A demonstrator holds up a Palestinian flag outside the Humboldt University during a Pro-Palestinian protest in Berlin, on May 23, 2024. (Photo by JOHN MACDOUGALL / AFP)AFP

“Cachez ce drapeau que je ne saurais voir” : quand la Palestine gâche les vacances de touristes suédois

La scène se passe fin juillet. Nous sommes à Tavarnelle, au sud de Florence, dans la zone du fameux Chianti, une des plus belles régions de la vieille Europe, où les gens du Nord viennent profiter des paysages historiques et de la bonne bouffe dans des bed and breakfast à couper le souffle. La Villa Morris, une villa du XVème siècle, est l’un d’eux, géré par Valentina, l’héritière de la famille Tacchini. Tout s’y passe à merveille jusqu’à l’arrivée d’un couple de Suédois. Valentina raconte la suite.

Alors, aujourd’hui c’est à moi de raconter un épisode pour le moins désagréable qui s’est produit ici, dans mon bed and breakfast. J’ai hébergé un couple de Suédois pendant trois jours, qui sont restés extrêmement froids tout le long du séjour, malgré mes tentatives de conversation, mes sourires à pleines dents, comme je le fais toujours avec mes hôtes. Après leur départ, j’ai reçu un avis sur Booking, avec 1 étoile, avec le titre suivant : Une activiste de gauche pro-palestinienne loue une simple chambre.

«Avant notre réservation de trois nuits à Villa Morris, la propriétaire Valentina m’a contactée via WhatsApp pour préciser les derniers détails. J’ai enregistré son numéro de portable sur WhatsApp, et j’ai alors vu qu’elle avait ajouté un emoji avec le drapeau palestinien à sa photo de profil. Cela nous a immédiatement mis mal à l’aise, mon mari et moi, et nous avons commencé à soupçonner que quelque chose clochait.

À notre arrivée à Villa Morris, nous avons remarqué avec horreur un grand drapeau palestinien accroché au balcon, et si nous n’avions pas déjà payé l’hébergement, nous serions repartis pour chercher un autre logement. À table, Valentina montre du matériel de propagande contre Israël, dont des autocollants portant l’inscription Stop à l’apartheid en Israël et divers dépliants. L’activiste de gauche.

Le drapeau palestinien qui flotte au balcon de Villa Morris

Quand je réserve un B&B, je ne veux pas me retrouver face à des épisodes d’antisémitisme et de boycott contre Israël. Booking devrait d’ailleurs être aussi indignée que nous. Ma réponse a été refusée par Booking, je l’ai donc envoyée à la dame puis je l’ai bloquée, la voici ;»

Chère Lotta. Je commence par vous dire que je ne vous permets pas de me traiter d’antisémite. Mon grand-père bien-aimé était juif, sa famille a subi les lois raciales fascistes de 1938 et a dû fuir en Argentine.

Mon grand-père a perdu sa grand-mère, une tante, une cousine à Auschwitz. J’ai grandi baignée dans la culture juive que j’aime. La religion juive prescrit le merveilleux concept de Tikkun olam, réparation, perfectionnement du monde, exactement l’opposé de ce que fait Israël.

Cette villa a été occupée pendant la Seconde Guerre mondiale par les nazis, qui firent de sa tour un poste d’observation. Au même moment, dans les caves se cachaient des dizaines de jeunes, dont mon père, qui risquaient la mort ne serait-ce que par asphyxie. De nombreux meurtres ont été perpétrés par les nazis dans la région.

La résistance et la mémoire sur notre terre sont une chose sérieuse. Ici vivent des personnes qui croient en la liberté, la démocratie, l’égalité et l’antifascisme. C’est pourquoi nous avons adhéré à la campagne SPLAI [«Espaces Libres de l’Apartheid Israélien»] du BDS.

Je tiens également à souligner qu’avec mes hôtes, si le sujet ne vient pas d’eux, je ne dis pas un mot sur la Palestine, et que le matériel du BDS, constitué d’un tract et d’un autocollant, n’est pas sur la table mais exposé dans un lieu de passage avec d’autres documents d’information. Si vous aviez regardé les photos du B&B, vous auriez vu aussi celle avec le magnifique drapeau de la Palestine que je regarde souvent flotter au vent, libre comme devrait l’être le peuple palestinien. Si vous aviez lu les caractéristiques de l’établissement, vous auriez vu qu’il n’y a pas de climatisation ; quant au mobilier, du mobilier d’époque, j’espère que vous auriez au moins vu cela sur les photos, ou alors vous n’auriez vu que le prix, étonnamment bas pour la saison, pour la région et pour une villa historique ornée de fresques.

