Fille d’Ernesto « Che » Guevara, Aleida Guevara est pédiatre et une figure engagée de la révolution cubaine. Dans cet entretien, elle revient sur la situation particulièrement difficile que traverse Cuba sous l’effet du blocus américain, mais aussi sur les conflits au Moyen-Orient et sur sa conception de la résistance. Elle défend notamment une lecture radicalement opposée à celle qui prévaut dans une grande partie des pays occidentaux concernant le Hamas et le Hezbollah, tout en appelant à davantage de solidarité avec les peuples palestinien, libanais et iranien. Aleida Guevara évoque enfin le rôle du « Sud global » et la nécessité, selon elle, pour ses peuples de s’unir afin de construire « un monde plus juste pour tous ».
Andrea Duffour : Déjà avant la révolution, Cuba était le seul pays des Amériques à voter contre le partage de la Palestine à l’ONU en 1947 et a dénoncé l’illégalité de la déclaration de Balfour et l’attribution de 56 % du territoire à l’État juif, alors que la communauté juive ne possédait à l’époque que 7 % des terres privées. Ensuite ton père, le CHE, a symboliquement internationalisé la résistance des peuples en visitant Gaza en 1959.
Tu soulignes souvent que l’internationalisme n’est pas une « exportation de révolution », mais un devoir éthique sans rien demander en retour. Tu as été toi-même en Angola et dans beaucoup d’autres pays en tant que pédiatre…
Ton message aux peuples de la Palestine, du Liban, de l’Iran … ?
Aleida Guevara : « Il est très facile d’adresser un message aux peuples du Liban, d’Iran et de Palestine de loin. Le message doit être clair : être à leurs côtés.
Voilà le véritable message. Mon père [le Che] disait que la solidarité ne consiste pas simplement à lever ou à baisser le doigt, comme le faisaient les spectateurs des cirques romains. Non. La solidarité, c’est vivre la vie d’un peuple qui a besoin de solidarité.
C’est pourquoi il est facile de prononcer des mots, mais il faut passer à l’action. Il faut briser ce blocus brutal contre la Palestine. Il faut enfin faire prendre conscience aux gens du monde entier de ce qui se passe au Liban et en Iran. C’est honteux que les gens tournent le dos à cette réalité.
Combien d’enfants, combien de femmes, combien d’êtres humains meurent chaque jour parce qu’il y a un président fou furieux qui s’arroge le droit de mettre fin à la vie d’un peuple ? Qu’est-ce que cela signifie ? Comment est-ce possible ? Vraiment, il n’y a pas de message plus fort et plus beau que d’être là, aux côtés de ces peuples. C’est ce dont nous avons besoin : être proches de ces peuples pour pouvoir les aider dans la situation qu’ils traversent. »
AD : La situation actuelle à Cuba est pire que jamais et mériterait également davantage de solidarité internationale concrète. Les États-Unis étranglent votre peuple, en tentant par tous les moyens de briser votre résistance qui dure depuis 67 ans.
Pourrais-tu nous décrire la situation actuelle et nous dire ce que les peuples et les gouvernements dotés d’un minimum de dignité peuvent faire pour vous soutenir, vous qui luttez en première ligne, aux côtés de l’Axe de la Résistance et de l’Iran (pays qui subit lui aussi un blocus depuis deux générations…) ?
Aleida Guevara : « La situation à Cuba est très difficile. Le blocus que les États-Unis maintiennent depuis des décennies devient chaque jour plus cruel, car il s’agit désormais d’un blocus très actif qui touche surtout tout ce qui a trait à l’énergie dans le pays. Il empêche pratiquement tout d’entrer.
Cela fait des mois qu’aucune goutte de pétrole n’entre dans un pays qui ne peut produire que quatre millions de tonnes de pétrole, ce qui ne suffit pas pour faire fonctionner l’ensemble du pays, sans compter qu’il s’agit d’un pétrole très riche en soufre et très lourd. Et nos raffineries, qui sont déjà très anciennes, sont conçues pour un autre type de pétrole.
Cela a pour conséquence qu’elles tombent souvent en panne et qu’il faut repartir de zéro, chercher de nouvelles alternatives et nettoyer à nouveau les installations ; bref… c’est un travail sans fin. Nous menons actuellement de nombreux projets pour développer toutes les énergies propres : énergie solaire, énergie éolienne. Nous allons essayer de disposer de ce type d’énergie d’ici 2030, afin que tout le pays puisse fonctionner sans dépendre des combustibles fossiles. Nous n’atteindrons pas toujours les 100 %, bien sûr, mais nous travaillons dans ce sens.
