Maurice Lemoine revient sur l'investiture de Nicolas Maduro à la présidence du Venezuela. Il rappelle comment l'opposition - et les médias qui la soutiennent - ont tenté de saboter les élections et essaient, vainement, d'imposer leur candidat à la tête du pays avec le soutien de Washington et quelques serviles alliés de la région. (I'A)
Proclamé réélu le 28 juillet 2024, avec 52 % des suffrages, par le Conseil national électoral (CNE), pour la période 2025-2031, le Président de la République bolivarienne du Venezuela, Nicolás Maduro Moros, a été officiellement investi le 10 janvier. Cette victoire a été vivement contestée par la Plateforme d’unité démocratique (PUD), la faction radicale de l’opposition. Si l’on en croit cette dernière, son candidat, Edmundo González Urrutia, l’a emporté avec plus de 67 % des voix.
Proche ou très loin de la scène des événements, le citoyen, pour peu qu’il soit honnête, se demande qui a raison.
Merci de l’avoir posée, c’est une excellente question.
L’élection présidentielle s’est tenue au terme de négociations entre le pouvoir et la droite radicale, regroupée au sein de la PUD, qui se sont terminées dans l‘île de La Barbade, le 17 octobre 2023. Ce jour-là, avec la médiation de la Norvège et la participation de représentants des Pays-Bas, de la Russie, du Mexique, de la Colombie et du Brésil, l’accord signé a garanti « la promotion des droits politiques et des garanties électorales pour tous » en vue du scrutin. Dans son article 3-5, il était précisé que le « processus électoral pacifique et participatif » se déroulerait « sans ingérence extérieure, dans le respect des citoyens, de l’autorité électorale, des acteurs politiques, de la Constitution et des lois du pays ».
La droite de la droite vénézuélienne a-t-elle pour coutume de respecter ses engagements ? Certains s’imaginent que oui, mais, d’une manière générale, c’est non. En annonçant quelques semaines avant le scrutin qu’elle ne reconnaitrait pas les résultats annoncés par le CNE (l’ « autorité électorale » précitée), mais uniquement son propre comptage, elle a grossièrement violé l’accord qu’elle avait signé. Chance pour elle – « Ni vu ni connu, je t’embrouille ! » – la sphère médiatique ne s’est rendue compte de rien. Le 28 juillet au soir, cette extrême droite a donc très rapidement exhibé des chiffres attestant de son « triomphe » sur deux sites dédiés – « resultadosconvzla.com » et « elecciones2024venezuela.com ». Chiffres et procès-verbaux, supposément issus des bureaux de vote, dont aucun organisme international raisonnablement crédible et impartial n’a ultérieurement expertisé l’intégralité.
De son côté, pris de vitesse, incapable de rendre publics la totalité des procès-verbaux officiels, bureau de vote par bureau de vote, le CNE se disait victime d’un piratage informatique. « Une hypothèse jugée peu crédible par de nombreux observateurs » (si l’on en croit les nombreux observateurs dont il est question) [1]. Lesquels mentent et qui plus est mentent stupidement. Publiquement revendiqué par un hacker à la réputation établie connu sous le nom d’Astra et des « hacktivistes » d’Anonymous, le sabotage massif par la technique dite DDoS (Attaque distribuée par déni de service) a été confirmé par NetScout Systems, une prestigieuse entreprise, ni cubaine, ni russe, ni iranienne, mais américaine, version « United States of America », spécialisée dans la cyber-sécurité [2]. Situation paradoxale qui met en évidence la doxa en vogue au sein des médias dominants : « Si les faits vous donnent tort ou vous déplaisent, modifiez ou occultez les faits ! »
Durement affecté par les mesures coercitives unilatérales des Etats-Unis, qui lui ont fait perdre entre 628 milliards et 642 milliards de dollars, selon les estimations, bravé du début 2019 à la fin 2022 par un président fantoche – Juan Guaido – et un gouvernement parallèle portés à bout de bras par la Maison-Blanche et le Département d’Etat, confronté à de multiples actions hostiles, dont certaines armées, frappé dans son économie et ses politiques sociales, le pouvoir chaviste n’est plus d’humeur à plaisanter. A l’injonction qui lui a été faite par Washington et ses vassaux de prouver sa victoire en produisant les fameux procès-verbaux, il a, considérant n’être pas « un pays sous tutelle », répondu non.
