Dans une tribune au vitriol consacrée au chancelier allemand Friedrich Merz, l’essayiste et philosophe allemand Werner Rügemer revient sur son parcours dans le monde des affaires et ses liens avec les grands investisseurs américains. Il s’attarde notamment sur son passage chez BlackRock, entre 2016 et 2020, et sur l’influence du géant de la gestion d’actifs en Allemagne. Des liens entre Merz et BlackRock que nous évoquons également dans notre livre Ukraine, la guerre des images. (I'A)
Le chancelier fédéral Friedrich Merz est de loin le chef de gouvernement le plus impopulaire de l’histoire de la République fédérale d’Allemagne : déjà avant les élections régionales de 2026, Merz lui-même se situait encore plus bas que son propre parti, avec 84 % de rejet. Aujourd’hui, dans le Land de Saxe-Anhalt, la CDU a été réduite de moitié, de même à Berlin, la capitale ; dans le Land de Mecklembourg-Poméranie-Occidentale, la CDU a même complètement disparu du parlement régional, avec moins de 5 %.
Merz, le bradage de l’Allemagne, phase 1 : les PME (Mittelstand)
Cette chute politique, Merz l’a organisée lui-même. Depuis 2005, il a été le principal artisan de l’appauvrissement de l’Allemagne, lié au démantèlement de la démocratie et de l’État social :
En 2005, le cabinet d’avocats d’affaires américain Mayer Brown le recrute pour sa nouvelle filiale en Allemagne, à Düsseldorf. Les investisseurs américains de type « private equity » qui déferlaient alors sur l’Allemagne avaient besoin de conseils avisés : comment acheter et exploiter les entreprises les plus précieuses du Mittelstand ? Merz, éminent responsable de la CDU, président du groupe parlementaire de son parti au Bundestag jusqu’en 2004, était tout désigné : nul ne connaissait comme lui l’épine dorsale économique traditionnelle de la CDU, le Mittelstand. Et il était avocat. Et, fait tout à fait inhabituel dans cette branche, il devint immédiatement coactionnaire du cabinet.
De ce fait, Merz devint aussi membre d’une douzaine de conseils de surveillance d’entreprises conseillées. Il devint ainsi multimillionnaire par trois sources : comme avocat, comme coactionnaire de son cabinet, comme dirigeant dans les entreprises conseillées. À cela s’ajoutaient son jet privé personnel et sa résidence secondaire sur les bords du Tegernsee, en Bavière, où des milliardaires allemands et des oligarques russes possèdent leurs villas.
Le plus important prédécesseur de Merz, le chancelier CDU Helmut Kohl, avait organisé à partir de 1990 le bradage de l’Allemagne de l’Est. Et Merz organisa à partir de 2005, mais sans fonction publique, cette fois le bradage de l’Allemagne de l’Ouest. Des milliers de PME furent « restructurées », des départements et des biens immobiliers furent vendus, des gels de salaires furent imposés, le travail intérimaire fut étendu, les comités d’entreprise furent évincés : des dizaines de milliers d’emplois furent détruits. Sa camarade de parti, la chancelière Merkel, couvrit ce bradage par son silence et sa complaisance.
Merz, le bradage de l’Allemagne, phase 2 : les groupes du DAX
Ce succès auprès des investisseurs américains « sauterelles » de seconde classe n’échappa pas non plus au principal organisateur de capitaux de première classe, alors en pleine ascension mondiale : BlackRock, dont le siège est à New York et le siège légal dans le plus grand paradis fiscal américain, le mini-État du Delaware. BlackRock avait pris son essor grâce au président américain Barack Obama. Et le successeur d’Obama à la présidence, Joe Biden, devait lui aussi son ascension au fait qu’il s’était lui-même élevé politiquement comme membre du Congrès du paradis fiscal montant qu’est le Delaware.
