Trump a-t-il pris le pétrole — et l’argent du pétrole ? Bessent refuse de répondre. Trump refuse de répondre. En fait, personne du régime Trump ne veut nous dire où est cet argent, qui le contrôle, ni même qui empoche les intérêts qu’il génère.
À n’importe quelle autre époque de l’histoire étasunienne, une affaire pareille aurait probablement signé la fin de la carrière de quelqu’un comme Scott Bessent, notre secrétaire au Trésor à l’intelligence pour le moins limitée. L’affaire a éclaté hier, lorsque le représentant démocrate de l’Illinois Sean Casten l’a interrogé sur les « milliards de dollars » dont Trump ne cesse de dire que les États-Unis « récupèrent » le produit grâce à la vente du pétrole vénézuélien.
Bessent a confirmé la version de Trump, affirmant que le pétrole et les revenus pétroliers saisis au Venezuela constituaient « l’un des actifs les plus importants à avoir jamais figuré au bilan des États-Unis ». Des milliards et des milliards de dollars.
Casten lui a alors posé une question toute simple : pouvez-vous nous dire qui contrôle cet argent et où il se trouve ? Pouvez-vous confirmer « si, oui ou non, ces fonds sont versés à des personnes ou entités américaines » ?
La réponse de Bessent, aussi brève que stupéfiante, a été : « Non. »
Il ne veut rien dire…
Trump a-t-il pris le pétrole et l’argent de sa vente ? Bessent refuse de répondre. Trump refuse de répondre. Et, de fait, personne du régime Trump ne veut nous dire où est cet argent, qui le contrôle, ni même qui empoche les intérêts qu’il génère.
Voici ce que nous savons.
Trois jours après que Trump a fait enlever le président Maduro et son épouse, il s’est rendu sur son réseau social infesté de nazis et a écrit que les revenus pétroliers du Venezuela seraient contrôlés personnellement par lui, « en tant que président des États-Unis ».
Trois jours plus tard, il a signé un décret déclarant une « urgence nationale » sur ce pétrole, de façon à empêcher tout tribunal ou créancier de mettre la main sur l’argent — au passage, au détriment des détenteurs d’obligations et des compagnies pétrolières auxquelles le Venezuela devait environ 150 milliards de dollars.
Trump a ensuite commencé à vendre le pétrole saisi au Venezuela. Le premier chargement, selon Reuters et Semafor, a été vendu pour environ 500 millions de dollars aux négociants en matières premières Vitol et Trafigura. Le Washington Post a rappelé que ces deux sociétés avaient déjà été impliquées dans des affaires de corruption liées à des ventes de pétrole.
Et cet argent n’a pas été versé sur le compte du Trésor pourtant désigné dans le propre décret de Trump. Il a été transféré sur un compte bancaire au Qatar, juste après que les dirigeants de ce pays lui eurent offert un avion de 400 millions de dollars.
Un haut responsable a expliqué à Semafor que le Qatar avait été choisi comme « lieu neutre », où l’argent pouvait « circuler librement » sans risque d’être saisi.
La sénatrice Elizabeth Warren était furieuse. Elle a alors dit tout haut ce que beaucoup d’entre nous pensions à ce moment-là : « Rien dans la loi n’autorise un président à créer un compte offshore pour vendre des actifs saisis par l’armée américaine. C’est exactement le genre de dispositif qui attirerait un politicien corrompu. »
En janvier, le secrétaire d’État Marco Rubio a déclaré devant le Sénat que 300 millions de dollars avaient été envoyés au Venezuela pour payer les salaires du gouvernement et que 200 millions supplémentaires étaient « toujours à Doha ». Il a qualifié l’ensemble du dispositif de « novateur » et de « mécanisme à court terme ».
Mais un mois plus tard, le secrétaire à l’Énergie Chris Wright déclarait sur CNBC que le compte avait été fermé et que plus aucun argent ne transiterait par le Qatar. Depuis, pourtant, personne n’a expliqué où cet argent était allé — ni où il se trouve aujourd’hui.
Alors, où est l’argent ?
Gregory Meeks, le chef de file démocrate de la commission des Affaires étrangères de la Chambre des représentants, a parlé d’une « caisse noire offshore ». En février, lorsque Casten l’a interrogé, Bessent a refusé de préciser quels comptes le département du Trésor utilisait, alors même que le décret de Trump désignait le Trésor comme dépositaire de ces fonds.
En mars, Casten et le sénateur Chris Van Hollen ont de nouveau demandé où se trouvait l’argent. Une nouvelle fois, ils se sont heurtés à un mur. Et encore cette semaine.