Après tout, les tribunaux d’inquisition ont-ils exprimé la même exigence lorsque Al Gore fut battu par George W. Bush, dans des conditions plus que douteuses, en 2000, aux Etats-Unis, quand Donald Trump contesta la victoire de Joe Biden en 2020 ou quand le brésilien Luiz Iñacio Lula da Silva triompha d’un Jair Bolsonaro hurlant à la fraude en 2022 ? Personne, au sein de la communauté dite internationale, n’a remis en cause les décisions annoncées par les instances nationales concernées. Et l’on ne cite ici que les cas les plus marquants, il serait possible de développer en évoquant bien d’autres pays…
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Le Tribunal suprême de justice (TSJ) ayant confirmé la victoire de Maduro – non contestée d’ailleurs par sept autres candidats de droite plus ou moins modérés ayant participé au scrutin –, la machine judiciaire se met en branle. Petit bonhomme aux allures de pépère inoffensif, devenu candidat au pied levé pour remplacer l’extrémiste Maria Corina Machado, légitimement jugée inéligible en raison de ses forfaits – comme l‘est Bolsonaro au Brésil et le sera peut-être demain Marine Le Pen sur le sol français –, Edmundo González se retrouve poursuivi sous divers chefs d’inculpation : usurpation de fonctions, diffusion de fausses informations, instigation à l’insurrection, conspiration, délit informatique. Ce qui est un risque à courir quand on participe à la déstabilisation de son pays.
Hou, là, pourquoi exagérer ? Ni courageux ni téméraire, le pauvre, le teint bouffi, n’est soudain que charpie. Tout compte fait, il préfère quitter le pays. Il se réfugie en Espagne. Où, miracle des tapas, de la paella et des vins rouges puissants et corsés, il redevient soudain très audacieux.
Il faut dire que, restée au pays « dans la clandestinité » (ne jamais oublier cette mention, s’il vous plaît), sa maîtresse – au sens premier du terme, aucune ambiguïté ! – fait feu de tout bois. Dès la mi-août, portée par son égo démesuré, perdue dans ses calculs, ses intrigues et ses comédies, Machado a confié au très réceptif quotidien madrilène El País qu’elle est prête à négocier avec le « rrrrrrégime ». Il suffira à celui-ci de reconnaître le triomphe de González, d’accepter une transition, de ne négocier qu’avec des leaders par lesquels le pays se sent représenté – c’est-à-dire elle-même en personne. Il sera alors accordé des garanties au chavisme ainsi qu’un sauf-conduit pour Maduro. Que celui-ci s’exile à Cuba, en Russie, en Corée du Nord ou sur la Banquise (en évitant toutefois le Groenland, rapport à certaines récentes revendications), il a l’embarras du choix.
Comme, depuis la Maison-Blanche, proviennent des signaux confirmant un changement de régime vénézuélien avant la fin 2024, Machado pousse les feux. En convoquant une manifestation pour le 29 septembre, elle plastronne : « Nous avons une stratégie solide et elle fonctionne. Ils disent que le régime ne cédera pas, mais nous allons le faire céder ! »
Les rassemblements précédents s’étant néanmoins soldés par une participation qu’on dira modeste, Machado préconise pour le 29 une nouvelle forme très astucieuse de démonstration : la stratégie de l’essaim. Il s’agit pour de petits groupes de se rassembler de façon spontanée et de se séparer tout aussi rapidement. Résultat garanti ! Le pouvoir sera aussi débordé qu’impuissant. Sauf qu’il y a une faille dans le raisonnement : respectant la consigne, les petits groupes se rassemblent et se séparent tellement vite qu’ils passent totalement inaperçus.
Pendant ce temps, le gouvernement bolivarien vaque sérieusement à ses occupations. Début septembre, coiffé d’une casquette offerte par la plus importante des organisations sociales d’Amérique latine, le Mouvement des sans terre brésiliens (MST), le président Maduro a annoncé un ambitieux projet commun : membres des Communes vénézuéliennes et militants du MST vont mettre en culture une aire agro-écologique de plus de 10 000 hectares dans l’Etat de Bolívar, au sud du pays, pour produire des aliments [3]. Un projet qui mêle internationalisme, démocratie participative appuyée sur le dynamisme des mouvements sociaux et efforts pour sortir de la dépendance au pétrole à travers la diversification de l’économie.