Et les fenêtres ? Vous ne les ouvrez donc jamais en été ? Dommage, car vous auriez pu entendre les merveilleux sons de la campagne, les petits oiseaux, les cigales, les hirondelles qui filent joyeusement en piaillant juste devant votre chambre, et la nuit les grillons et les rapaces nocturnes, rien de plus. Si, au lieu de me traiter froidement — pour rester polie — pendant tout le séjour, en attendant d’être partie pour écrire un avis exécrable, vous m’aviez tout de suite dit que vous étiez troublée par le fait que le B&B adhère à la campagne SPLAI du BDS, je vous aurais immédiatement remboursée et vous auriez pu aller où bon vous semblait. L’argent de ceux qui criminalisent des personnes qui s’opposent, depuis plus de cent ans, au génocide, au nettoyage ethnique et à l’apartheid d’un peuple ne m’intéresse pas.

Précisément parce que je suis farouchement philosémite, plus jamais ça signifie plus jamais ça pour tous, pas seulement pour les juifs. Et quand vous comprendrez que l’antisionisme n’a rien à voir avec l’antisémitisme, il sera probablement trop tard pour la Palestine, et donc pour l’humanité. Votre avis est une médaille du mérite pour qui se tient du bon côté de l’histoire.

Salutations. L’avis de la dame a été supprimé par Booking, retiré pour incitation à la haine, à la violence et à la discrimination. Et donc, bien qu’elle ait lu mon message où je parle de mon grand-père, d’Auschwitz, elle en a écrit un encore pire, se concentrant moins sur la Palestine, mais décrivant ma maison comme un taudis, un bouge, un cloaque.

Elle a également écrit des choses extrêmement graves, par exemple qu’elle ne se sentait pas en sécurité quand elle me voyait. Craignait-elle peut-être que j’empoigne un AK-47 et la braque sur elle ? Je ne sais pas. En la cherchant sur internet, il s’est avéré que la dame est un personnage public en Suède, avec des idées disons à la Vannacci[1].

Donc, pauvre chérie, elle est vraiment tombée au mauvais endroit, je dirais. Or, au-delà du préjudice qu’une telle note apporte à un établissement d’hébergement, un préjudice à la fois d’image et économique, qui est évidemment tout simplement ridicule face à ce que subissent les Palestiniens depuis cent ans, justement, et depuis trois ans en particulier. C’est-à-dire un génocide dans lequel je suis plongée chaque jour, en regardant des centaines de vidéos et en parlant avec des personnes de Gaza qui me décrivent des situations inhumaines, inimaginables, insupportables.

Il faut subir cela aussi, c’est-à-dire que je voudrais dénoncer le fait que, dans ce pays, dans cet Occident soi-disant démocratique, il faut désormais avoir peur de travailler. Parce qu’on n’est pas libre, chez soi, d’exposer un drapeau palestinien sans être la cible d’attaques. Des attaques de la part des sionistes et des attaques de la part de ceux qui mettent l’Italie d’abord, parce que j’ai vu les commentaires sur l’affaire de l’Osteria fuori Porta[2] d’hier et ils sont épouvantables.

Une personne extrêmement compétente en la matière m’a dit que ces fanatiques exercent une forme d’abus systématique chaque fois qu’ils se trouvent face à des figures de conscience. Je me sens abusée et violée chez moi, parce que je voudrais être libre d’exposer un drapeau palestinien et de refuser d’héberger de potentiels criminels de guerre. Est-ce trop demander ?

* Allusion à la fameuse réplique du Tartuffe de Molière : « Cachez ce sein que je ne saurais voir »
[1]Roberto Vannacci : ancien général, fondateur et président du groupe d’extrême droite Futuro Nazionale
[2] Restaurant de Padoue, où un groupe d’entrepreneurs italiens et israéliens ont annulé leur réservation après avoir découvert un drapeau palestinien accroché dans la vitrine

Source: Tlaxcala

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