Christian Champiré (à gauche) et Daniel Larregola devant la prison de Lannemezan le 7 mai 2025.

Christian Champiré à la rencontre de Georges Ibrahim Abdallah au Centre pénitentiaire de Lannemezan

Christian Champiré, maire de Grenay (Pas-de-Calais) de 2008 à 2023, menait le conseil municipal qui a élevé Georges Ibrahim Abdallah au rang de « citoyen d’honneur » en juin 2012. Le 7 mai dernier, il rendait visite au résistant communiste libanais dans sa prison de Lannemezan dans les Hautes-Pyrénées.  Militant communiste, naturellement pétri d’internationalisme, Christian Champiré nous confie ses impressions à quelques jours de l’audience de la cour d’appel qui examinera, le 19 juin prochain, sa énième demande de libération conditionnelle.

Comment est né votre intérêt pour Georges Ibrahim Abdallah ?

Dans les années 1980, je vivais en Région parisienne. Je me souviens que lorsque le groupe Action Directe a éliminé le général Audran en janvier 1985, j’allais remettre mon mémoire de maîtrise à mon professeur d’histoire qui habitait le quartier où s’est déroulée l’exécution. Ça m’avait frappé. Les années 1980 ont été marquées par la violence politique. J’ai baigné dans cette ambiance. Bien que de gauche, je n’étais pas communiste à l’époque. Je le suis devenu quand, comme professeur d’histoire-géographie, j’ai été muté à Grenay. J’ai alors pris ma carte au Comité Honecker de solidarité internationaliste, puis au PCF. C’est au début des années 2000 à la Fête de l’Humanité que j’ai entendu parler de Georges Ibrahim Abdallah. Après, cette histoire, je l’ai un peu oubliée, je l’avoue.

Pourtant, vous l’élevez au titre de « citoyen d’honneur » en 2012

Effectivement. Alors que je le croyais sorti de prison depuis longtemps, en 2011, des militants du Comité « Libérez-les ! » de soutien aux prisonniers et réfugiés politiques (59 – 62) m’ont informé qu’André Delcourt, maire PCF de Calonne-Ricouart, une autre ville du Bassin minier du Pas-de-Calais, allait, en février 2012, en faire un « citoyen d’honneur ». Une première en France ! En juin 2012, nous lui avons emboîté le pas à Grenay. Ce mois-là, j’ai aussi eu  l’opportunité de rencontrer Jacques Vergès, son avocat, invité par André Delcourt à Calonne-Ricouart.

Et ensuite…?

Depuis, nous suivons l’évolution de son dossier. Nous avons échangé régulièrement avec Georges à l’occasion de Noël  et des vœux de « Bonne Année » notamment ; sa carte de vœux recevant des applaudissements nourris lorsqu’elle était lue lors des vœux à la population. Nous avions aussi des nouvelles de lui par Suzanne Lemanceau, une militante de la région parisienne aujourd’hui disparue, qui lui rendait visite régulièrement à Lannemezan. En janvier 2014, nous nous étions déplacés à Bagnolet (Seine-Saint-Denis). La municipalité dirigée par Marc Everbecq venait, le mois précédent, d’élever, elle aussi, Georges au rang de « citoyen d’honneur ». La même année, en décembre, je posais à Grenay avec la chanteuse Dominique Grange et le dessinateur Jacques Tardi (venus présenter leur spectacle Putain de Guerre) autour de l’affiche que ce dernier avait dédiée à Georges. En juillet 2016, je me suis rendu près de Dortmund (Allemagne) plaider la cause de sa libération à une fête du Parti communiste allemand (DKP). Plus récemment, la municipalité de Grenay prenait la décision de coproduire le documentaire réalisé par Pierre Carles. J’ai aussi multiplié les courriers aux présidents de la République, aux ministres de l’Intérieur et de la Justice n’obtenant que peu de réponses de leur part. Depuis 2012, nous avons aussi beaucoup milité de concert avec ses collectifs de soutien régionaux.

D’autres initiatives ont ensuite été menées ?

En février 2020, à la demande d’habitants et de militants qui s’interrogeaient sur le parcours de Georges, nous lui avons consacré  un panneau rappelant son itinéraire de résistant libanais de la cause palestinienne. Au grand dam de l’extrême droite ! Le Rassemblement national (RN) a en effet interpellé le sous-préfet de Lens pour contester la présence de ce panneau érigé, selon lui, « à la gloire d’un terroriste » (sic!). J’ai tout simplement expliqué au représentant de l’État que nous faisions, par ce biais, œuvre d’informations, Georges étant citoyen d’honneur de la commune. Aussi, n’a-t-il pas remis en cause cette démarche.

