Pourquoi le budget belge porte sur bien plus que 10 milliards

Alors que le climat se dérègle et que la crise de la dette menace, le gouvernement belge choisit la militarisation et les économies. Mais l’argent se trouve là où il n’est pas taxé. La résistance est plus nécessaire que jamais.

En Belgique, les partis de la majorité sont en pleine négociation pour l’élaboration du budget fédéral. Un budget est bien plus qu’une simple addition de recettes et de dépenses. C’est l’un des principaux instruments par lesquels un gouvernement fixe son cap socioéconomique. Dans le budget, il apparaît clairement quels choix de société sont rendus financièrement possibles et lesquels ne le sont pas.

Il s’agit essentiellement de la manière dont les charges et la richesse sont réparties dans la société. Par les impôts sur le travail, la consommation, le patrimoine et les entreprises, un gouvernement détermine qui paie la facture. Par les dépenses consacrées à la sécurité sociale, aux soins de santé, à l’enseignement, à la défense, à la sécurité ou à la politique climatique, il décide quels groupes et quels secteurs reçoivent un soutien.

Un budget oriente ainsi aussi la mesure dans laquelle les inégalités sont corrigées ou, au contraire, approfondies. Investir dans les infrastructures, le logement, la recherche et la transition énergétique mène à une société tout autre que lorsque les moyens vont surtout vers la sécurité et l’armement. Un budget ne dit donc pas seulement quelque chose de l’état financier d’un pays, mais aussi de l’avenir qu’un gouvernement a en tête.

Welfare or warfare ?

Pour remettre le budget belge sur la voie européenne et réduire le lourd poids de la dette, le gouvernement Arizona cherche 10 milliards d’euros. Différentes pistes entrent en ligne de compte : économiser dans les soins de santé, réformer les pensions et le marché du travail, tailler dans les dépenses publiques ou chercher de nouvelles recettes via une hausse de la TVA ou d’autres impôts.

Les différents partenaires de coalition se disputent à ce sujet, et cela est largement étalé dans la presse. Ces aspects ne sont certainement pas sans importance, mais en se concentrant dessus, on garde hors du champ de vision des questions plus fondamentales.

Ce dont on discute à peine, ce sont les augmentations prévues des dépenses de défense. C’est très étrange, car il s’agit ici de montants astronomiques. Si nous répondons à la demande de Trump de consacrer 5 pour cent de notre produit national brut à l’armement, nous devrions dépenser chaque année pas moins de 24 milliards supplémentaires à cet effet.[1]

Même si nous n’y répondons que partiellement, il s’agira chaque année de plusieurs milliards en plus des efforts que nous devrions faire aujourd’hui. Cela ne pourra pas être absorbé par quelques économies à la marge. Cela obligera à l’avenir le gouvernement à faire des choix budgétaires durs : couper dans la sécurité sociale et les soins de santé, augmenter la pression sur le marché du travail et déplacer toujours plus de moyens publics vers le capital et l’industrie de la défense.

Dans ce contexte, des contre-pouvoirs comme les syndicats, les mutualités, les associations et les mouvements sociaux seront de plus en plus considérés comme des entraves et des obstacles qu’il faut contourner, limiter ou affaiblir. Que les mutualités soient dans le viseur sous couvert d’efficacité et de neutralité n’est pas un hasard, tout comme les syndicats lorsqu’il s’agit du paiement des allocations de chômage. La piste de Jan Jambon consistant à taxer les syndicats et les mutualités comme des sociétés s’inscrit parfaitement dans cette logique.

En résumé, pour imposer la logique militariste, il faudra frapper durement la prospérité sociale, et cela ne pourra se faire qu’en affaiblissant les mouvements sociaux qui y sont liés.

Pas d’argent ?

Comme le gouvernement précédent, le gouvernement De Wever adopte une pensée catastrophiste. Nous vivons au-dessus de nos moyens, il y a trop peu d’argent et le poids de la dette est devenu insoutenable. C’est pourquoi nous devons d’urgence faire des sacrifices. Ce refrain est répété et amplifié par la Banque nationale et les marchés internationaux.