Affreux, épouvantable, écœurant !
Ont-ils tant travaillé, tant œuvré, tant souffert, tant empoché de dollars pour en arriver là ? Fort heureusement pour eux, González et Machado reçoivent le puissant appui de Javier Milei, Jair Bolsonaro, Sandra Meloni, Álvaro Uribe, Benjamin Netanyahou, Elon Musk et de bien d’autres individus politiquement aux antipodes de ce genre de lubie. Ainsi, depuis Santiago, le président Gabriel Boric – le Dany Cohn Bendit chilien – se répand-il en imprécations contre Maduro, accusé de tous les maux. Le 24 octobre, à l’instigation du Parti populaire européen (la droite qui y est majoritaire), le Parlement européen décerne le prix Sakharov, sa plus haute distinction « pour les droits humains », aux deux duettistes de l’extrême droite vénézuélienne [4]. C’est la seconde fois que l’opposition putschiste de ce pays reçoit cette « prestigieuse récompense ». La première fois, en 2017, elle avait été attribuée « à tous les prisonniers politiques », représentés, entre autres, par le néo-nazi avéré Lorent Saleh.
Un bonheur n’arrivant jamais seul, Machado reçoit le 6 décembre (en compagnie de l’opposante Delsa Solórzano [5]) le Prix Bush-Thatcher de la liberté – non, nous ne plaisantons pas ! – promu par l’Union démocratique internationale (IDU en anglais). Une aimable organisation qui regroupe soixante partis politiques conservateurs et parfois souverainistes du monde entier.
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« Damned ! » Il y a toujours quelqu’un pour s’offenser de quelque chose ! Toute la droite vénézuélienne ne partage pas la volonté jusqu’au-boutiste de González, Machado et leurs alliés. Ex-candidat présidentiel contre Hugo Chávez (2012, 44,3 % des voix), puis Maduro (2013, 49,1 %), déclaré inéligible pour quinze ans en raison d’« irrégularités administratives » durant sa gestion de l’Etat de Miranda (2011- 2013), Henrique Capriles a cru bon d’apporter son grain de sel à l’absence de débat. Dans un entretien accordé au site anti-chaviste Tal Cual et publié le 27 octobre, il estime qu’est commise, en promouvant une « présidence parallèle » González, une erreur similaire à celle qui a encouragé l’ « aventure Guaido », laquelle n’a strictement mené à rien. Sauf à un désastre économique dont a été victime en premier lieu la population.
Au sein de son parti Primero Justicia (PJ), Capriles est en conflit avec Julio Borges, ex- « ministre des Affaires étrangères » de Guaido et, depuis son confortable exil, allié, ami et complice inconditionnel de la bête à deux dos (mais une seule tête) « Gonza-chado ». Dans le parti, il règne comme qui dirait une sale ambiance, à tout moment ça peut déraper. Et, forcément, ça finit par déraper. Capriles « balance » et ce ne sont pas de vains propos. Que s’est-il passé, feint-il interroger, lors des négociations de 2017 entre la droite radicale, dont Borges dirigeait la délégation, et le gouvernement ? Il s’agissait alors d’établir les règles et les garanties apportées à tous pour l’élection présidentielle de 2018 (une démarche similaire à celle de La Barbade en 2023). L’accord allait être signé à Santo Domingo (République dominicaine), quand, au tout dernier moment, sur injonction de Washington et à la surprise générale, Borges refusa de le parapher – ce qui amena au boycott de l’élection par les ultras, à la victoire de Maduro sur les seuls candidats de la droite modérée et à sa mise au ban de la « communauté euro-atlantique » pour avoir remporté un scrutin « auquel l’opposition n’a pas pu participer ».
Capriles interpelle publiquement Borges : « Etait-ce un plan pour nous empêcher d’aller aux élections en 2018, alors que le gouvernement intérimaire pour 2019 [et la présidence autoproclamée de Guaido] était en train d’être formé ? En fin de compte, vous n’êtes pas honnête et vous ne dites pas aux gens que vous ne croyez pas aux élections, mais que vous croyez en un autre plan, que vous avez un autre plan. » Tenue par un ténor de la droite, la déclaration dévoile au grand jour ce que les plus éminents imposteurs que le Venezuela ait jamais connus tentent de dissimuler depuis longtemps. Car le présent s’explique souvent par le passé.
