Je devais avoir 4 ou 5 ans. Mes parents m’avaient acheté, au cours d’un voyage un ensemble de petits soldats en plastique, deux camps de couleurs vertes différenciées. Ils étaient tous aussi vilains les uns que les autres. Désemparé je demandais à mon père qui étaient les Bons, et qui étaient les Méchants ? ...Et mon père de commencer de m’expliquer que dans une guerre il n’y a pas de bons ni de méchants. Je n’ai clairement pas retenu tous ses arguments, sans doute tentait-il de m’expliquer que chaque camp combattait pour ce qu’il croyait être bon ? Heureusement ma mère l’a interrompu en désignant d’un doigt qui ne souffrait d’aucune contestation le camp des ‘Bons’, et celui des ‘Méchants’. Elle savait, elle, comment parler aux enfants.
L’Histoire comme un Comic strip
Pour la majorité de nos politiques et nos grands médias – et donc d’une bonne partie des personnes qui nous entourent – le monde est d’une simplicité biblique : d’un côté il y a, globalement, les Bons – les démocraties libérales, celles qui partagent « nos valeurs », et puis de l’autre les Mauvais – les ‘régimes’ autocratiques, obscurantistes, ‘qui soutiennent le terrorisme’…
Certes, il y a parfois des couacs, un Trump, un Netanyahou, ou plus près de nous le danger toujours latent de l’apparition d’un nouveau Viktor Orban. Prenons garde aux extrémistes ! Mais c’est comme des nuages dans un ciel serein – du moins si on y prend garde, de bien lutter contre ‘les fascistes’, et ‘les extrêmes’ qui se touchent, comme tout le monde le sait – et peu de doute qu’avec l’aide des bons médias, et surtout grâce à la vigilance accrue des bienveillantes autorités de l’Union Européenne, attentives à la désinformation pro-russe, le danger pourra être écarté.
Si on demande de choisir, à la manière des RTL et consort, entre Poutine et Trump, ou entre les dirigeants isré-aéliens et les Ayatollah, la plupart hausseront les épaules et n’hésiteront pas une seule seconde ; les plus ‘extrémistes’ se contenteront d’un prudent dos-à-dos. La Démocratie libérale c’est quand même « le moins mauvais des systèmes »…
Après Trump viendra un nouvel Obama, et nous retrouverons tous l’Amérique que nous aimons, comme lorsque le Mauvais -qui avait envahi l’Irak pour le Pétrole-, a été remplacé par le Bon – qui a dévasté la Libye, le pays alors le plus développé d’Afrique, pour sauver les Libyens du dictateur qui massacrait son propre peuple, cela fait une sacrée différence. Après la destruction de l’Iran pour de mauvaises raisons, que vienne la destruction de l’Iran pour des raisons que nous pourrions soutenir avec enthousiasme, libérer les femmes du voile et de la tyrannie islamiste, apporter la Démocratie, sauver le peuple iranien des bouchers qui le massacrent ….
Le problème d’Israël pour beaucoup de nos compatriotes, ce n’est que la personne de Netanyahu, et d’une poignée d’extrémistes, et non l’idéologie suprématiste à la base incurable du sionisme. Israël est après tout la seule démocratie du Moyen-Orient – et la démocratie, c’est le moins mauvais des systèmes, pas vrai ? Après Netanyahu viendra un bon style Ytzaac Rabin, et nous aurons un nouveau processus de paix qui ouvrira à nouveau la perspective de la solution à deux états – avant bien sûr que les extrémistes palestiniens, islamistes, sémites antisémites par nature, viennent à nouveau faire s’effondrer cet avenir merveilleux – au sens premier : « qui appartient au monde de la féérie ».
Mais fondamentalement, malgré tout, malgré les massacres, le génocide, la dévastation, les milliers de morts….., Israël et les Etats-Unis « partagent nos valeurs ». Nous sommes incontestablement avec l’UE, avec l’Europe occidentale, du même bon côté de l’Humanité.
L’Open Society de Soros cherche réellement à bâtir des sociétés démocratiques dans les pays que nous avons si généreusement délivrés du socialisme ; la National Endowment for Democracy veut vraiment apporter la démocratie, l’USAID veut vraiment aider les peuples à combattre la tyrannie.
Le Monstre, c’est Poutine qu’il faut pousser à la capitulation au prix du sang, les Mauvais, ce sont les terroristes iraniens « qui veulent détruire Israël », ou les communistes chinois qui oppriment et veulent éradiquer Ouïghours et Tibétains… Le monde est divisé en deux camps clairement délimités. Pas deux nuances de vert plastique.