La Belgique porte effectivement une dette publique très élevée qui met la pression sur le budget, mais ce qu’ils ne disent pas, c’est qu’il y a énormément d’argent en Belgique. Mieux encore, beaucoup d’entreprises et de super-riches ne savent tout simplement que faire de leur capital. Chaque année, les entreprises belges transfèrent plus de 400 milliards d’euros vers des paradis fiscaux.[2] La perte annuelle de recettes fiscales pour la Belgique due à la fraude et à l’évitement fiscaux est estimée à 30 milliards d’euros, pensons notamment à la prolifération des sociétés de management.

Chaque année, les entreprises reçoivent en outre des milliards en cadeau de la part de l’État sous forme de subventions salariales et de réductions de cotisations patronales, sans qu’il y ait de véritables contreparties en matière d’emploi, de salaires ou d’investissements. En 2025, ce généreux soutien s’élevait à près de 24 milliards d’euros.

De l’argent, il y en a suffisamment. Si nous taxions ou mobilisions ne serait-ce qu’une petite partie de ces montants, un excédent budgétaire serait même facilement possible. Ce qui est frappant, c’est qu’il existe un large soutien politique pour « aller chercher l’argent là où il se trouve ». Un récent sondage indique que 80 pour cent de la population est favorable à un impôt supplémentaire sur les grands patrimoines.

Ce pourcentage extrêmement élevé est resté assez constant au fil des années, mais ne s’est encore jamais traduit par une action réelle. On ne peut que constater que le fossé entre la classe politique et la population ordinaire est particulièrement grand.

Le climat, vraiment ?

Un autre éléphant dans la pièce des discussions budgétaires actuelles est le climat. Selon le Centre belge d’analyse des risques liés au changement climatique, CERAC, les vagues de chaleur de l’été dernier ont coûté à l’économie belge environ 6 milliards d’euros. C’est plus de la moitié de ce que De Wever essaie d’économiser.

On s’attendrait alors à ce que ce budget soit utilisé pour planifier de sérieux investissements, tant pour lutter contre le changement climatique que pour s’y adapter. Il n’en est rien : on fait l’autruche et on attend les prochaines catastrophes dues aux pluies, aux sécheresses ou aux vagues de chaleur.

La résistance plus nécessaire que jamais

L’importance de ce budget ne peut pas être surestimée. Derrière les chiffres se cache une lutte politique fondamentale sur la société que nous voulons et sur qui se verra présenter la facture. Choisissons-nous le welfare ou la warfare ? Choisissons-nous de protéger la sécurité sociale, le travail soutenable, de bons soins de santé et un bon enseignement, ainsi qu’un plan climatique solide, ou optons-nous pour la militarisation et le démantèlement de l’État-providence ?

Mais il y a plus encore. Ce budget s’inscrit dans une tentative de modifier les rapports de force au détriment des mouvements sociaux et du monde du travail, au profit du monde des entreprises. Notre futur modèle de société est en jeu.

C’est pourquoi la résistance est plus nécessaire que jamais. L’année dernière, le nombre de jours de grève a été exceptionnellement élevé. Il est frappant que le soutien aux actions de protestation et aux grèves ne diminue pas, mais augmente au contraire. En Flandre, il est passé l’année dernière de 59 à 67 pour cent, en Wallonie de 78 à 82 pour cent et à Bruxelles de 77 à 81 pour cent.

Une résistance forte sera nécessaire pour orienter le budget dans la bonne direction. La grande manifestation du 9 octobre à Bruxelles arrive en tout cas juste à temps.

Notes :


[1] En 2024, nous avons consacré 1,3 pour cent à la défense, il faut donc ajouter 3,7 pour cent. Avec un PNB de 642 milliards d’euros en 2025, cela revient à 23,8 milliards d’euros.

[2] En 2023 (chiffre le plus récent), il s’agissait de 465 milliards d’euros, en 2022 de 457 milliards d’euros.


Source originale: De Wereld Morgen
Traduit du néerlandais par Marc Vanepitte

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