Une autre action symbolique a été entreprise à l’automne 2023…

Oui. En octobre 2023, Christelle Buissette (PCF), qui m’a succédé au fauteuil majoral l’été précédent, a décidé de rebaptiser le square de l’Amitié en square Abdallah. J’étais présent à l’inauguration et l’ai félicitée pour cet acte. Cela avait du sens. La Ville avait jadis baptisé une artère du nom de Nelson Mandela alors qu’il était encore en prison. Des résistants de la Seconde Guerre mondiale ont aussi des rues à leur nom ici. Évidemment, ça ne plaît pas à tout le monde, mais ça illustrait l’ancrage à gauche, le positionnement internationaliste de la commune. Très vite, le RN s’est plaint auprès de l’État de cette initiative. Le préfet a demandé des explications. Or, Christelle Buissette n’a pas daigné lui répondre, s’empressant de renommer le square Abdallah en square de l’Amitié. Je lui avais pourtant suggéré de s’appuyer sur mes échanges avec le sous-préfet de 2020 pour démontrer la légitimité de son initiative. En vain ! Désormais, le RN se vante de faire la loi à Grenay. Depuis, la maire ne veut plus entendre parler d’Abdallah. Ni du combat pour la libération de la Palestine d’ailleurs. Ne vient-elle pas de déprogrammer un documentaire relatif à Gaza ? Elle ne veut même plus assumer le fait que Grenay soit solidaire de la Palestine !

Comment l’idée de rendre visite à Georges vous est venue ?

Je suis un grand timide et, peut-être aussi, un « imposteur ». Certes, peu de maires ont fait de Georges un citoyen d’honneur, mais la démarche n’est pas compliquée… sans commune mesure avec l’engagement de militants mobilisés depuis des années sur ce dossier. Quand je suis allé, l’an dernier, à Paris rendre hommage à Suzanne Lemanceau, des militants m’ont suggéré de me rendre à Lannemezan. Cette idée m’impressionnait car rencontrer Georges, c’est se confronter à l’Histoire de notre pays. J’ai réfléchi pour finalement entamer des démarches en ce sens en décembre dernier. L’administration a joué la montre avant de m’accorder un permis de visite. Puis un officier de police judiciaire m’a accueilli au commissariat de Liévin pour saisir mes motivations. Son but était de savoir pourquoi une personne qui n’a pas de lien familial avec le prisonnier souhaite le rencontrer… Nous avons eu une conversation sereine, tranquille, polie. Il a donné un avis favorable.

Quelles ont été vos premières impressions ?

Ce mercredi 7 mai, j’étais de retour au centre pénitentiaire de Lannemezan. En octobre dernier, je m’y étais déjà rendu lors du rassemblement annuel en faveur de sa libération. Cet édifice, sans fenêtres avec des miradors, m’avait alors paru terrifiant. Cette fois, il y avait des allers et venues, des matons sur le parking, toute une vie sociale : des choses toutes bêtes qui ont adouci la mauvaise perception que j’en avais. La possibilité m’était offerte d’échanger avec Georges six heures durant. Le matin, j’étais accompagné de Daniel Larregola, un militant du PCF du Sud-Ouest habitué des visites à Georges, et l’après-midi, j’étais seul. La pièce avec sa petite table carrée et ses trois chaises était exiguë. Georges m’est alors apparu, solide, costaud, le regard vif. Il te fait quatre bises et commence à parler, n’arrêtant plus, exprimant le besoin de faire le point sur la situation politique. Il te parle d’un tas de choses. C’était magnifique.

Quels thèmes ont-ils été abordés ?

Nous avons évoqué le rôle d’avant-garde que doit jouer un parti communiste digne de ce nom avant de procéder à un large tour d’horizon de la situation internationale. Il m’a impressionné par sa connaissance de la situation du Liban. On a même parlé de Joseph Staline, même si on n’est pas entièrement d’accord sur le sujet, nous partageons l’essentiel : la construction du communisme. Georges voit surtout en Staline l’homme qui a osé le communisme au moment où certains s’accommodaient de la NEP et du retour au capitalisme. Georges, c’est un marxiste qui connaît Marx, Engels sur le bout des doigts. D’autres sujets, plus philosophiques, ont aussi été abordés comme le rapport de l’homme à la machine, à savoir qui est le subordonné de l’autre ?

