopter l’État dans son intégralité et par conséquent elles ne s’attendaient pas à une victoire électorale de Bernardo Arévalo. C’est pourquoi, dès le début, ils n’ont pas accepté les résultats, car la plupart de ces personnes sont sous le coup de poursuites judiciaires; elles ont été accusées de trafic d’influence, de détournement de fonds et d’autres délits en lien avec la corruption. D’autre part, dans ce pacte de corrompus et de putschistes, on trouve des militaires descendants des secteurs de l’armée qui ont renversé le gouvernement de Jacobo Arbenz en 1954.

C’est-à-dire qu’ils ont participé à cette lutte anticommuniste et font partie de ceux qui voient le communisme partout, malgré le fait qu’Arévalo se soit déclaré de centre-gauche ou social-démocrate. Celui-ci s’est positionné uniquement sur le plan de la lutte contre la corruption, mais ces opposants ont fabriqué un discours selon lequel le Guatemala allait devenir une autre Cuba ou un autre Venezuela: discours classique des secteurs réactionnaires d’Amérique latine. Bref, ils refusent d’accepter qu’il y ait un nouveau gouvernement parce qu’ils ont beaucoup à y perdre. Finies les affaires en pillant le budget public et, il n’est pas exclu qu’ils soient traduits en justice.

Arévalo a fait de la lutte contre la corruption le thème central de sa campagne. Quelles mesures concrètes peuvent être prises à cet égard ? Quels autres fronts seront également prioritaires pour la nouvelle administration ?

On sait que ce nouveau gouvernement présente de nombreuses faiblesses : il n’a pas de majorité au Parlement, il ne contrôle pas l’appareil judiciaire et, de plus, ces milieux putschistes ne vont pas cesser de lui rendre la vie impossible.

Cependant, nous pensons qu’il est possible d’avancer. Premièrement, en enquêtant et en portant plainte autant qu’il le faudra, notamment en ce qui concerne les faits de corruption commis ces dernières années. Cela permettra, en quelque sorte, de neutraliser cette structure criminelle nichée au sein de l’État. Par ailleurs, il est important de mettre en marche un nouveau pacte fiscal, d’en finir avec l’évasion fiscale des grandes entreprises. Il s’agit là d’une série de privilèges de caractère mafieux, institués dans le pays, et le nouveau gouvernement doit engager la lutte contre ce secteur-là.

D’autre part, on sait que pour gouverner, Arévalo devra conclure des alliances et tout va beaucoup dépendre du niveau et du type de négociations qui seront menées et du profil des personnes responsables qui seront en charge dans le secteur public. Pour l’instant, on demande la démission de la Procureure Consuelo Porras qui a été la tête pensante du pacte des corrompus au Guatemala. Ceci constitue le premier grand enjeu.

L’un des points-clés de la politique des pays d’Amérique centrale est la relation avec les États-Unis, sur des questions telles que l’économie ou la migration. Que peut-on attendre de la puissance du Nord par rapport au gouvernement d’Arévalo, surtout compte tenu des antécédents ?

Il est indéniable que les USA et l’UE ont fermement apporté leur appui pour garantir le changement de gouvernement et la démocratie. Et il ne faut pas oublier que les USA sont le principal partenaire commercial du Guatemala. En raison des liens historiques et de la proximité géographique, cette relation est incontournable, même s’il est vrai que certains affirment que si les Républicains avaient été au pouvoir, la situation aurait été différente.

Quoi qu’il en soit, nous considérons que les politiques d’immigration seront sûrement mises en œuvre conformément aux intérêts du pays du nord. Plaise au ciel que le gouvernement d’Arévalo fasse respecter au moins la souveraineté du Guatemala et, surtout, sa dignité dans ses relations internationales. En ce qui concerne la politique économique et commerciale, ce que nous exigeons, nous, c’est le respect des droits fondamentaux des peuples autochtones, le droit à être consultés, le droit de décider de ce qui doit être fait sur nos territoires.

Tels sont les faits, le soutien des États-Unis en faveur d’un gouvernement progressiste a été réel, mais n’oublions pas qu’en 1954, les États-Unis furent directement responsables du renversement de la révolution d’Arbenz. Cette fois, c’est le contraire qui a eu lieu, mais on sait qu’ils peuvent changer de position à tout moment en fonction de leurs intérêts et du contexte international. En tant que mouvements sociaux, nous serons vigilants, nous soutiendrons le gouvernement pour lutter contre la corruption et approfondir la démocratie, mais nous dénoncerons aussi tout changement de cap ou toute décision ou projet contraire aux intérêts du peuple qui pourraient être mis en œuvre. L’expectative est très grande au Guatemala.


Traduit par Manuel Colinas. Relecture par Sylvie Carrasco.

Source: Investig’Action

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