A displaced Palestinians sits outside tents following an Israeli airstrike that targeted the medical supplies and pharmaceuticals warehouse of Al-Aqsa Martyrs Hospital, in Deir al-Balah, central Gaza Strip on August 1, 2026. Hamas said on July 31, 2026, it had agreed to a deal that includes handing over its weapons to a Palestinian governing committee and the gradual withdrawal of Israeli forces from the Gaza Strip. Israel has yet to officially comment on the announcement, but a political source told AFP "that there will be no withdrawal whatsoever" from Israeli forces' current lines "unless Hamas undergoes a genuine disarmament". (Photo by Eyad Baba / AFP)AFP

Le silence sur Gaza lorsque les gros titres s’estompent

Le déclin de la couverture médiatique du génocide américano-israélien n’a pas mis fin à la violence. En réalité, c’est justement son caractère permanent qui permet au monde de détourner le regard. Certaines catastrophes disparaissent parce qu’elles prennent fin. D’autres disparaissent parce qu’elles durent si longtemps que le monde s’y habitue.Elles cessent d’interrompre les grilles de programmes télévisés et les stories Instagram, tout comme elles ne font plus la une des journaux. Les marchés financiers reprennent leurs calculs habituels, la machine quotidienne de la vie politique et économique retrouve son rythme familier, et on demande aux diplomates de ranger leurs dossiers d’information sur ce sujet lassant mais douloureux.

Pourtant, la catastrophe reste intacte : le génocide américano-israélien des Palestiniens à Gaza n’a pas disparu en raison d’une nouvelle paix, mais parce que la persistance de ce génocide en fait une actualité qui ne fait plus la une.

Il fut un temps où chaque explosion à Gaza s’affichait en flash sur mon téléphone – des images horribles d’enfants arrachés aux décombres, de personnel soignant tentant de secourir des patients alors que l’hôpital lui-même était bombardé, et de familles hurlant de douleur tandis que les bombes israéliennes anéantissaient des lignées palestiniennes entières.

Les attaques israéliennes se poursuivent tandis que les familles fuient d’un abri provisoire à un autre et que les enfants fouillent le béton brisé à la recherche de fragments de la vie qu’ils connaissaient autrefois. Mais l’attention du monde s’est détournée vers d’autres sujets, le génocide étant devenu une routine.
Nous sommes tombés dans un engourdissement confortable.

L’ampleur des morts et des destructions est impossible à saisir. Le ministère palestinien de la Santé indique que depuis octobre 2023, les violences israéliennes ont tué au moins 73 221 Palestiniens (dont la moitié sont des femmes et des enfants) et en ont blessé 173 654 autres. En février 2026, au moins 21 289 enfants avaient été tués et 44 500 blessés à Gaza.

Même après l’entrée en vigueur du soi-disant cessez-le-feu le 11 octobre 2025, les violences israéliennes ont tué 1 100 Palestiniens, dont au moins 260 enfants, et en ont blessé 3 546 autres. Cela signifie qu’en moyenne, les Israéliens ont tué quatre Palestiniens chaque jour depuis lors.

Il y a des moments dans l’histoire où les mots perdent leur sens. Non pas parce que les dictionnaires sont réécrits, ni parce que la langue elle-même change, mais parce que le pouvoir politique vide les mots de la réalité qu’ils décrivaient autrefois.

Le mot « cessez-le-feu » a pris de plus en plus cette connotation désolante lorsqu’il est utilisé par les responsables israéliens et américains. Ce qui était autrefois compris comme la suspension de la violence, le silence des armes et la création d’un espace politique propice à la paix est devenu tout autre chose : un terme administratif désignant la poursuite des bombardements, des déplacements de population, du siège et du contrôle militaire au nom de la paix.

Les statistiques tentent de quantifier ces destructions effroyables, mais les chiffres ne peuvent pas rendre compte de l’absence. Derrière chaque chiffre se cache une famille dont l’histoire a été brisée et un enfant qui se souviendra toujours d’un foyer qui n’existe plus, ou, dans de nombreux cas, d’une lignée familiale entière rayée de la carte.

Ces chiffres sont déjà suffisamment effrayants en eux-mêmes, comme le montrent les rapports de l’Office de secours et de travaux des Nations Unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient (UNRWA), pour lequel un don se fait attendre depuis longtemps. Chaque rapport de l’ONU ressemble moins à un bulletin d’urgence qu’à une archive de catastrophe permanente.