Manque de chance, l’important n’est pas ce que vous avez voulu dire, mais la manière dont cela a été perçu. Concentrés sur le roucoulis d’éloges bienveillants et d’encouragements à peine voilés dont ils gratifient González et Machado, les cuistres accommodants de l’« information » préfèrent détourner les oreilles et les yeux.
Du coup, Edmundo (comme l’appellent affectueusement ceux qui ont voté pour lui) reste au top. « Je suis le président élu du Venezuela et je remplacerai Nicolas Maduro le 10 janvier 2025 » avance-t-il en novembre à l’hebdomadaire français Le Point.
Edmundo en rajoute : « J’ai quitté le Venezuela de manière temporaire. Je savais que je reviendrais à un moment ou un autre, et ce moment, c’est le 10 janvier, date de la cérémonie d’investiture », insiste-t-il le 9 décembre en réponse aux amicales questions du quotidien espagnol El País.
Edmundo gonfle les pectoraux (autant que faire se peut, n’exagérons rien). Le ministre de l’Intérieur Diosdado Cabello a bien montré à la télévision une paire de menottes qu’il lui destine si d’aventure il met un doigt de pied au pays, Edmundo demeure catégorique et jette à la cantonade avec un mépris certain : tous les voyants sont au vert (comme on dit à Washington), « ils » n’oseront pas l’arrêter.
Edmundo précise juste : pour éviter que les autorités ne l’en empêchent, il ne révélera pas à quelle date et par quel endroit il va pénétrer concrètement sur le territoire vénézuélien.
Le suspense devient haletant.
Sur les réseaux sociaux, « Maricori » (le petit nom affectueux de Machado) prépare le terrain. La voici qui lance un appel aux dizaines de dizaines de dizaines de milliers d’hommes et de femmes venus des quartiers bourgeois, périphériques et populaires qui vont déferler en cortèges dans les rues, les places et les avenues : « Aujourd’hui, dimanche 1er décembre, nous avons déjà une première tâche à accomplir : nous, Vénézuéliens, allons élever notre cri unanime devant la Cour pénale internationale, où nous avons déjà fourni suffisamment de preuves pour que justice soit rendue » et que soit condamné aux géhennes « le dictateur » Maduro.
Une réussite presque totale : à Caracas, sur la place La Castellana, un peu plus… d’une centaine de personnes se rassemblent, allument des bougies et lâchent des ballons en criant « Liberté pour les détenus » [6]. Plus « clandestine » que jamais, Machado n’est pas apparue.
Qu’on ne tire pas de l’épisode des conclusions trop rapides : Machado prend ce que d’autres appelleraient un coup du sort avec un optimisme flamboyant. Il y a tout de même des choses, dans le monde, qui se passent plutôt bien : « Je vous le dis, mes courageux Vénézuéliens, nous n’avons jamais été aussi près du triomphe final. Maduro est acculé. Regardez ce qu’il s’est passé en Syrie ! » C’est tellement évident… De nombreux médias trouvent la comparaison entre ces deux « tyrannies » tellement pertinente qu’ils brodent abondamment sur le sujet.
Pour qui en douterait encore, Machado répète que c’est bien Edmundo González qui s’installera sur le siège présidentiel le 10 janvier.
Attention ! S’agirait pas non plus d’oublier Juan Guaido ! Le malheureux… Depuis son exil au soleil de Floride ou dans le froid washingtonien, il se morfond. Il n’y en a que pour les deux nouveaux « combattants de la liberté », plus personne ne s’intéresse à lui. Il lance donc, en forme de gentil croche-pied : « Edmundo González reviendra-t-il au Venezuela ? Oui. Ce que je dis, c’est que cela se fera quand ce sera sûr, avec une reconnaissance diplomatique, quand nous aurons parlé avec l’armée, quand nous aurons assez de force pour retourner dans les rues [7]… » Comme qui dirait à la Saint Glinglin… Ou, plus concrètement peut-être, après l’investiture du « boss », le grand MAGAloman, qui doit avoir lieu à Washington, le 20 janvier.
Machado n’a cure de ce coup bas. Elle clame à qui veut l’entendre (on pourrait aussi utiliser le verbe radoter) : « La déroute de Maduro est imminente », l’opposition va bientôt réoccuper la rue. González n’en démord pas non plus : il sera bien le 10 janvier au Venezuela et, après s’être installé sur le siège encore tout chaud de Maduro, il nommera, comme vice-présidente, « Maricori ».
