Fin juillet, le village de Tell, au nord de la Cisjordanie occupée, a subi de violentes attaques de colons israéliens. Quatre Palestiniens et deux Israëliens y ont perdu la vie. Pour Razmy Baroud, il ne s’agit pas d’un nouvel acte isolé de violence. C’est un avertissement.
Depuis des années, Israël traite les villages palestiniens de Cisjordanie occupée comme des espaces ouverts aux raids militaires, aux incursions de colons, au vol de terres et aux punitions collectives. On s’attendait à ce que les Palestiniens endurent la violence, enterrent leurs morts et reprennent la même routine insoutenable.
À Tell, toutefois, cette équation soigneusement entretenue a été brièvement rompue.
L’affrontement a commencé lorsque des colons israéliens armés sont entrés dans la zone proche du village, tentant d’attaquer des maisons palestiniennes. Les villageois leur ont fait face. Des soldats israéliens et du personnel armé des colonies sont ensuite intervenus, transformant l’attaque des colons en une offensive militaire plus large.
Au cours de l’affrontement, un Palestinien a saisi une arme israélienne et ouvert le feu. Deux Israéliens ont été tués, de même que quatre Palestiniens de la famille Ramadan. Ce qui a suivi fut une vaste campagne de punition contre l’ensemble du village.
Les forces israéliennes ont bouclé Tell, pris d’assaut de nombreuses maisons et interrogé des dizaines d’habitants. Plus de 70 Palestiniens ont été arrêtés lors de la répression initiale. La violence israélienne s’est rapidement étendue aux communautés voisines, où des colons armés ont attaqué des maisons et des véhicules, et incendié des mosquées.
Ce que Tell signifie ne réside donc pas seulement dans le nombre de morts. Il tient au fait que des Palestiniens, confrontés à des colons et à des soldats armés, ont refusé de reculer.
Tell deviendra peut-être, ou peut-être pas, l’étincelle immédiate d’un soulèvement plus large. Mais le village a révélé que, sous l’apparence extérieure du contrôle israélien, la Cisjordanie approche d’un point de rupture.
Depuis le début du génocide à Gaza en octobre 2023, Israël a transformé la Cisjordanie en un autre champ de bataille majeur. Plus de 1 180 Palestiniens ont été tués, environ 13 000 blessés et plus de 24 600 arrêtés, dont des centaines de femmes et près de 2 000 enfants.
L’offensive ne se limite pas aux raids militaires. Elle constitue un système intégré impliquant l’armée d’occupation, les colons armés, les tribunaux militaires, les conseils de colonies, les autorités chargées des démolitions et des ministres qui défendent ouvertement l’annexion.
Rien qu’en 2026, des milliers de Palestiniens ont été déplacés à la suite d’attaques de colons, de démolitions et de restrictions israéliennes imposées à la construction palestinienne. En juillet, le rythme des déplacements avait atteint une moyenne de 17 Palestiniens par jour — soit le double de la moyenne quotidienne enregistrée au cours des trois années précédentes.
Bien sûr, il ne s’agit pas d’une violence aléatoire, mais d’une politique délibérée.
Benjamin Netanyahu a, de fait, livré la Cisjordanie aux éléments les plus extrémistes de sa coalition. Le ministre des Finances, Bezalel Smotrich, a utilisé son autorité gouvernementale pour accélérer la construction de colonies illégales, légaliser des avant-postes illégaux et transférer des pouvoirs sur le territoire occupé de l’administration militaire vers des institutions civiles israéliennes — une étape fondamentale vers une annexion formelle.
Le ministre de la Sécurité nationale, Itamar Ben-Gvir, a quant à lui offert une protection politique aux mouvements de colons tout en multipliant les provocations contre les Palestiniens à la mosquée Al-Aqsa.
En échange, Netanyahu obtient ce dont il a le plus besoin : la survie de son gouvernement.
Alors que les élections législatives israéliennes sont prévues le 27 octobre, la Cisjordanie risque de devenir encore plus centrale dans la campagne de Netanyahu. Son message politique à la droite israélienne n’est pas seulement qu’il peut garantir la « sécurité », mais qu’il peut modifier durablement la géographie de la Palestine.
Les Palestiniens sont ainsi pris dans une équation brutale. S’ils ne résistent pas, l’armée et les colons avancent. S’ils ripostent, Israël invoque le « terrorisme palestinien » pour intensifier les politiques mêmes qui ont produit la résistance en premier lieu.
Tell a mis cette équation à nu, mais a également montré ses limites. Certes, Israël peut démolir des maisons, fermer des routes et arrêter des familles entières. Il peut vider des camps de réfugiés, comme il a tenté de le faire à Jénine, Tulkarem et Nour Shams. Il peut entretenir l’illusion qu’une violence écrasante a pacifié le peuple palestinien.
Mais la domination militaire n’est pas un véritable contrôle. Netanyahu et ses ministres extrémistes ont jusqu’ici tiré profit de ce que Naomi Klein a décrit comme la « stratégie du choc » : l’exploitation du traumatisme collectif et de la désorientation pour imposer des réalités politiques qui, autrement, se heurteraient à une résistance plus forte.
Gaza a été soumise à un « choc et effroi » sans précédent, tandis que la Cisjordanie était rapidement transformée à l’abri de cette catastrophe. Mais le choc a une durée de vie limitée. Tôt ou tard, la peur cède la place à la colère, et la colère commence à chercher une expression politique collective.
L’histoire palestinienne a maintes fois montré ce schéma. Aucune des deux Intifadas n’a commencé selon les calculs des partis politiques ou des services de renseignement. Toutes deux ont éclaté lorsque l’humiliation accumulée, l’étouffement économique et la violence militaire ont atteint un point où les Palestiniens ordinaires n’étaient plus prêts à accepter l’ordre existant.
Le prochain soulèvement, s’il survient, pourrait lui aussi commencer par un événement qui paraît mineur lorsqu’on l’examine isolément : un village qui se défend, un camp de réfugiés qui refuse une nouvelle invasion, ou une communauté qui affronte des colons tentant de s’emparer de ses terres.
La mosquée Al-Aqsa et Jérusalem-Est occupée demeurent particulièrement importantes. Elles figurent parmi les rares lieux capables d’unir immédiatement les Palestiniens de Gaza, de Cisjordanie, de Jérusalem et de la Palestine historique.
Le 23 juillet, des milliers de colons israéliens ont pris d’assaut l’esplanade d’Al-Aqsa sous forte protection policière. Ben-Gvir s’est joint à eux, tandis que les participants agitaient des drapeaux israéliens, chantaient l’hymne israélien et, une fois encore, violaient ouvertement le statu quo établi de longue date qui régit le lieu saint.
Israël devrait comprendre la portée historique de telles provocations. L’incursion d’Ariel Sharon à Al-Aqsa en septembre 2000 a contribué à déclencher la Seconde Intifada. Les attaques contre Al-Aqsa et la menace d’expulsion de familles palestiniennes de Sheikh Jarrah ont contribué au soulèvement palestinien de mai 2021.
Il est encore temps d’engager une action internationale significative. Les Palestiniens n’auraient aucune raison de se soulever si leur terre était protégée, leurs prisonniers libérés, leurs communautés autorisées à vivre et leurs droits fondamentaux respectés.
Mais si les gouvernements internationaux continuent de protéger Israël contre toute obligation de rendre des comptes, la question ne sera plus de savoir si la Cisjordanie se soulèvera.
Elle sera de savoir quand, où — et quel événement précis finira par mettre le feu aux poudres.
Source originale : Le blog de Ramzy Baroud
Traduit de l’anglais par Investig’Action