C’est cher, très cher, car aujourd’hui nous disposons de panneaux solaires, mais il faut des batteries pour stocker l’énergie et pouvoir l’utiliser quand il n’y a pas de soleil. Et ces batteries sont extrêmement coûteuses, ce qui ralentit le programme.
Nous traversons une période critique, très, très, très critique, car sans carburant, c’est pratiquement tout le pays qui est paralysé. Je parle des transports urbains, je parle des déplacements individuels, je parle des hôpitaux, je parle de toute la vie du peuple.
Toute la vie du peuple est paralysée. Et c’est impressionnant ; c’est facile à dire, mais très difficile à vivre. La situation actuelle de Cuba mérite une grande solidarité ; il faut que les peuples se réveillent et brisent une fois pour toutes ce blocus criminel dans lequel les États-Unis nous ont plongés – mais avec courage. Aux Nations unies, de très nombreux peuples disent « non » au blocus, mais ne font rien pour y mettre fin. Ils ont peur d’être écrasés par la puissance des États-Unis. Et tant que cela durera, notre peuple continuera de souffrir.
Cela dépend de vous, de la solidarité des peuples, de la force dont vous ferez preuve pour exiger que vos gouvernements tiennent les engagements qu’ils prennent aux Nations unies et mettent fin à ce blocus criminel. »
AD : Les transactions vers Cuba ont été suspendues par de nombreuses banques suisses, y compris PostFinance en 2019, par crainte de représailles américaines.
Depuis 70 ans, l’Association Suisse-Cuba et le Parti suisse du travail (PST-POP) travaillent ensemble pour informer et sensibiliser, et demandent régulièrement à notre gouvernement de passer des condamnations verbales de l’ONU à l’action :
La relance des programmes de coopération : la diplomatie et les bons offices suisses. La Suisse pourrait utiliser son statut de neutralité pour obtenir des dérogations humanitaires spécifiques, en particulier en ce qui concerne le carburant et les médicaments.
Qu’elle demande à ce que Cuba soit retiré de la liste des pays soutenant le terrorisme, qui entrave arbitrairement la plupart des flux humanitaires internationaux.
Que la Suisse renforce son aide humanitaire et médicale directe face au risque d’une catastrophe humanitaire. MediCuba-Suisse, (crée en 1992), demande au gouvernement de rendre plus facile l’envoi direct de matériel.
Mais contrairement à Bruxelles (règlement (CE) n° 2271/96, blocage statute), la Suisse n’a pas édicté de dispositions pénalisant le respect des sanctions américaines par ses propres sociétés. De nombreux établissements financiers appliquent un excès de zèle ou évitent tout commerce lié à Cuba par peur d’être sanctionnés par l’Office of Foreign Assets Control (OFAC) américain.
Berne ne protège pas le droit des banques suisses à commercer librement avec vous. La Suisse joue également un rôle dans l’asphyxie de votre population. Je rappelle que ce blocus vous coûte plus de 20 millions de dollars par jour, et ce depuis trois générations … Cuba sans blocus – ça devrait être un paradis (– ou un cauchemar pour les impérialistes) ?!
À quoi ressemblerait, selon ta philosophie, un monde idéal ?
Aleida Guevara : « À quoi ressemblerait un monde idéal ? Tout d’abord, je tiens à préciser que je suis pédiatre. Par conséquent, pour moi, un monde idéal est un monde où les enfants grandissent dans le bonheur le plus total, où ils peuvent profiter de chaque seconde de leur vie, où il n’y a pas de maladies susceptibles de tuer un être humain parce que nous n’avons pas su les prévenir.
Un monde où chacun ait la possibilité d’étudier quand il le souhaite, au moment où il le souhaite. Un monde où tout le monde ait un logement, partageant sa vie avec d’autres compagnons, d’autres amis, [où] la solidarité s’épanouisse entre tous nos peuples. Voilà le monde idéal pour moi, un monde sans guerre, un monde de paix.
