Les manifestations pacifiques en France, en Belgique, en Espagne et en Italie dégénèrent régulièrement en violences, avec toujours les mêmes silhouettes dans le rôle des principaux fauteurs de troubles : des jeunes vêtus de noir, le visage masqué. Mais qui sont exactement les black blocs, d'où viennent-ils et pourquoi représentent-ils un danger pour les mouvements de contestation sociale ?
Le week-end dernier, de violentes émeutes ont éclaté en France. Mais en Belgique, en Espagne et en Italie également, des manifestations ont dégénéré au cours des dernières semaines. Des barricades ont été érigées, des vitrines de magasins ont été brisées et des policiers ont été pris pour cible par des jets de projectiles. À plusieurs endroits, des manifestants vêtus de noir et masqués ont joué un rôle important dans ces événements.
Il s’agit des fameux black blocs. Certains groupes recherchent délibérément l’affrontement avec la police et commettent des dégradations. Ce sont des images qui accaparent généralement toute l’attention médiatique, tandis que les revendications initiales des manifestants passent ainsi au second plan.
Qui sont ces militants, d’où vient leur tactique et qu’espèrent-ils obtenir ?
Un orchestre sans chef d’orchestre
Le black bloc n’est ni un mouvement ni une organisation, mais une tactique d’action : des vêtements noirs identiques et des visages dissimulés, afin que personne ne puisse être reconnu. Il existe certes un certain degré d’organisation, mais il n’y a ni direction hiérarchique ni structure de groupe. La coordination s’effectue horizontalement, via les réseaux sociaux et des applications chiffrées. Un expert en sécurité compare son fonctionnement à « un orchestre qui connaît si bien la musique qu’il n’a pas besoin de chef d’orchestre ».
En France, on estime à quelque 5 000 le nombre de militants black blocs considérés comme à risque. Leur noyau idéologique fusionne de plus en plus souvent avec des jeunes mécontents issus des quartiers défavorisés. Cela représente un défi majeur pour la police et les mouvements de contestation.
Cette tactique est apparue dans les années 1970 et 1980 au sein des mouvements autonomes en Italie et en Allemagne de l’Ouest. Des militants occupaient des bâtiments industriels abandonnés pour créer des « centres sociaux », des lieux où ils vivaient et s’organisaient en dehors des institutions officielles.
Lorsque l’État a commencé à évacuer ces espaces occupés par la force, des groupes armés vêtus de noir se sont constitués pour les défendre. Le black bloc n’était donc pas initialement une fin en soi, mais une tactique défensive contre les expulsions et la violence.
En France, cette tactique s’est implantée lors des manifestations contre la loi Travail de 2016. Ce qui unit les militants autonomes, c’est une profonde aversion pour la résistance organisée. Ils rejettent les partis politiques, les syndicats et les autres mouvements de masse organisés. À la place, ils privilégient l’individualisme spontané, le sabotage et un « mode de vie » fondé sur la résistance.
Le recours à la violence revêt une dimension idéologique claire : il vise les symboles du capitalisme et de l’ordre politique établi, qui, selon les militants, doivent être démantelés au plus vite. La violence contre les personnes reste taboue au sein de ces rangs d’extrême gauche – sauf lorsqu’il s’agit de légitime défense ou de la protection d’autres manifestants face à la police.
Ils considèrent leurs actions comme un levier pour radicaliser un groupe plus large de manifestants. Un autre objectif stratégique consiste à dévoiler, par le biais de confrontations, le « véritable visage violent » de l’État et à saper ainsi sa légitimité. Le fait que leurs actions produisent souvent précisément l’effet inverse et causent en outre beaucoup de tort à l’ensemble des manifestants ne semble pas les déranger.
Le sentiment de « no future »
Pour comprendre les émeutes, il faut examiner le terreau sur lequel elles se développent. Des décennies de politiques néolibérales ont érodé l’État-providence, entraînant pour les jeunes des désinvestissements particulièrement sensibles dans l’enseignement, des logements inabordables et, pour les plus vulnérables, peu de perspectives d’avenir sur le marché du travail.
Selon un manifestant bruxellois, « le contrat social est rompu ». La génération des baby-boomers a connu une belle vie, mais la nouvelle génération de jeunes a le sentiment qu’elle vivra moins bien que la génération précédente. « Le climat va mal. Le sentiment de no future est de retour chez les jeunes », affirme le manifestant.
Selon Khalid Benhaddou, de nombreux jeunes sont aux prises avec ce sentiment. Ils ne croient plus à la promesse selon laquelle ils réussiront dans la vie à condition de travailler et d’étudier suffisamment. Une partie de ces jeunes est complètement aliénée, n’a presque plus de liens avec la société et éprouve peu de responsabilités envers la communauté. Chez ce groupe, cela conduit à un « extrémisme nihiliste » : la violence et les incendies criminels deviennent un exutoire à la colère suscitée par le manque de perspectives d’avenir.
C’est une génération qui ne se sent pas écoutée, mais abandonnée par la classe politique. La seule réponse qu’elle reçoit des autorités est une répression sévère. Les jeunes voient un État qui combine la répression étatique avec des réformes néolibérales et des mesures d’austérité antisociales, mais qui n’a lui-même rien à leur offrir.
Il n’est donc pas étonnant que l’État français ait perdu une grande partie de sa légitimité au cours des dernières décennies, surtout auprès de la jeune génération. Le président Macron ne peut actuellement compter que sur le soutien de 17 % de la population. Le couvre-feu et l’interdiction des manifestations en France sont des symptômes de cette crise de légitimité plus profonde.