Pendant ce temps, le magot ne cesse de grossir, notamment en raison de la crise pétrolière provoquée par la guerre insensée de Trump contre l’Iran.
En s’appuyant sur les données de suivi des pétroliers de Bloomberg, le Council on Foreign Relations estimait en avril que : « Au cours des quatre premiers mois pendant lesquels les États-Unis ont exercé leur contrôle sur les exportations pétrolières du Venezuela, près de 100 millions de barils de pétrole, d’une valeur estimée à 8 milliards de dollars, ont transité par un système marqué par une absence totale de transparence et un contrôle minimal. »
En avril, un responsable du département d’État a déclaré au Congrès qu’environ 3 milliards de dollars avaient été reversés au Venezuela. Mais en juillet, Trump s’est vanté que les États-Unis avaient vendu plus de 13 milliards de dollars de pétrole vénézuélien volé et a laissé entendre qu’il pouvait détourner cet argent vers l’armée US ou vers n’importe quelle autre destination de son choix.
En juin, Marco Rubio avait tenté de rassurer le Congrès en affirmant que le cabinet d’audit KPMG « auditait chaque décaissement ». Mais lorsque le magazine libertarien Reason s’est penché sur la question en août, il a constaté que ni les accords ni les audits n’avaient été rendus publics.
Quant au site baptisé « Transparent Sovereignty », créé par le gouvernement vénézuélien pour rendre publiques ses transactions pétrolières, il ne mentionne qu’une seule vente. Apparemment, Trump ne leur dit même pas ce qu’il a fait de leur pétrole ni où est passé leur argent.
Et il n’y a pas que le pétrole.
En mars, le secrétaire à l’Intérieur Doug Burgum s’est envolé pour Caracas avec un avion rempli de dirigeants de sociétés minières US. À son retour, il s’est vanté d’avoir mis la main sur plus de 100 millions de dollars d’or. Il a conclu un accord pour vendre cet or à Trafigura, une société dont les liens avec des affaires de corruption ont été rapportés, et l’argent de la vente devait être versé… eh bien, personne ne sait où.
Trump semble ici reprendre un vieux scénario, déjà bien rodé dans certains États pétroliers corrompus.
En 2014, par exemple, le gouverneur de la banque centrale du Nigeria, Lamido Sanusi, avait révélé par inadvertance devant le Sénat qu’environ 20 milliards de dollars de recettes pétrolières n’étaient jamais arrivés dans les caisses de l’État. Le président Goodluck Jonathan avait réagi en le limogeant et en qualifiant cet argent de « fantôme ». Lorsque Pricewaterhouse Coopers a finalement audité les comptes, le cabinet a constaté qu’au moins 1,48 milliard de dollars avaient tout simplement disparu.
J’ai travaillé dans l’aide internationale dans certains des pays les plus corrompus du monde. On m’y a proposé des pots-de-vin et on m’a menacé parce que je refusais de les accepter. Le mécanisme que je vois à l’œuvre ici m’est étrangement familier.
Ils n’annoncent jamais le pillage. Ils cessent simplement de vous dire où est passé l’argent ou qui a fini par mettre la main dessus. La plupart des gens finissent par se dire que tout doit être en ordre puisque personne n’en parle et qu’aucune information ne filtre. Puis le sujet disparaît peu à peu.
Et nous voilà donc arrivés à la situation suivante. Trump :
— a annoncé qu’il avait pris le pétrole ;
— a ensuite annoncé qu’il avait pris l’argent de la vente du pétrole et l’avait placé dans une banque du pays qui lui avait offert gratuitement un Boeing 747 ;
— a engagé des négociants ayant des antécédents en matière de corruption ;
— a refusé de publier les contrats ;
— a placé ses propres membres de cabinet, soigneusement choisis, aux commandes des décaissements et de leur contrôle ;
— puis a envoyé Bessent devant le Congrès pour répondre « non » lorsqu’on lui a poliment demandé si on pouvait simplement savoir où tout cet argent était passé.
Pendant ce temps, les républicains au Congrès semblent avoir soudainement perdu l’usage de la parole.
Les représentants Sean Casten et Joaquin Castro ont déposé à la Chambre le Venezuela Oil Proceeds Transparency Act, un projet de loi qui obligerait le Government Accountability Office (GAO) à auditer le compte qatari et tout compte qui lui aurait succédé.
Les républicains refusent de laisser le texte sortir de commission, et Mike Johnson ne lui accorde aucune chance d’être examiné en séance plénière.
Source originale: Common Dreams
Traduit de l’anglais par Investig’Action