L’opinion s’interroge. Ou ce type délire, ou c’est un comédien exceptionnel ou il maîtrise réellement la situation. C’est que, venue des marges de l’Empire, monte une rumeur insistante. Edmundo arrivera quelque part sur le territoire national, d’où il prêtera serment, accompagné et protégé par un bouclier dit « humain » : une troupe de pantins, jadis connus pour avoir gouvernés leurs pays respectifs, Andrés Pastrana (Colombie), Mario Abdo (Paraguay), Mireya Moscoso et Ernesto Pérez (Panamá), Felipe Calderón et Vicente Fox (Mexique), Jorge Quiroga (Bolivie), Laura Chinchilla (Costa Rica), Jamil Mahuad (Equateur)… Qui, depuis les beaux quartiers où ils vivent, ne se cachent pas de préparer activement une telle opération.
Va savoir ce que ces vampires sont capables d’imaginer. Président de l’Assemblée nationale, Jorge Rodríguez avertit sans prendre de gants : « Tout étranger qui foulera le territoire vénézuélien sans invitation sera traité comme un envahisseur et verra tomber sur lui tout le poids de la loi. » Ex-chef d’État ou pas ex-chef d’État…
On peut renverser quelqu’un ou déstabiliser un pays qui ne s’attendent pas à être agressés. Ce n’est plus le cas du Venezuela. Le 14 septembre, 400 fusils en provenance d’Orlando (Floride) et dissimulés dans plusieurs conteneurs ont été interceptés. Des armes interdites à la vente et d’usage exclusif de l’armée des Etats-Unis. Trois Américains (dont un militaire d’active), deux Espagnols et un Tchèque, ont alors été arrêtés, accusés d’être liés à un complot. Depuis, et d’après le ministre de l’Intérieur Diosdado Cabello, cent-vingt-cinq étrangers de vingt-cinq nationalités différentes [8] auraient été détenus. Si (à l’exception de liens présumés entre ces individus et la bande criminelle du Tren de Aragua) le détail des faits délictueux qui leur sont reprochés n’a pour l’heure pas été révélé, l’évocation d’opérations de guerre sale n’a rien de farfelue.
Pour qui l’aurait oublié : la tête du président Maduro a été mise à prix 15 millions de dollars (somme portée à 25 millions, le 10 janvier 2025) [9] par les cow-boys de la Justice des Etats-Unis ; depuis ce pays, Erik Prince, fondateur en son temps de la sinistre Compagnie militaire privés (CMP) Blackwater, a suggéré que si la prime était porté à 100 millions de dollars il pourrait résoudre « le problème » et a lancé en septembre une opération de « crowfunding » pour recueillir les fonds nécessaire à une action armée au Venezuela.
En ce qui concerne cette dernière et si l’on en croit Iván Simonovis, fugitif de la justice vénézuélienne et proche collaborateur de Guaido du temps de sa splendeur, les dons seraient destinés à mettre en œuvre une « stratégie » qui conduira « rapidement » à « la liberté » du Venezuela.
Rapidement ? Depuis quatre mois qu’a été lancée cette initiative « « Ya casi Venezuela » (« presque Venezuela »), rien ne s’est concrétisé, rien n’a été annoncé concernant la fameuse mission. A tel point que des dizaines de donateurs commencent à demander des explications sur l’utilisation de leur argent. Quand ils n’en réclament pas le remboursement. Pas de chance ! La « lutte pour la démocratie » n’est pas un chemin pavé de roses. Le mercenaire américain vient d’annoncer que Bank of America a fermé son compte bancaire et qu’il ne peut pas récupérer les fonds.
Il y a de l’arnaque dans l’air, les généreux opposants se sont peut-être bien fait rouler dans la farine. Sans doute avaient-ils oublié en ouvrant leur portefeuille l’énorme corruption à laquelle a donné lieu en 2019 la supposée entrée, venue de Colombie, d’une « aide humanitaire » et la corruption effrénée qui accompagne depuis l’opposition « en exil »…
Un sérieux doute existe, donc, sur la nature réelle de cette levée de fonds. Il ne doit en aucun cas amener à minorer le danger réel d’une opération tordue menée par tel ou tel soudard officiel ou privé pour intervenir, sous une forme ou sous une autre, au Venezuela.