Un cadeau tombé du ciel
Lors de la manifestation du 17 octobre en France, organisée par des étudiants et des personnes préoccupées par le coût de la vie et qui a rassemblé 800 000 participants, des groupes black blocs ont fait dégénérer la situation. Ils ont érigé des barricades et attaqué des symboles du capital, comme une agence bancaire Qonto et un McDonald’s.
Ce jour-là, plus de trois mille magasins ont été pillés et saccagés. L’attaque la plus grave a eu lieu contre l’hôtel de ville historique de Limoges. Selon le maire, il ne s’agissait pas d’une action spontanée, mais d’une opération bien organisée : le groupe disposait de feux d’artifice, de mortiers, d’un bélier de 200 kilos et de divers drapeaux.
Ce qui a frappé ce jour-là, c’est la passivité remarquable des forces antiémeutes, qui semblaient laisser le champ libre aux black blocs à de nombreux endroits. Dans le même temps, les étudiants eux-mêmes ont fait l’objet d’une répression très dure. La jeunesse demande des enseignants, mais reçoit du gaz lacrymogène à la place. En un peu plus de deux semaines, 8 000 personnes ont été arrêtées, dont 89 % d’enfants. Sur une année entière de manifestations des Gilets jaunes, ce chiffre s’élevait à 10 000 au total.
La police joue également un rôle important dans l’escalade de la violence. Lors de mouvements précédents, comme celui des Gilets jaunes depuis 2018, de nombreuses personnes auparavant apolitiques ont adopté des tactiques plus radicales en raison de l’usage excessif de la force par la police. La même chose s’est produite lors des récentes manifestations étudiantes dans différentes villes d’Europe. C’est ainsi qu’un cercle vicieux de violence s’installe.
Mais cela ne signifie pas pour autant que cette violence soit justifiable. La destruction d’abribus ou de vitrines de magasins n’a aucun effet positif sur le système. Au contraire : elle entraîne encore davantage de répression. Pour les partisans d’un État répressif et pour la droite (extrême), cette violence est en tout cas un « cadeau tombé du ciel ». Elle renforce leur plaidoyer en faveur d’interventions policières plus dures et d’une répression accrue.
Les émeutes en France ont déjà conduit à l’instauration d’un couvre-feu et à des interdictions de rassemblement. En Belgique, des scènes de violence similaires ont fourni toutes les munitions nécessaires au ministre de la Défense pour plaider en faveur d’une militarisation de la police.
En outre, cette violence aveugle sape les mouvements de contestation et l’ensemble de la gauche. La force du mouvement étudiant et ouvrier a toujours résidé dans son caractère pacifique et sa large capacité d’attraction. C’était un mouvement dans lequel même les familles avec enfants se sentaient en sécurité.
Les tactiques des black blocs ruinent cette image. Elles permettent à une poignée de casseurs de discréditer des milliers de manifestants pacifiques et de saper l’autorité morale du mouvement. Elles éloignent les travailleurs au lieu de les inspirer.
Lancer des pierres ou briser des vitrines n’est pas de la radicalité, mais du nihilisme, né de la démoralisation et d’un manque de confiance dans la capacité des masses à changer leur destin. La véritable radicalité ne consiste pas à infliger des « piqûres de moustique » au système en brisant des vitrines. Un changement profond de la société exige une conscience politique, une organisation solide et un travail de longue haleine. Pas de « mettre le feu à tout » dans l’espoir que d’autres suivront.
Comme l’histoire nous l’enseigne, une escalade vers une résistance plus militante peut parfois être justifiée. Mais cette résistance doit alors bénéficier d’un large soutien et découler d’une stratégie réfléchie et d’un processus de maturation progressif, et non d’une violence arbitraire.
Que faire ?
En France, une alliance jusque-là inédite, bien que lâche, s’est formée entre les militants anarchistes et les « pillards opportunistes » issus des banlieues. Le black bloc ne semblait pas initier lui-même les pillages de magasins, mais créait, par sa violence, le chaos dans lequel ceux-ci pouvaient se produire. Des phénomènes similaires apparaissent également à Bruxelles et dans d’autres villes européennes.
Ainsi, le mouvement devient de plus en plus difficile à combattre, car son noyau idéologiquement motivé est rejoint par des manifestants moins idéologiques. Selon l’expert français Thierry Vincent, le black bloc n’est plus un groupe isolé de « casseurs déchaînés », mais constitue l’expression la plus visible et la plus radicale d’une colère sociale plus large, qui se répand en France et ailleurs en Europe.
Cette colère et cet « extrémisme nihiliste » peuvent être compréhensibles, mais le mouvement de contestation ne doit pas se laisser détourner par eux. Les raisons pour lesquelles il descend dans la rue sont légitimes et importantes. Le mouvement de contestation ne doit pas se laisser intimider : ni par la répression sévère de l’appareil policier, ni par la violence nihiliste des « casseurs ».
Une piste possible pour aller de l’avant consisterait à ce que le mouvement de protestation se distancie ouvertement de la violence et renforce ses propres services d’ordre afin de préserver le caractère pacifique de la manifestation. Parallèlement, un examen critique des agissements de la police – tant en cas d’intervention excessive que de passivité – pourrait contribuer à faire la lumière sur les événements.
Si les autorités veulent mettre un terme à la violence aveugle des fauteurs de troubles, elles devront aller au-delà de la répression, car celle-ci ne fait que combattre les symptômes. Le contrat social et la confiance dans la classe politique devront être rétablis.
Mais avec les politiques d’austérité actuelles dans la plupart des pays européens, c’est précisément l’inverse qui risque de se produire : les inégalités sociales et la frustration continuent d’augmenter, tandis que la confiance dans la politique continue de s’effriter. Tant que ce terreau ne sera pas traité, la violence risque elle aussi de resurgir sans cesse. Mais peut-être cela arrange-t-il justement la droite.
Source : Investig’Action