La question du municipalisme a aussi retenu son attention…

L’après-midi, on a en effet parlé de mon expérience de maire, mon rapport à la jeunesse. Georges s’interrogeait sur le fait que des maires étaient agressés par des jeunes. Je lui ai répondu que certains élus considèrent qu’ils ont l’autorité et que c’est aux jeunes d’obéir. Évidemment, quand on établit des rapports de conflictualité avec la jeunesse, c’est compliqué de s’en sortir. L’idée est d’essayer d’aller discuter avec elle ; plutôt que d’engueuler les jeunes et tout leur interdire. Les interdits sont source de frustration et de ressentiments. On a parlé de la prison aussi. Georges m’a aussi dit que le rôle d’un parti communiste était d’accompagner les gens emprisonnés, de leur écrire, de les aider financièrement. Pour le coup, il prêchait un convaincu. Il a aussi rappelé que le Parti devait également montrer en quoi il est utile quand il gagne une municipalité. Georges trouve que le PCF n’a pas assez montré en quoi les municipalités qu’il détenait, avaient changé la vie des gens… En même temps, il m’a rappelé que l’action politique ne doit pas se réduire à l’électoralisme. Les intellectuels communistes doivent rappeler quels sont les combats, les valeurs, les priorités d’un parti communiste, sachant qu’il doit avoir l’internationalisme comme boussole permanente. L’utilité  d’un parti communiste réside dans la lutte contre le capitalisme. On ne peut pas concentrer toutes nos forces à l’électoralisme… Ça m’a fait un bien fou d’entendre cela. Je n’ai pas besoin d’aller voir un psy pendant un certain temps…

Comment Georges envisage-t-il l’examen de sa demande de libération conditionnelle par la cour d’appel le 19 juin prochain ?

S’il est libéré tant mieux, il estime que ce sera l’aboutissement d’un combat de longue date. Il m’a d’ailleurs invité au Liban, le cas échéant. Je lui ai rappelé que nous aussi, ses soutiens,  avions besoin de victoires… Il en a bien conscience. Tout comme il a conscience qu’Israël peut lui faire payer sa sortie en l’assassinant. Il estime que la juge a bien fait son travail et que si la « Justice » décide de le maintenir en détention, ce sera, de nouveau, pour des raisons politiques et non juridiques. S’il n’est pas libéré, il pense que nous aurons le beau rôle à montrer l’incurie de la République française et en poursuivant le combat pour sa libération et pour les droits du peuple Palestinien.

Comment envisagez-vous la suite ?

D’ici le 19 juin, la mobilisation doit se poursuivre. Pour ma part, je suis prêt à témoigner de mes échanges avec Georges. Il me semble important de faire connaître son état d’esprit, sa détermination… J’aurais aussi aimé que les parlementaires du PCF, mais aussi des Verts ou du PS se saisissent de ce dossier. Les députés et sénateurs bénéficient d’un permis de visite permanent dans les prisons françaises, mais elles et ils n’en font malheureusement pas usage. C’est décevant. Georges nous demande surtout de faire connaître nos initiatives aux autorités libanaises et à la population du Liban car pour lui c’est le meilleur moteur pour les motiver : savoir que le combat pour la Palestine et pour le Liban est notre combat !

Georges Ibrahim Abdallah ou l’histoire d’un « scandale d’État »
Né en 1951 au Liban, Georges Ibrahim Abdallah, militant communiste de la Cause palestinienne, a lutté, à la charnière des années 1970-80 pour la libération de la Palestine et contre l’invasion de son pays par Israël soutenu par les États-Unis et la France. Il s’engage très tôt dans la lutte armée contre l’occupant sioniste. Après un passage au Front populaire de libération de la Palestine (FPLP), la branche marxiste de la Résistance palestinienne, il fonde les Fractions armées révolutionnaires libanaises (FARL). Soucieuses de frapper l’ennemi « partout où ils se trouvent », les FARL transposent alors le conflit en Occident. Arrêté à Lyon en 1984, Georges Ibrahim Abdallah était, trois ans plus tard à l’issue d’un procès truqué, condamné – sans preuves – à la réclusion criminelle à perpétuité pour « complicité » dans l’assassinat  d’un agent du Mossad et d’un autre de la CIA, en France en 1982, le parquet n’avait requis que 10 ans d’emprisonnement. Georges Ibrahim Abdallah est libérable depuis 1999 ! En octobre dernier, il entrait dans sa 40e année de détention. Il est l’un des plus anciens prisonniers politiques d’Europe. Plusieurs décisions de justice ont été favorables à son élargissement. La dernière date de novembre 2024. A chaque fois, l’État français les a contestées. Sa énième demande de libération conditionnelle sera examinée par la cour d’appel ce 19 juin 2025.

Christian Champiré animera des conférences autour de ces échanges avec Georges Ibrahim Abdallah ces mardi 3 juin à 18h, au musée Henri-Martel, 164, rue Voltaire à Sin-le-Noble (Nord) et vendredi 6 avril à 17h 30, au Toit commun, 15, rue René-Lanoy à Lens (Pas-de-Calais).

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