Que se passait-il le 6 octobre?

Trois ans se sont écoulés depuis le 7 octobre 2023, et pourtant le monde continue de raconter l’histoire comme si tout avait commencé ce matin-là.

Comme si, ce jour-là, les Palestiniens s’étaient soudain réveillés et avaient décidé d’entrer dans l’Histoire.

Comme si Gaza n’était pas déjà sous blocus. Comme si la Cisjordanie et Jérusalem-Est n’étaient pas sous occupation. Comme si les colonies, les checkpoints, les arrestations, les démolitions de maisons et la confiscation des terres ne faisaient pas déjà partie de la vie quotidienne des Palestiniens.

Je n’écris pas aujourd’hui pour justifier la mort d’un civil, qu’il soit palestinien ou israélien. La vie d’un civil n’a pas besoin d’une identité pour mériter d’être protégée.

Mais je refuse que le 7 octobre devienne une gomme qui efface tout ce qui l’a précédé, et une justification sans limites pour tout ce qui l’a suivi.

Lorsqu’un Israélien est tué, on nous demande de revenir au 7 octobre.

Lorsqu’un Palestinien est tué, on nous dit : souvenez-vous du 7 octobre.

Lorsque Gaza est détruite, que ses habitants sont déplacés et que ses enfants sont tués, la même réponse revient : le 7 octobre.

Mais ceux qui nous demandent de nous souvenir de ce jour doivent accepter une question simple :

Que se passait-il le 6 octobre ?

Il y avait un peuple sous occupation.

Plus de deux millions de Palestiniens vivaient à Gaza sous un blocus qui durait depuis des années.

En Cisjordanie, les Palestiniens vivaient entre checkpoints et colonies, privés de liberté de mouvement sur leur propre terre, tandis que les colons israéliens circulaient dans ce même espace avec des droits et une protection dont les Palestiniens eux-mêmes ne bénéficiaient pas.

Il y avait des prisonniers dans les prisons, des maisons démolies et des terres confisquées.

Tout cela n’a pas commencé le 7 octobre.

Les Palestiniens portent dans leur mémoire la Nakba de 1948, l’occupation de 1967 et des décennies de colonisation, de déplacement forcé et de blocus.

Cette histoire ne rend pas acceptable la mort de civils. Mais elle rend tout aussi inacceptable l’idée que le conflit aurait commencé le 7 octobre.

Il y a une grande différence entre condamner un acte et utiliser cet acte pour effacer tout ce qui l’a précédé.

Trois ans plus tard, ce qui s’est passé à Gaza ne peut être résumé par un seul mot : « riposte ».

Une riposte ne peut pas être un chèque en blanc. Le 7 octobre ne peut pas devenir une explication permanente pour les morts, les destructions, les déplacements et la faim, ni une justification permettant de faire payer année après année le prix de cette guerre à tout un peuple.

Même le cessez-le-feu annoncé en octobre 2025 n’a pas mis fin à la tragédie. Une grande partie de Gaza reste dévastée. Des familles cherchent encore les corps de leurs proches sous les décombres. Et les morts n’ont pas complètement cessé.

Pendant ce temps, l’occupation en Cisjordanie ne s’est pas interrompue en attendant la fin de la guerre à Gaza. Les terres ont continué d’être confisquées, les colonies de s’étendre et les checkpoints de couper les routes.

Et c’est là que se trouve le cœur du problème.

Les Palestiniens ne demandent pas un privilège dont les autres seraient privés. Ils veulent vivre libres sur leur terre, pouvoir s’y déplacer sans avoir besoin de l’autorisation d’un soldat de l’occupation, et savoir que leur maison, leur terre et l’avenir de leurs enfants ne sont pas constamment menacés.

Ce ne sont pas des exigences exceptionnelles.

C’est simplement une vie normale, celle que la plupart des êtres humains vivent sans même avoir à y penser.

C’est pourquoi, trois ans plus tard, il ne suffit pas de demander : qu’ont fait les Palestiniens le 7 octobre ?

Il faut aussi demander : qu’a-t-on fait aux Palestiniens avant ce jour, et que leur fait-on encore aujourd’hui ?

Il ne s’agit pas de demander au monde de choisir entre le sang palestinien et le sang israélien, ni de trouver une justification à la mort de civils, quel qu’en soit le camp.

Il s’agit de cesser d’inverser la relation entre l’occupant et le peuple sous occupation.

Les Palestiniens ne sont pas un peuple qui occupe la terre d’un autre peuple.

Les Palestiniens sont le peuple qui vit sous occupation.

Ce n’est pas une formule émotionnelle. C’est une réalité qui ne peut être écartée d’aucune lecture sérieuse de ce qui s’est passé avant le 7 octobre, ce jour-là ou depuis.

Trois ans ont passé. Beaucoup de choses ont changé, et bien davantage encore ont été détruites. Mais la question qui existait déjà le 6 octobre n’a pas disparu le 7 octobre, et toute cette guerre n’a pas réussi à l’effacer :

Quand les Palestiniens pourront-ils enfin vivre libres sur leur terre ?

Alors, si le monde veut réellement éviter un autre 7 octobre, il ne suffit pas de se souvenir de ce qui s’est passé ce jour-là.

Il doit aussi se souvenir de ce qui existait la veille.

De ce qui existait depuis des décennies.

Et de ce qui existe encore aujourd’hui.

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