Donald Trump a fait enlever le président vénézuélien Nicolas Maduro en l'accusant d'être impliqué dans le narcotrafic. Il n'existe à ce jour aucune preuve étayée hormis les accusations provenant de Washington. En revanche, on sait que l'implication des Etats-Unis dans le trafic de drogue est historique est largement documentée. Cet extrait du livre La Stratégie du Chaos revient sur cette implication. (I'A)
La CIA se finance avec la drogue
Durant la guerre froide, la CIA mena de nombreuses opérations secrètes contre le communisme. Pour éviter le contrôle de ses budgets par le Congrès, elle alimenta sa caisse noire par des trafics de drogue. Elle put ainsi dépenser cet argent comme elle le souhaitait, en toute impunité.
L’historien Alfred W. McCoy a relevé des preuves flagrantes de l’intimité de la CIA avec le commerce de la drogue : Sicile, Marseille, Naples, Laos, Birmanie, Afghanistan, Pakistan, cartels latino-américains… La CIA a fourni aux gros bonnets de la drogue armement, soutien politique et logistique, ainsi qu’une immunité de fait.
Du débarquement en Sicile…
La complicité des services de renseignements américains avec la pègre trouve son origine dans les années 1940. À l’époque, l’OSS, l’ancêtre de la CIA, collabore avec la mafia sicilienne afin de préparer le débarquement des GI sur l’île. Les services américains ont besoin d’informations de première main pour élaborer l’opération militaire. De leur côté, les mafiosi sont ravis de participer à la lutte contre le régime de Mussolini, qui a mené la vie dure aux activités criminelles de la Cosa nostra.
Une fois les fascistes tombés, la collaboration ne s’arrête pas pour autant. Washington et les démocrates-chrétiens italiens craignent que la chute de Mussolini ne profite aux communistes, très actifs dans la Résistance et bénéficiaires d’une large sympathie populaire. Pour les contrer, les États-Unis et les démocrates-chrétiens s’appuient sur des mafiosi réputés pour leur piété. Des membres de la pègre se voient ainsi confier des postes clés dans le nouvel appareil politique italien.
Victor Marchetti, ancien agent de la CIA, explique : « La CIA s’est appuyée sur l’anticommunisme viscéral de la mafia pour contrôler l’Italie. » Pistonnée à tous les niveaux du pouvoir, la mafia acquiert alors les moyens de poursuivre ses activités criminelles en toute impunité. Elle gangrène durablement la société italienne. Comme le remarque Leoluca Orlando, ancien maire de Palerme connu pour sa lutte contre la Cosa nostra : « Les Américains ont une grande part de responsabilité dans le pouvoir qu’a acquis la mafia. »
… à la French Connection
La pègre italienne a largement alimenté les caisses noires de la CIA. Alors qu’il aurait dû purger une peine de cinquante ans aux États-Unis, le célèbre parrain Lucky Luciano est libéré en 1946 pour avoir aidé les services américains à entrer en contact avec la Cosa nostra. Revenu en Sicile, il développe avec les Corses un vaste réseau de trafic d’héroïne : la French Connection.
La drogue provient d’Asie du Sud-Est, région où les États-Unis sont fortement implantés. En pleine guerre du Viêtnam, la CIA finance par exemple, au Laos, la guérilla anticommuniste de Vang Pao grâce à un trafic d’opium. Pour le transport, elle utilise une compagnie écran : Air America.
Une enquête de Gary Webb, journaliste lauréat du prix Pulitzer, a également révélé que l’agence a inondé de crack les ghettos des villes américaines durant les années 1980, portant un coup fatal au mouvement contestataire des Black Panthers. L’argent récolté permit de financer les Contras, groupes armés opérant au Nicaragua. Gary Webb fut retrouvé mort de deux balles dans la tête en 2004. La justice conclut à un suicide.
Les guerres afghanes et le trafic d’opium
En Afghanistan, la CIA a eu recours à des méthodes similaires pour financer les combattants opposés aux troupes soviétiques. En 1979, au début du conflit, plus aucun agent de la DEA (agence américaine de lutte antidrogue) n’était présent au Pakistan ou en Afghanistan. La production d’opium et le trafic d’héroïne explosèrent, et les cargaisons affluèrent vers l’Europe et les États-Unis.
Durant les vingt années suivantes, la CIA protégea les nombreux acteurs de la chaîne, de la culture du pavot à la distribution de l’héroïne. La production d’opium en Afghanistan passa ainsi de 250 à 4 600 tonnes par an. Dans les années 1980, le Pakistan abritait entre 100 et 200 raffineries d’héroïne.
Le général Fazle Haq, gouverneur de la Province de la Frontière du Nord-Ouest, contrôlait ces raffineries. En 1986, lors d’un congrès tribal à Wana, il déclara publiquement que l’héroïne constituait une ressource pakistanaise lucrative.
L’héroïne raffinée au Pakistan provenait de l’opium produit en Afghanistan. Dans la fertile vallée de l’Helmand, le chef de guerre Hekmatyar contrôlait cette production et travaillait directement pour la CIA. Les profits des trafiquants pakistanais et afghans étaient déposés à la banque BCCI (Bank of Credit and Commerce International). L’ensemble de ces activités se déroula avec l’accord du président pakistanais de l’époque, Mohamed Zia-ul-Haq, et la complicité de l’ISI, les services de renseignements pakistanais.
La production d’opium et le trafic d’héroïne atteignirent alors des proportions dramatiques. David Musto, membre du conseil stratégique de la Maison-Blanche sur les questions de drogue sous l’administration Carter, s’interrogea publiquement : « Nous allons en Afghanistan pour soutenir les cultivateurs d’opium dans leur rébellion contre l’URSS. Ne devrions-nous pas essayer d’éviter ce que nous avons accompli au Laos ? Ne devrions-nous pas essayer de payer les cultivateurs s’ils éliminent leur production d’opium ? » Ces questions furent suivies d’un silence lancinant.
Et aujourd’hui ?
Trente ans plus tard, il semble que la CIA applique des recettes similaires. L’Office des Nations unies contre la drogue et le crime estime la production d’opium afghan à 6 900 tonnes pour l’année 2009. Selon Marcel Chouet, ancien patron du renseignement français, « le trafic de drogue en Afghanistan est assuré par des militaires américains ».
Alors que l’Afghanistan ne dispose d’aucun accès à la mer, la drogue n’emprunte pas les pistes escarpées des montagnes, mais la voie des airs, via des aérodromes et des gros porteurs placés sous contrôle américain. Des junkies de Los Angeles aux commerçants rackettés du sud de l’Italie, en passant par les paysans du Laos ou d’Afghanistan, nombreux sont ceux qui ont payé — et paient encore — les pratiques douteuses d’une CIA flirtant avec le crime organisé, le terrorisme et le trafic de drogue.