En 2016, BlackRock engagea le brader Merz : il devint président du conseil de surveillance de la filiale allemande de BlackRock, BlackRock Asset Management Deutschland AG. Merz en reçut à peine 200 000 euros par an, mais c’était évidemment trop peu pour les deux parties : Merz obtint en plus un contrat de conseil dont les honoraires n’ont jamais été divulgués à ce jour. Les gains discrets, voilà ce qui compte !
De 2016 à 2020, ce cadre grassement payé de BlackRock organisa le bradage de l’Allemagne à l’échelon le plus élevé : cette fois, c’était au tour des principales sociétés cotées du pays, les groupes du DAX, d’Adidas à Wirecard en passant par Allianz, Deutsche Bank, BASF, Bayer, DHL Deutsche Post, Deutsche Telekom, Lufthansa, RWE, BMW, Münchener Rück, Rheinmetall, SAP, Siemens, Vonovia. Merz organisa des réunions secrètes avec les ministres des Finances du gouvernement Merkel, d’abord avec Wolfgang Schäuble (CDU), puis avec Olaf Scholz (SPD), et avec la chancellerie fédérale : tous approuvèrent le bradage — et n’en parlèrent publiquement ni Merkel, ni le Parlement, ni les grands médias.
C’est ainsi que BlackRock devint le premier actionnaire des quelques centaines de plus grandes entreprises allemandes, présent dans les 40 groupes du DAX, ainsi que dans le MDAX, le TecDAX, le SDAX, etc. Et BlackRock n’y est jamais seul, mais toujours associé, selon des compositions variables, aux autres grands organisateurs américains de capitaux de première classe : Vanguard, State Street, Capital Group, Fidelity, Wellington, T Rowe Price. Ils sont largement imbriqués entre eux par leurs participations croisées et se concertent entre eux.
Merz : « Oser plus de capitalisme ! »
Tant qu’il n’occupait aucune fonction politique, mais était dirigeant chez Mayer Brown et chez BlackRock, Merz pouvait afficher ouvertement sa profession de foi capitaliste.
Dans le média de référence du patronat, le Handelsblatt, de nombreuses tribunes lui permirent d’arrondir encore ses fins de mois. Et, dans son enthousiasme, il publia en 2008 son livre Oser plus de capitalisme (Mehr Kapitalismus wagen). Le multimillionnaire montant y proclamait ainsi librement ses dogmes peu chrétiens :
« Le salaire minimum nuit à l’Allemagne comme site économique ! »
Et : « Les paradis fiscaux augmentent la rentabilité ! »
Et : « Supprimer la protection contre le licenciement ! »
Et : « 132 euros pour les bénéficiaires du Hartz IV, ça suffit ! »
Et : « Augmenter la TVA ! »
Et : « Baisser les impôts des hauts revenus ! »
Et : « Supprimer la cogestion ! »
Et : « Privatiser toutes les assurances sociales ! »
Cela plaisait aux investisseurs « sauterelles » que Merz conseillait. Et cela plaisait, et plaît encore, aux sauterelles suprêmes que sont BlackRock et consorts.
Au passage : le multimillionnaire Merz resta jusqu’en 2021 simultanément coactionnaire du cabinet américain Mayer Brown : les profits sans effort comptent tout particulièrement, y compris pour les actionnaires.
BlackRock : des profits — le Mittelstand et les salariés appauvris
C’est ainsi que BlackRock et consorts devinrent, avec l’aide de Merz, Merkel, Schäuble et Scholz, le principal groupe d’actionnaires en Allemagne. Ils sont présents simultanément dans les groupes automobiles VW, BMW, Daimler, dans les groupes immobiliers Vonovia, Deutsche Wohnen, LEG, dans les groupes chimiques et pharmaceutiques Bayer, BASF, etc. : ils forment des monopoles d’un genre nouveau, et le DAX en est le plus grand.