Edmundo ? Tapis rouges et embrassades. Il est passé par ici, il repassera par-là… Une tournée internationale l’a mené en Argentine, à la Casa Rosada, chez le tronçonneur Milei, puis en Uruguay, au Panamá (qui surveille son canal d’un œil inquiet), en République dominicaine, tous pays qui ne reconnaissent pas la victoire de Maduro. Le voici maintenant aux Etats-Unis. Il y rencontre très-très brièvement le déclinant Joe Biden et lance un martial « selon la Constitution (…) je dois assumer le rôle de commandant en chef » de l’armée, le 10 janvier.
En interne et sur les réseaux sociaux, Machado, la Milei vénézuélienne, lance des rafales d’appels à la « manifestation finale », un torrent, un flot, un déluge, un déferlement qui aura lieu le jeudi 9, « Jour J », veille de l’investiture « illégale » de Maduro. « Sors, crie, bats-toi (…) Sortons pleins de confiance. Ce n’est pas en restant immobiles que nous parviendrons à changer les choses. Maduro ne partira pas seul. La liberté ne se mendie pas, (…) elle se conquiert, elle se gagne. »
Périls extérieurs, menace intérieure. L’heure n’est pas au « peace and love – ça se sent, ces choses-là. Quitte à déplaire aux « gnan-gnan-gnan » des Bisounours bien-pensants, l’investiture de Maduro dans l’enceinte de l’Assemblée nationale sera protégée par un imposant déploiement, parfaitement assumé, des forces de sécurité.
Neuf janvier : « On creusera ici la tombe du fascisme, il n’y a pas d’autre moment, on ne va pas attendre demain », lance la vice-présidente Delcy Rodríguez aux deux mille intellectuels et militants (d’après les organisateurs) arrivés du monde entier pour participer au Festival mondial de l’Internationale antifasciste. « On ne peut pas être tièdes ! » Delcy revendique hautement le « droit à la légitime défense » du Venezuela.
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Imposante manifestation d’appui à Maduro. Face aux intimidations implicites et explicites, le chavisme, plutôt que se recroqueviller, sur la défensive, se livre à une démonstration de force et occupe le terrain. Les « sifrinos » [10] s’étranglent. Contrairement aux habitudes, le flot rouge défile dans l’est de Caracas, au cœur des immeubles modernes, grand standing, des quartiers aisés – Altamira, Chacao, Chacaito –, cœur géographique traditionnel de l’opposition. L’ambiance est à la fête chez les marcheurs, l’étonnement patent chez les passants. On cohabite, pas d’incident à déplorer. Les chavistes avancent en flots serrés. Ils chantent, ils crient, ils rient, c’est tout. Les vendeurs à la sauvette fourguent leurs cannettes à bulles sucrées et leurs bouteilles d’eau. Des escouades de miliciens, membres de la société civile de tous âges et en uniforme, reprennent des forces en dévorant sandwiches, « arepas » et « empanadas », prêts à défendre « la patrie ».
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Plus à l’ouest, Avenue Bolivar, c’est… l’enfer ! Pour qui ne connaît pas le Venezuela, la surprise et la paranoïa ne sont jamais très éloignées. Pas de panique ! Ce ne sont ni des fascistes ni des hordes sauvages. Ce sont des milliers de « motorizados », motards descendus des quartiers populaires, qui roulent en rangs serrés. Les fumées d’échappement s’élèvent dans l’air brûlant.
Avenue Urdaneta, quadrillée par les forces de l’ordre, et jusqu’au palais présidentiel de Miraflores, la foule déboule, se répand, s’étend, vacille dans tous les sens. D’énormes amplis crachent des tonnes de décibels déchirants. Serrés comme des sardines, des couples chantent, sautent, dansent, tournoient. Tee-shirts, pancartes et slogans exhibent la même profession de foi : « Yo juro con Maduro » – demain, « Je prête serment avec Maduro ».
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Même 9 janvier – « Jour J » pour les opposants. A grands coups de paroles magiques, « Maricori » les a convoqués. Ils vont déferler et, qui sait, marcher sur Miraflores, défier les sirènes, les gyrophares, la police, la Garde nationale, les matraques, les armes, les chiens, la dictature, la tyrannie, les « colectivos », la populace, prendre le palais…
Belles résolutions, feu de paille.
