Á vous, Samira, Nassim, Hassan, peut-être Youssef, Moussa, Zahra ou Ahmed… Venus du Darfour, d’Afghanistan, d’Erythrée, de Syrie, peut-être du Kurdistan et d’autres lointains territoires…
Vous avez fui vos pays, sans doute à cause des bombardements, de la guerre, ou d’une terre devenue trop sèche pour y planter vos rêves. Vous êtes arrivés en France.
Et vous avez cru, peut-être, y trouver un peu de bienveillance.
Une once d’humanité.
Un mot d’hospitalité, même timide.
Mais à Calais, vous avez dormi dans des tentes trouées, dans le froid, les pieds mouillés, les os transis.
Gazés, pourchassés, votre toit éventré.
Et vos voisins hurlant parfois comme s’ils s’adressaient non pas à des êtres humains, mais à des ombres qu’on voudrait faire disparaître.
Ils vous parlent comme on parle à ceux qu’on ne veut pas voir, qu’on méprise…
Un animal, dans sa vulnérabilité, mérite la douceur.
Pourquoi pas vous ?
Hassan, Youssef, Moussa, Zahra, Samira… Imrane et les autres…
Vous regardez cette terre avec les yeux mouillés, laissant derrière vous une terre asséchée, et un ciel qui n’en finit plus de vous tomber dessus. Ceux qui sont censés être vos hôtes et qui sont souvent à l’origine même de vos départs n’ont pour vous aucun mot, aucune tendresse, aucun accueil, aucune main.
Seulement la répression. La sanction.
La peur panique de devoir partager ce qu’ils croient leur appartenir.
Mais cette peur les rend violents. Et orgueilleux… J’en ai honte !
Leur cœur est comme une main fermée entourée de piques.
Faut-il être sacrément vivant pour fuir un pays qui se dit être celui des droits de l’homme.
Mais comme l’a dit un de mes frères de lutte Saïd : ici, on a déclaré les droits de l’homme, mais pas de tous les hommes et on oublie que c’était une déclaration.
Une promesse, un vœu pieux mais pas une réalité.

Alors, le 4 juillet, déterminés peut-être et encore mineurs pour certains, vous avez tenté de monter sur un float boat.
Une embarcation légère, mais chargée d’espoir.
Devenue, malgré elle, le radeau de l’espoir et quand on n’a plus rien à perdre, quand on a déjà été dépossédé de sa vie, quand on a tout quitté, la langue, les odeurs, les visages, alors on tente.
On prend le risque ! Parce qu’enfoui sous la peur, il reste la dignité.
Ce qu’ils appellent sécurité, c’est le contrôle, la peur de l’autre.
Le refus d’ouvrir.
Ils ont tranché votre espoir.
Ils ont percé votre passage comme on sabote un souffle.
Et si, au lieu de dresser des murs, on avait ouvert une porte ?
Si, au lieu des barbelés, il y avait eu des bras ? Du peau à peau ? Du cœur ?
La terre ne leur appartient pas.
Elle nous tolère. elle nous abrite.
Et elle souffre tout autant que vous…
Eux, les forces qu’on aimerait nommer les gardiens de la vie en ont fait fi.
Ils obéissent.
Ou bien ils n’ont même plus besoin d’ordres.
La répression est devenue reflexe.
Un fluide autoritaire qui tourne en boucle…
Et qui frappe ce qu’il ne comprend pas…
Dans cette détresse je vous le crie vous êtes beaux.
Même cabossés.
Vos histoires sont puissantes.
Même sans majuscule.
Même sans fards. Ce que vous recevez ici, ce n’est pas une main tendue.
C’est un revers.
Et parfois un coup de pied.
Le 4 juillet, vous avez vu le vrai visage de cette France.
Celle qui cogne ceux qu’elle refuse de connaître.
Et qui s’abîme, à force de frapper à l’aveugle.
Mais vous, vous êtes restés dignes animés par cette force de ceux dont les âmes sont meurtris par le froid de l’exil, « el ghorba » comme disait mon père.
Cet exil qui a fait chanter tant de poètes en Algérie et ailleurs. Cet exil qui vous fait vous sentir si seul, loin de votre terre nourricière.
Cet exil qui vous plonge dans une solitude immense. Cette solitude qu’on retrouve au milieu de l’océan, des mers, de la manche, de la Méditerranée devenues des tombeaux… Vos vies ont de la valeur.
Une valeur que rien ne pourra effacer.
Ce soir, je voulais vous le dire, vous rendre vos noms.
Parce que vous n’êtes pas des ombres.
Vous n’êtes pas des nombres.
Vous êtes Samira.
Nassim.
Hassan.
Bilal.
Lina.
Ahmed.
et tant d’autres.
Mornia Labssi
Raza : Terre, mer, chair….
Ligne plate asystolie programmée