Au lendemain de l’agression contre le Venezuela, le bon Emanuel Macron peut ainsi s’écrier en parfaite bonne conscience « Le peuple vénézuélien est aujourd’hui débarrassé de la dictature de Maduro et ne peut que s’en réjouir. » Et notre bon ministre Maxime Prévot peut déclarer imperturbablement, trois jours après le déclanchement de l’agression sur l’Iran, pendant qu’une pluie de bombes détruisait des dizaines de milliers de bâtiments dont des centres de santé, des écoles, des infrastructures humanitaires : « On peut espérer que ça va ouvrir un nouveau chapitre pour plus de démocratie et de liberté en faveur du peuple iranien. ». Le chef de l’OTAN, le bon Mark Rutte, s’est enorgueilli de la participation des pays de l’Alliance, qui a effectivement rendu l’ouverture de ce nouveau chapitre possible.
Au matin du premier jour du ‘Shock & Awe’ sur l’Iran, au moins 120 enfants de 7 à 12 ans avaient été tués dans le bombardement de leur école. De façon symptomatique, toute une série de commentaires avait alors tenté de justifier cette horreur : Le monstrueux ‘régime’ iranien a dû utiliser ces enfants comme boucliers humain, sans doute avait-il placé des lanceurs juste à coté juste à côté de l’école (en prévision de l’attaque inattendue), n’y avait-il pas un bunker en dessous de l’école ? Dans le pire des cas, c’est une erreur, des cartes obsolètes, un guidage IA défaillant… A aucun moment bien sûr il n’est concevable que cette double-frappe précise ait pu être intentionnelle.
La Tour Eiffel, le Parlement Européen… n’ont pas été illuminés aux couleurs de l’Iran ce soir là.
La carapace impénétrable de notre bonne conscience
Le plus fascinant, c’est que ce qu’on appelle communément (et sans trop ce soucier d’exactitude géographique) « l’Occident global » a toujours agi avec la même impeccable bonne conscience, la même inébranlable certitude d’être globalement du côté du Bien, que ce soit du temps de l’esclavage, des génocides, baptisé glorieuse « conquête de l’Ouest », de la colonisation…
Nos si douces démocraties européennes libérales ont bâtie leurs opulence sur l’exploitation coloniale, – et pour beaucoup post coloniale ; pendant qu’on s’étranglait ici devant les confiscations par les Bolchéviques des propriétés des nobles et des gros propriétaires, les bons démocrates anglais achevaient de chasser de leur terres les plus fertiles les populations noires d’Afrique australe ; au moment où l’abominable Mao plongeait la Chine dans la terreur du développement à marche forcée, les bons colons français enseignaient la démocratie par les bombes et les baïonnettes, de Madagascar au Vietnam ; en 1958 la Belgique se distinguait fièrement en organisant le dernier zoo humain. « La plus grande démocratie du monde », « the Land of the Free », dont on vient de fêter, jusqu’à Bruxelles, les 250 ans avec pompes et éclats, et dont toute l’histoire et la ‘grandeur’ est bâtie sur l’exploitation, les massacres, l’esclavagisme, les guerres perpétuelles, a pratiqué officiellement la ségrégation raciale jusqu’en 1968. Mais le mal absolu, le plus grand danger pour l’Humanité, l’abomination totale, c’était alors le communisme, qui luttait alors concrètement pour l’émancipation des peuples.
Bien sûr post-mortem, ce sont les grands mea culpa, de magnifiques mémoriaux sont érigés aux Etats-Unis en commémoration des massacres des Amérindiens, des autorités françaises battent bruyamment leur coulpe pour l’usage massif de la torture en Algérie. La Belgique a même été jusqu’à renommer une place en l’honneur de Patrice Lumumba, le héros de l’indépendance qu’elle avait elle-même assassiné !
D’ailleurs, cette repentance ne fait-elle partie elle-même de « nos Valeurs » ? Gageons que dans quelques dizaines d’années on érigera une statue au dernier Palestinien au centre de Tel Aviv.
Et qu’on se demandera, abasourdis et sincèrement navrés, mais comment a-t-on bien pu laisser se produire une telle abomination ?
…Are we the Baddies?
Mais en attendant la Belgique, et quasi toute l’Europe5 regarde impassible, silencieuse, se dérouler les massacres et les destructions en Palestine et au Liban, complices directs par inaction, par accords commerciaux préférentiels, par transit, voire livraisons d’armes au régime génocidaire, par la criminalisation des mouvements de solidarité avec la Palestine, sous l’accusation d’apologie du terrorisme…
Un célèbre sketch britannique des années 2000 met en scène deux officiers nazis, qui prennent soudain conscience de la présence autour d’eux de signes et de symboles sinistres, ce qui amène l’un d’eux à se demander, abasourdi : « Are we the Baddies? » « Est-ce que c’est nous les Méchants ? »
L’effet comique est irrésistible. Bien sûr que c’est eux les Baddies ! … Mais ne pourrions-nous pas, nous aussi, finir par remarquer des « signes et symboles sinistres » autour de nous – nous qui sommes, comme les héros du sketch, tellement certains d’être les ‘Goodies’ de l’histoire ?
Source: Le Drapeau rouge