Mais une paix dans la dignité. Il est très important d’en tenir compte. Je ne veux pas d’une paix sans dignité. Par conséquent, un monde idéal doit être un monde où les hommes et les femmes s’épanouissent en tant qu’êtres humains et ont toute la capacité de dire : Vive la vie ! »
AD : Dans notre pays, et par le biais de nos médias**, le Hamas et le Hezbollah sont systématiquement qualifiés de groupes terroristes, tandis que leurs partisans les présentent comme des mouvements de résistance armée. Je sais que les Cubains n’aiment pas donner des leçons aux autres, mais pourrais-tu expliquer à notre Europe — à mon avis mal informée et inculte sur le plan géopolitique — comment vous analysez la qualification de terroriste et, plus largement, la notion de résistance dans le contexte du conflit en Asie de l’Ouest ?
Aleida Guevara: « La résistance est un mot magique. Écoutez bien ce que je dis : magique. Je vous pose une question, à vous, aux Européens en général. Si vos terres étaient envahies, si vous étiez attaqués, comment réagiriez-vous ? Resteriez-vous enfermés chez vous ou chercheriez-vous des moyens de vous défendre ?
Que feriez-vous ? La résistance, ce n’est rien d’autre que cela. Un mouvement qui empêche un autre gouvernement de plonger votre peuple dans la misère totale, ou pire encore, d’anéantir votre peuple. La résistance, c’est tout simplement cela. Résister. Résister pour pouvoir vivre. Et c’est ce que font des mouvements comme le Hezbollah ou le Hamas.
Ce sont des mouvements de résistance ; on les y a contraints. Ce sont les Européens eux-mêmes qui financent ces guerres, en donnant suffisamment d’argent pour que Netanyahou continue à faire ce qu’il veut, ce n’est rien d’autre que ce que vous avez provoqué. La résistance pour que cela cesse. Les hommes et les femmes qui participent à la résistance sont ceux qui veulent un pays libre, souverain, indépendant, non asservi, non exploité, non humilié. Ce sont des combattants de la liberté.
Ah, bien sûr, beaucoup de gens peuvent prendre la parole et dire que ce sont des terroristes. Mais pourquoi ? Terroristes pour quelle raison ? Que font-ils qui relève du terrorisme ?
Le terrorisme, c’est ce que fait le gouvernement israélien contre la Palestine. Le terrorisme, c’est ce que font les gouvernements américain et israélien contre le Liban et contre l’Iran. C’est ça, le terrorisme. C’est ça, le terrorisme. Et pire encore, le terrorisme, c’est ce que tous les peuples européens, en détournant le regard de cette réalité, permettent.
Lorsqu’ils sont incapables de mettre un frein aux armes que leurs gouvernements envoient à ces autres gouvernements. Lorsqu’ils sont capables d’ignorer la douleur et la souffrance de tout un peuple. C’est aussi du terrorisme. C’est du véritable terrorisme.
Alors, de quel terrorisme parlons-nous ? Je me souviens d’un jour où, sur une radio du Vatican, on m’a demandé : « Que pensez-vous du terrorisme islamique ? » Et j’ai répondu : « La même chose que je pense du terrorisme catholique. » Le terrorisme, c’est le terrorisme, mais qui le commet ? Qui doit en venir à défendre sa vie ? Qui doit commettre ces actes ? Qui ? Lorsque nous parlons de terrorisme, nous parlons de crimes, d’assassinats.
Mais qui sont les véritables terroristes ? Ceux qui laissent tout un peuple mourir de faim. Ceux qui laissent les bombes continuer à s’abattre sur un bout de terre. Ceux qui applaudissent et soutiennent les criminels de l’humanité. Ceux qui font que l’humanité se sent mal ; qui nous font perdre l’éthique nécessaire pour vivre et, par conséquent, perdre le droit d’exister.
Ce sont là les véritables terroristes. Mais ceux qui défendent leur patrie centimètre par centimètre, ceux-là ne sont pas des terroristes. Ceux qui défendent la vie de leur peuple avec ce qu’ils ont sous la main, ceux-là ne sont pas des terroristes. C’est vous qui êtes le terroriste si vous ne comprenez pas ces choses-là.
Vous êtes un terroriste si vous ne savez pas défendre ce que vous aimez. Vous êtes un terroriste si vous laissez des enfants et des femmes innocents continuer à mourir en Palestine. Oui, c’est vous qui seriez un terroriste. »
AD : Un grand merci pour cette réflexion éclairante et inexistante dans nos médias !