Regroupés dans la rue Élice du « municipio » Chacao, pas très loin du défilé chaviste, ils piétinent. Constat objectif (photos et captations à l’appui) : le compte n’y est pas. Mais alors, vraiment pas. La vague tant espérée et annoncée n’a pas répondu.
Lorsqu’elle surgit, Maria Corina Machado est quand même applaudie à tout rompre par le noyau dur qui l’attend. On ne l’avait pas vue en public depuis août dernier. Puis l’excitation retombe. Plus Machado parle, plus la vérité apparaît toute nue. « Edmundo viendra au Venezuela prêter serment en tant que président constitutionnel au moment adéquat, quand les conditions seront réunies. » Une surprise ? Pas pour tout le monde. Par vidéo, filmée devant un mur blanc, l’explication a déjà filtrée : « Je lui ai demandé de ne pas [rentrer le 10 janvier] le faire car son intégrité est essentielle pour la défaite finale du régime et la transition vers la démocratie qui sont très proches ! »
Confirmation. González lui-même a envoyé un épique message dans lequel il affirme qu’il est dans un endroit « très proche du Venezuela » et qu’il rentrera « au moment propice ». Plus question des prestigieux et courageux compagnons de route qui devaient participer à sa victorieuse expédition. Edmundo se contente de lancer un millième appel aux Forces armées : « En tant que commandant en chef, j’ordonne au haut commandement d’ignorer les ordres illégaux qui lui sont donnés par ceux qui confisquent le pouvoir et de préparer les conditions de sécurité pour ma prise de fonctions ». Avec, pour toute réponse, un éclat de rire des chavistes et un doigt d’honneur verbal du ministre de la Défense et commandant en chef Vladimir Padrino López.
Bon. Et puis quoi, encore ? Machado se trouve dans une situation inextricable et elle doit faire face. Même le plus complaisant des observateurs ne pourra cacher la réalité. La plus grande manifestation démocratique de l’histoire de l’Humanité, et même peut-être d’encore plus, a fait un flop retentissant. Le gros des opposants ne s’est pas déplacé. Ses leaders parfumés au dollar n’ont cessé de lui raconter des salades dénuées de sens et de perspectives un tant soit peu vraisemblables. Ils ont perdu toute crédibilité.
Comment ne pas perdre la face ? Comment ne pas sombrer dans les oubliettes après avoir frôlé les sommets ? S’agit pas de relâcher la pression sur la « communauté internationale » ! Commence un de ces montages extravagants dont l’opposition vénézuélienne a le secret. Machado prend congé sur une grosse moto rugissante. Quelques minutes plus tard, un communiqué tombe, émis par son mouvement politique, Vente Venezuela. Machado a été violemment interceptée par la police et arrêtée ! Des coups de feu ont été tirés. En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, confuses, parfois incohérentes, plusieurs versions commencent à circuler. Il y a de quoi s’inquiéter. L’un des membres de l’équipe de Machado, son motard, grièvement blessé par les forces de l’ordre, a « disparu ».
Aaaaaah ! Deux heures plus tard, a 17 h 02, le compte X du « Commando avec le Venezuela » publie un second communiqué. Bonne nouvelle, profond soupir de soulagement. Sous la pression de la planète entière, indignée, scandalisée, révoltée, prête à déclencher une troisième Guerre mondiale pour obtenir sa libération, Machado a été relâchée…
Tout de même : pendant sa séquestration, la police l’a obligée à « enregistrer plusieurs vidéos » et Dieu sait quoi encore avant de la libérer. Des pratiques « odieuses », infâmes », « innommables » – quels autres termes employer ? L’extrême droite vénézuélienne fait un foin du diable, la presse internationale s’empare de l’événement, exaltée.
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Il fallait s’y attendre, le pouvoir dément une quelconque arrestation. Un régime autoritaire, forcément.
Oui, mais… Sur une planète où désormais tout le monde filme tout le monde et le moindre événement avec son téléphone portable, il n’existe aucune image de l’arrestation. Curieux, non ? Une heure après sa « libération » Machado se voit obligée de diffuser un (vrai) message vidéo. Théâtralement dissimulée sous une capuche – genre Petit chaperon gris qui vient d’échapper au Grand méchant Maduro –, elle y souffle, sur le ton mystérieux d’une héroïne de Télénovela : « Je vais bien, je suis en sécurité. Aujourd’hui, c’est le 9 janvier. Nous sommes sortis d’une concentration merveilleuse. J’ai laissé tomber […] une petite pochette bleue dans laquelle j’avais mes affaires. Je vais bien maintenant, je suis en sécurité. Et le Venezuela sera libre ! » Ce qui, au bout du compte, ne confirme, n’infirme ni n’explique rien. Sinon qu’elle est en liberté, alleluia.