Que signifie l’indignation lorsqu’elle ne semble entraîner aucun coût politique pour la violation flagrante du droit international par Israël ?
Au-delà des ruines de Gaza, la carte de la Palestine continue d’être réécrite en Cisjordanie occupée et à Jérusalem-Est.

Il ne se passe pas un jour sans que l’on signale des confiscations de terres et l’expansion des colonies, la démolition de maisons palestiniennes et des attaques violentes perpétrées par des colons, ainsi que la fragmentation constante du territoire palestinien.

Ir Amim (Ville des Peuples), une association de défense des droits civiques et juridiques basée à Jérusalem, rapporte que les autorités israéliennes chargées de l’urbanisme ont voté la destruction de 800 maisons dans le quartier palestinien d’Umm Lison, à Jérusalem-Est occupée, et la construction de 450 logements destinés à des colons illégaux – dans le cadre d’une politique plus large d’expulsion et d’annexion.

Alors que Gaza est dévastée par une force militaire écrasante, Jérusalem-Est et la Cisjordanie sont transformées par une annexion bureaucratique, des prétextes juridiques, des colonies permanentes et la brutalité infligée à la population palestinienne par la détention administrative et la démolition de logements.

Ces attaques contre le territoire palestinien occupé sont les manifestations d’un même projet : le génocide du peuple palestinien et la mainmise sur ses terres au nom de la construction d’un soi-disant « Grand Israël ».

Alors que des organisations telles qu’Ir Amim continuent de documenter minutieusement l’expansion des colonies et la dépossession, la décadence morale de la société israélienne s’est propagée avec une intensité nouvelle. En 2014, la chroniqueuse du Haaretz Carolina Landsmann a écrit avec clarté que le régime militaire israélien imposé aux Palestiniens n’est pas un mécanisme caché actionné par l’armée seule, mais « le projet le plus vaste et le plus visible, bénéficiant d’une participation plus large que toute autre initiative en Israël ».

En d’autres termes, l’occupation est maintenue non seulement par sa présence militaire, mais aussi par les institutions, les ressources, les habitudes et la participation quotidienne de la société israélienne elle-même.

Plus d’une décennie plus tard, Landsmann est revenue sur la question de la transformation interne de la société israélienne, affirmant dans une chronique du 10 juillet 2026 que le discours sur l’identité « israélienne » a été de plus en plus supplanté par celui de l’identité « sioniste » – et donc par l’identité sioniste-militaire.

Si l’identité israélienne est indissociable du sionisme depuis sa création, cette évolution est significative car elle indique que même la possibilité, déjà limitée, d’une identité civique – qui ne soit pas entièrement organisée autour de l’occupation, de la militarisation et de la suprématie juive – a été encore davantage reléguée aux oubliettes.

Les conséquences psychologiques de cet ordre social sont visibles au sein de la société israélienne. Comme l’a montré un récent rapport du Centre israélien pour les addictions et la santé mentale, un Israélien sur quatre s’est tourné vers les drogues dures pour faire face à la tension psychosociale engendrée par cette société sioniste-militaire et son génocide contre les Palestiniens.

De telles données ne devraient jamais servir à créer une fausse équivalence entre l’occupant et l’occupé, ni détourner l’attention de la dévastation incomparable infligée aux Palestiniens. Elles révèlent toutefois un élément important : une société organisée autour d’une militarisation permanente ne peut rester épargnée par la violence qu’elle inflige.

La peur, les traumatismes, la dépendance, les blessures morales et l’isolement font désormais partie intégrante du quotidien en Israël.

Mes amis palestiniens de Gaza, quant à eux, me disent qu’ils ont déjà survécu à des bombardements par le passé et qu’ils sont convaincus de pouvoir reconstruire leurs maisons. Ce qui est plus difficile à reconstruire, m’ont-ils dit, c’est la confiance du peuple palestinien dans sa vie politique collective et l’espoir qu’elle mènera à un avenir meilleur.

L’interruption de la scolarité, les maladies non soignées, les déplacements répétés, la faim endémique et la perte des réseaux familiaux laissent des cicatrices qui vont bien au-delà des murs de béton.
Il en va de même pour la violence psychologique infligée aux enfants de Gaza, dont la quasi-totalité, selon les estimations de l’UNICEF, aura besoin d’un soutien en santé mentale et d’un accompagnement psychosocial pendant les décennies à venir.