Tu peux t’imaginer la frustration et la colère que tout être humain doit ressentir face à notre impuissance à infléchir la position de nos gouvernements ? La honte que je ressens pour un pays, comme le mien, qui garde le silence face aux injustices, qui est directement complice en continuant à commercer avec les colonisateurs génocidaires y compris dans le domaine de l’armement ?
Entre 2024 et début 2026, les relations commerciales et militaires entre la Suisse et Israël se sont même intensifiées, par exemple, avec les investissements d’UBS dans Elbit Systems ; malgré les critiques internes et internationales liées au génocide à Gaza, nous avons importé d’ « Israël » pour 1 260 (4 500 en incluant l’or) millions de dollars de drones et exporté des biens à double usage vers cette entité génocidaire. C’est déplorable !
Lors de ta conférence à Berne, tu l’as dit très clairement : ‘ Si un peuple ne veut pas la guerre et que son gouvernement exporte des armes, ce n’est pas une démocratie !’ Comme tu le dis : C’est nous les terroristes !
Ma dernière question : Cuba a toujours été très actif au sein des coalitions du Sud qui visent à contrebalancer l’influence des puissances occidentales :
À commencer par le Mouvement des pays non alignés (MNA), dont vous êtes également membre fondateur (le seul d’Amérique latine en 1961) et que vous avez présidé à deux reprises (en 1979 et en 2006). En mars 2026, Cuba a lancé un appel à la résistance inébranlable des peuples palestiniens, libanais et iraniens face à ce qu’elle a qualifié de perte totale de l’éthique mondiale de la part d’Israël et de ses alliés.
Pourrais-tu nous faire part de tes réflexions sur les luttes du Sud global ?
Aleida Guevara : « La lutte du Sud global est une expression, une façon de parler pour les peuples qui ne connaissent pas ce faste, appelé développement industriel, dont jouit une partie de l’humanité, notamment l’Europe, les États-Unis et le Canada.
Nous qui ne vivons pas cette réalité, nous qui sommes la matière première consommée pour que ces pays continuent à s’enrichir, c’est ce que nous appelons le Sud global. La lutte du Sud global doit commencer par l’unité de nos peuples.
S’il n’y a pas d’unité entre nous, nous n’aurons pas la force suffisante pour mettre un terme à cette réalité ;
Pour empêcher ces gouvernements de continuer à exploiter nos ressources, à piller nos terres et à dévaster l’humanité.
En ce sens, l’unité est le mot-clé.
Si nous ne parvenons pas à surmonter les difficultés, les absurdités auxquelles sont confrontés de nombreux êtres humains, nous ne pouvons pas trouver la force nécessaire pour changer cette réalité, pour changer ce monde, pour créer un monde plus juste pour tous, où chacun aurait droit à une vie épanouie, à une bonne santé, à une éducation complète, à un toit au-dessus de sa tête, à ressentir la joie du vent qui souffle autour de nous, en sachant que nous pouvons nourrir nos enfants chaque jour, en sachant que nous pouvons prendre soin de nos aînés avec tout l’amour et la tendresse qu’ils méritent.
Pour cela, l’unité est indispensable. Si nous ne brisons pas les barrières qui nous divisent, celles qui nous ont maintenus dans cette situation pendant des siècles, si nous ne parvenons pas à faire tomber ces murs, nous ne pourrons pas construire un monde différent pour nous tous.
La lutte du Sud global est la lutte de l’humanité. »
AD : Mille mercis à vous et à votre peuple pour votre résistance inébranlable, votre tendresse et votre dignité que vous préservez depuis trois générations, pour votre internationalisme qui est resté cohérent et intact malgré toutes les épreuves que vous avez dû surmonter, et pour le fait que vous partagez toujours ce que vous avez — et non pas ce qui vous reste !
Cuba sera toujours le phare de ce monde. Vous êtes le dernier bastion. Si vous, unis à l’Axe de la Résistance, avec l’Iran à sa tête, tombez, le reste du monde tombera. J’ai honte de mon peuple, de mon continent, de tout notre silence, de notre inaction et de la complicité de nos gouvernements avec le crime, ainsi que du peu de soutien concret que nous vous offrons en tant que peuples. C’est nous les terroristes, et c’est difficile à vivre. »