En Allemagne, ils suppriment ainsi des emplois librement et sans régulation étatique, tout en investissant à l’étranger, surtout aux États-Unis, où les subventions publiques sont extrêmement élevées. Et ils investissent en Chine, parce qu’on y trouve tout ce que Merz a contribué depuis vingt ans à démanteler en Allemagne : une main-d’œuvre qualifiée, des chaînes de production et d’approvisionnement intégrées, des innovations, et enfin le pouvoir d’achat croissant des salariés, dont les revenus du travail sont durablement relevés depuis trente ans — ce qui stimule d’autant l’économie chinoise.
En Allemagne, en revanche, avec Merz en tête : depuis 2005, destruction du Mittelstand et, avec lui, de nombreuses chaînes d’approvisionnement traditionnelles. Suppressions d’emplois, baisse accélérée des revenus du travail par l’application renforcée des quatre lois Hartz, baisse des retraites — et donc baisse du pouvoir d’achat, ce qui tire ensuite l’ensemble de l’économie vers le bas.
Certes, sous Merkel, le salaire minimum légal a fini par être instauré — mais, conformément à la profession de foi de Merz, il est aujourd’hui encore, sous sa propre chancellerie, contourné par millions par les entreprises. Ainsi, par exemple : un milliard d’heures de travail non payées par an, déjà auparavant, et encore davantage avec le télétravail — perte de revenus et de droits à la retraite. De quoi réjouir Merz et ses amis, en catimini, dans leurs résidences de luxe sécurisées, au Tegernsee, à Miami, dans les Caraïbes, à proximité de l’ex-propriété d’Epstein.
Le chancelier Merz se met en scène en connaisseur de « l’économie » et promet : « Avec moi, l’économie repartira à la hausse ! » Mais le mot mensonger « économie » signifie, chez Merz : BlackRock et consorts, des profits pour la petite minorité radicale des ultra-riches. L’appauvrissement de la majorité se poursuit. L’issue principale de cette politique mensongère : réarmement, propagande hostile contre la Russie, préparatifs de guerre !
Merz : pas de « coupe-feu » contre Trump
C’est pourquoi Merz obéit à tous les ordres du lobbyiste du capital le plus puissant et le plus brutal, du plus puissant représentant de l’extrême droite, du racisme et du nationalisme de la « civilisation occidentale » : le président américain Donald Trump. Merz peut bien longuement invoquer le « coupe-feu » contre la petite AfD : contre Trump, Merz n’a aucun coupe-feu !
Merz, à l’unisson avec des figures dirigeantes européennes similaires comme sa camarade de parti Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, et le Français Emmanuel Macron : ils satisfont sans la moindre résistance les principales exigences de Trump : relèvement des budgets militaires à 5 %, reprise à leur compte de la guerre par procuration américaine contre la Russie déjà perdue par l’Ukraine, achat de toujours plus de gaz de schiste américain hors de prix, droits de douane sur les produits européens, paiement des armes livrées par les États-Unis à l’Ukraine, soutien au génocide au Proche-Orient.
L’appauvrissement déjà en cours de la population majoritaire s’en trouve encore aggravé. Même si la plupart des gens ne comprennent pas les enchaînements géopolitiques, ils constatent la dégradation de leurs conditions de travail et de vie, ainsi que de celles de leurs enfants et petits-enfants. C’est pourquoi les partis au pouvoir jusqu’ici reculent, plus encore en Allemagne de l’Est, où l’appauvrissement a commencé.
Pourquoi Merz ne démissionne-t-il pas ?
À partir de 2005, Merz avait mis ses activités au sein de la CDU en sommeil. La chancelière de longue durée Merkel favorisa en silence cet appauvrissement coorganisé par un Merz publiquement invisible, le tout maquillé par sa formule récurrente : « Nous allons tous bien. » Aucune personnalité dirigeante ne put alors s’affirmer au sein de cette CDU.
Et la CDU ne recula pas seulement dans les urnes : depuis 1990, le nombre de ses adhérents a été divisé par deux. Il ne reste plus que quelques électeurs fidèles d’un certain âge, des fonctionnaires, des habitants des campagnes, ainsi que plusieurs dizaines de milliers de hauts revenus issus des milieux d’avocats, de cadres, de pasteurs, y compris des aumôniers militaires et des officiers de la Bundeswehr.