Les bâtiments peuvent être reconstruits, mais la population de Gaza a besoin de reconstruire non seulement le lieu, mais aussi le temps historique lui-même : le temps nécessaire pour apprendre, guérir, faire son deuil, s’organiser et imaginer un avenir.
Pour retrouver cet avenir, elle devra également rétablir la confiance politique et les instruments politiques grâce auxquels l’espoir collectif se transforme en pouvoir collectif.

Dans le but de priver le peuple palestinien de son avenir, Israël s’en prend également à son passé. L’assaut féroce contre Gaza, parallèlement à la campagne de déplacement qui se poursuit à Jérusalem-Est et en Cisjordanie, s’accompagne d’une destruction systématique de la mémoire. La violence israélienne vise de manière chirurgicale les archives, les cimetières, les photos de famille, les galeries, les bibliothèques, les registres municipaux, les musées, les monuments de quartier et les théâtres.

La violence à l’encontre de ces institutions vise à effacer les fondements matériels grâce auxquels un peuple se souvient de lui-même, permettant ainsi au déni historique de devenir une réalité. Il y a les morts, il y a les blessés, mais il y a aussi la terrible violence infligée à la conscience palestinienne.

C’est peut-être l’une des raisons pour lesquelles le débat international sur Gaza s’est apaisé. Non pas parce que la violence a diminué de quelque manière que ce soit, mais parce que ses implications sont trop effroyables pour que le monde puisse y faire face en toute honnêteté.

Affronter cette violence reviendrait à prendre la mesure de l’effondrement total d’un ordre moral qui prétend encore s’exprimer dans le langage des droits de l’homme.

Cela reviendrait à poser des questions dérangeantes sur les ventes et les transferts d’armes, la protection diplomatique, la censure des médias, les alliances militaires et la valeur inégale attribuée aux différentes vies humaines.
À cause de ce malaise, certains noms disparaissent avant même que leur tombe ne soit entièrement recouverte de terre, tandis que d’autres restent gravés dans la mémoire collective ; et la destruction est oubliée avant même qu’elle ne vienne perturber les conversations lors d’un dîner, au milieu du cliquetis des couverts se frayant un chemin à travers les meilleurs morceaux de viande.

Les écrivains et les artistes ne peuvent pas déblayer les décombres avec l’efficacité d’équipes de secours entraînées, ni diriger la reconstruction d’hôpitaux et d’écoles. Mais nous pouvons refuser le silence et insister pour que l’histoire ne se mesure pas seulement à l’aune des traités et des campagnes militaires, mais aussi à celle des berceuses interrompues, des poèmes inachevés et des voix qui continuent de chanter à travers les ruines.

Tricontinental : Institute for Social Research a clairement affirmé dès sa création, il y a dix ans, que la violence systématique infligée au peuple palestinien et l’amnésie à l’égard de cette violence sont inacceptables, et que nous ne laisserons jamais l’oubli devenir la norme.

Le visionnage du nouveau clip de nos amis Roger Waters et de la célèbre auteure-compositrice-interprète palestinienne Mona Miari nous rappelle ce refus. Leur chanson Comfortably Numb Re-imagined ne prétend pas que la musique puisse surmonter la catastrophe, mais se fixe une mission plus discrète : empêcher que les souffrances de Gaza ne deviennent banales.

Dans un monde conditionné à détourner le regard, leur chanson nous invite à continuer de regarder et à insister sur le souvenir comme fondement de la lutte pour un monde meilleur.

Toute formation impérialiste recherche non seulement l’obéissance, mais aussi l’oubli. « Comfortably Numb Re-imagined », dont les recettes sont reversées au Palestine Children’s Relief Fund, incarne la persistance fragile mais indispensable de la solidarité humaine et le refus de laisser les histoires des victimes disparaître de notre imagination morale.

Au cœur de la chanson se trouve Hind’s Lullaby, un passage écrit par Mona Miari en l’honneur de Hind Rajab, une fillette palestinienne de six ans tuée à Gaza alors qu’elle suppliait les sauveteurs de venir à son secours.

Cette berceuse transforme ce souvenir insupportable en une promesse de libération :

  • J’entends la voix d’un ange
  • Qui m’appelle par mon nom
  • Nous restons libres
  • Nous restons libres
  • Même si nous sommes exilés de la terre vers le ciel
  • La Palestine doit être libre.

Source originale: Tricontinental: Institute for Social Research
Traduit de l’anglais par Le Manifeste

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