La terre foulée est repue presque malgré elle.
Elle engloutit vos corps, quelquefois déchiquetés, amputés, calcinés, sans vie.
Vos peaux sont cristallisées par la poussière. Vos corps statufiés nourris par cette protection insidieuse, hypocrite, meurtrière… La poussière volatile, perfide…
Vous respirez ce qu’aucune étude ne peut mesurer… À Raza.
Même si plus rien n’est à démontrer, en vérité.
Même si vous n’êtes pas pris pour objet d’étude, aujourd’hui on le sait.
Pour ceux qui sont jugés dignes de vivre dans de bonnes conditions le phosphore, l’amiante, la silice, le plomb et bien d’autres matériaux chimiques, cancérogènes, sont répertoriés produits chimiques dangereux cancérogènes… des poisons !
Plus rien n’est à prouver. Mais là, à Gaza, dans les ruines, c’est le silence qui classe.
Ce silence que nous connaissons tant celui qui hiérarchise les races, les classes.
C’est l’abandon qui rend le poison invisible.
C’est l’absence d’action qui devient autorisation.
Ce qui tue une deuxième fois n’existe plus là-bas.
Pas besoin de mesurer. Pas besoin de compter.
On ne veut pas savoir ce que vous respirez.
C’est déjà bien que vous respiriez encore.
Et puis cette main.
Cette main meurtrière, qui fait croire à ceux qui le veulent bien, à ses alliés, qu’elle saupoudre le sable de la vie.
En réalité… Celui de la mort.
Cette poussière meurtrière asphyxie de manière indiscriminée comme diraient les diseurs de bonne vérité docile…
Elle vole, elle traverse, elle colle à la peau, elle colle aux murs.
Elle s’infiltre dans les chairs les terres les airs.
Elle se dépose sur les paupières de vos petits anges qu’on aime tant, sur les lèvres gercées de ceux qui restent debout,
sur les plaies ouvertes.
Elle s’installe. Elle colonise…
C’est la signature silencieuse des prolongations de la guerre, même quand les bombes dorment.
La terre, votre terre nourricière, si chérie, matrice vivante, vous porte.
Mais dans ses veines coule le poison, « el lahj » comme dirait ma mère…
Elle suffoque.
Si elle le pouvait, elle vomirait toutes ces substances, en plus de pleurer vos morts.
Elle se disloque de l’intérieur.
Elle tente de se défendre, même si sa priorité c’est de vous aimer, de vous porter…
Elle aussi, de plus en plus fragile, ici, mais aussi ailleurs, se pétrit de douleur, souvent, si souvent.
Se plaindre sous vos pieds serait manquer de soumoud et irrespecter la force qui vous anime, ce lien sacré qui vous unit, cette passion que vous, peuple palestinien vous lui vouez tant…
Alors elle attend. A l’agonie, mais elle attend.
Et quelquefois, de rage, elle s’écrit : que cesse ce massacre !
Puisse-t-il y avoir une fin ?
Puisse cette main être emprisonnée dans un gant de justice.
Elle qui déverse sur nous tant de haine, tant de bombes, tant de poisons ?
J’en peux plus… Mes enfants razaouis sont ma raison de vivre… Ils me défendent, me chérissent au point de risquer leurs âmes nobles !!!
La mer elle, plus large, vibre de douleur encaissant les déchets de cette guerre, son immensité fendue, sa force ébranlée, elle est comme l’un d’entre vous.
Comme sa sœur de nature, elle trouve la force d’être résiliente, digne de vous.
En vitrine, si belle, quand vous la contemplez de vos yeux noyés par les larmes, quand vos enfants rêvent en la regardant.
Elle sait qu’elle est votre espace de liberté, de ce côté-là de Gaza… Qu’elle est berceau de vos rêves les plus doux…
Mais elle souffre.
Sœurs de lutte dans ce monde… Elles se soutiennent.
Mais l’équilibre est déjà bien saccagé
Les magiciens des ténèbres n’y pourront rien pourtant ; effets directs ou différés, vos corps appartiennent à cette terre.
La poudre toxique, dangereuse, cancérogène, déversée par cette main, même qualifiée de magique par ceux qui sont ses alliés… Devra s’armer de ce dont elle est privée… « el Izzah ».
Elle est certes mortifère mais elle rencontre un bouclier fort :
votre soumoud, votre courage, votre dignité, votre humanité, votre force, la rage de ceux qui crient la justice la vraie…
Je pose ici ces mots avec humilité.
Je sais combien, frères et sœurs gazaouis, vos urgences sont ailleurs.
Ces mots ne sont pas un acte de résistance mais un acte d’humilité…
Je vois ce qui vous anime depuis que vous existez.
Et je vous mande mon respect, ma solidarité mon amour.
Je voulais juste souffler sur ces mots !
Qu’ils voyagent jusque vous en ce jour… Sacré.
Cette main qui se fait passer pour celle d’un magicien bienfaiteur.
Cette main soutenue par ses alliés.
Réclamant sans cesse plus d’opulence et d’enrichissement et règle un compte fatal à toute l’humanité y compris le sien.
Mornia Labssi

Mornia Labssi est inspectrice du travail. Elle est également militante syndicale, notamment à la CGT, où elle défend les droits des salariés et a été déléguée du personnel depuis 2011. Elle s’est engagée publiquement contre les discriminations raciales, sexuelles et syndicales au sein de la fonction publique, ayant elle-même témoigné avoir été victime de telles discriminations. Elle milite activement pour la défense des droits individuels et collectifs, notamment en lançant des initiatives comme les Assises citoyennes pour les libertés publiques et contre le racisme systémique.
Elle est également présidente de l’association « Coudes à coudes », qui agit pour la solidarité et l’égalité.
Mornia se définit comme nanterrienne, fille d’algériens révolutionnaires des bidonvilles… Aujourd’hui, elle lutte aux côtés de son groupe social sur les questions des violences policières aux côtés de la maman de Nahel contre l’islamophobie et sur la question des droits fondamentaux des Palestiniens notamment le droit au retour à jouir de leur terre (d’avant 47) et le droit à la vie dans ce contexte génocidaire…
Pourquoi écrit-elle ? « Quand les mots ont besoin de s’extirper et que ma bouche s’est sentie trop faible pour les sniper… »

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