Le plus grand donateur de la CDU ces dernières années — plus de deux millions d’euros — est Christoph Kahl : il fait fortune, avec le groupe immobilier Jamestown, dans l’immobilier de luxe — aux États-Unis. Et l’actuel plus grand donateur — 500 000 euros en 2025 — est Stephan Schambach, entrepreneur du commerce en ligne germano-américain, dont l’entreprise Demandware est cotée à la Bourse de New York. Viennent ensuite, comme donateurs de la CDU, les clans d’entrepreneurs qui, grâce au président de la CDU et premier chancelier de la RFA, Konrad Adenauer, purent conserver impunément les profits tirés de l’époque hitlérienne : ce sont toujours, aujourd’hui encore, les Quandt, les Oetker, les Piëch.
Au fait, s’ajoute comme soutien important de Merz un authentique propriétaire de château baroque, le châtelain Christian Alexander Freiherr von Stetten, issu de l’ancienne famille noble von Stetten, entrepreneur du bâtiment et propriétaire de vastes terres, président du groupe des PME de la CDU au Bundestag.
Ainsi, l’arrivant tardif en politique et multimillionnaire Merz n’a presque plus personne derrière lui au sein de son propre parti, hormis quelques multimilliardaires de vieille ou de nouvelle fortune — et BlackRock et consorts, que Merz n’a pas le droit d’évoquer publiquement. Quant au FDP, le parti d’appoint traditionnel de la CDU, qui dut (put) si souvent, dans l’histoire de la République fédérale, sauver un gouvernement CDU, il a complètement disparu en raison de sa soumission primaire au capital. Et le SPD, parti d’appoint plus récent, a rétréci davantage encore pour avoir contribué à cet appauvrissement de ses propres électeurs. D’où ceci : de nouvelles élections rendraient la chute encore plus manifeste.
Ainsi Merz ne démissionne pas. Il continue de promettre, mensongèrement, ses « réformes », c’est-à-dire de poursuivre dans la même voie : libertés et profits de guerre pour BlackRock et consorts en Ukraine, au Proche-Orient et dans le monde entier ; réarmement contre la Russie, afin d’y obtenir aussi une part du gâteau pour ses capitalistes multimilliardaires anciens et nouveaux, ainsi que pour les nouveaux fabricants de drones ; en même temps, nouvelles coupes dans les salaires, les retraites et l’État social, sous un statut de vassal devenu, avec Trump, encore plus dangereux et nuisible pour l’Allemagne (et pour l’UE) ; démantèlement de la démocratie.
Merz vante désormais toujours plus son prédécesseur Adenauer en modèle. Mais Adenauer, avec sa CDU, avait au moins pour lui et derrière lui un « miracle économique ». Merz, lui, a la crise permanente qu’il a lui-même organisée, et il n’a plus personne derrière lui, hormis les ultra-riches restés dans l’ombre.
C’est pourquoi les tâches du mouvement pour la démocratie et pour la paix sont aujourd’hui infiniment plus importantes et plus vastes qu’au lendemain de la fondation de la République fédérale. Et le maillage international nécessaire à cet effet est aujourd’hui bien plus important — et bien plus réalisable — en Europe, et jusque dans le mouvement contestataire grandissant aux États-Unis eux-mêmes.
Werner Rügemer, né en 1941 en Bavière, vit à Cologne depuis 1975 ; philosophe engagé dans l’intervention publique, il exerce comme essayiste, conseiller et guide de visites politico-historiques de Cologne.
Auteur de BlackRock Germany. Die heimliche Weltmacht, ihre Praktiken in Deutschland und Friedrich Merz (« BlackRock Allemagne. La puissance mondiale secrète, ses pratiques en Allemagne et Friedrich Merz »). Berlin, 2025, 104 pages, 14,80 euros.
Lire Entretien avec Werner Rügemer, une voix de l’autre Allemagne.
Source : Tlaxcala