La romantique histoire de « la pochette bleue » fait un tabac. On débat à n’en plus finir, on oublie tout le reste. Que contient-elle, a-t-elle été trouvée par la police, servira-t-elle, au terme d’une manipulation dont le régime a le secret, à armer un complot contre la courageuse « lideresa » de l’opposition ?
Fin définitive de l’imposture, le 13 janvier. Motard blessé et « disparu » de Machado dans les circonstances tragiques que l’on sait, Roalmi Cabeza Cedeño est retrouvé par la police, caché dans un hôtel et en parfaite santé. La fouille des lieux donne un premier résultat : c’est lui qui possédait « la pochette bleue ». Dès ses premières déclarations, on a confirmation de ce qu’on savait depuis longtemps : Machado n’a été ni arrêtée ni libérée, tout ce cirque n’a été qu’un « show ».
Ministre de l’Intérieur non dépourvu d’humour, Diosdado Cabello grimace un sourire ironique en soulignant : « Ils inventent leurs propres histoires, leurs propres mensonges, tout s’écroule tout seul. Ils créent un piège dans lequel c’est eux qui tombent ! » Puis il profite de l’occasion pour faire un sort à la légende urbaine, tellement romantique, d’une Machado vivant « dans la clandestinité » : « Elle sait que si nous voulions l’attraper, elle serait déjà en prison ! »
On pourrait en rester là après avoir souri de cet épisode ridicule. Mais…
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A peine le premier communiqué de Vente Venezuela avait-il sonné le tocsin, le 9 janvier, que la machine médiatique s’est emballée. Elle ne demandait que ça. Au nom de la lutte entre le bien et le mal, la lumière et les ténèbres, le ciel et l’enfer, les instituteurs du genre humain mirent en cause le « régime autoritaire » de Maduro, s’inquiétèrent pour la courageuse Jeanne d’Arc vénézuélienne entourée d’ennemis, de pièges cachés, de dangers imprévus.
Edmundo González jeta alors tout son poids de « président légitime » dans la bataille. Du tronçonneur argentin Javier Milei aux ex-chefs d’Etat mexicains Vicente Fox et Felipe Calderón, en passant par leurs homologues colombiens d’extrême droite, Álvaro Uribe, Iván Duque, et la droite espagnole (Parti populaire et Vox), la crème des dirigeants de droite radicaux et supposément modérés donnèrent libre cours à une salve d’imprécations. A la tête de l‘Equateur gouverné chaque jour de façon un peu plus despotique, le marchand de bananes Daniel Noboa résuma la situation : « L’enlèvement de Maria Corina des mains du régime de Nicolás Maduro expose la brutalité d’une dictature qui a semé la mort et la misère dans son propre pays » (et puisque l’occasion se présentait, Noboa tacla au passage l’ex-chef d’Etat de gauche Rafael Correa).
Sur son réseau social, le grand MAGAloman Donald Trump prit lui aussi la mesure du terrible danger qui menace les protégés vénézuéliens des Etats-Unis : « Il ne faut pas faire de mal à ces combattants de la liberté qui doivent rester indemnes et vivants ! » Une convergence des plus normales, on est là entre gens de bonne compagnie.
Fidèle au poste et tête de gondole sur le marché de la « défense (à géométrie très variable) des droits humains », Human Right Watch confirme immédiatement « la détention de la leader de l’opposition vénézuélienne » et demande à la communauté internationale d’ « exiger d’une seule voix, sa libération ». Ce que fait avec empressement le tout petit président chilien Boric, prêtant de fait et par avance allégeance au prochain président des Etats-Unis.
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Qui donc encore s’exprime, à l’occasion de l’investiture de Maduro ? Ah, mais, oui, la voilà, elle arrive, la « gôche » française (à ne pas confondre avec la gauche) et son bataillon de groupuscules rassemblés au sein d’un tout nouveau Collectif de solidarité internationale avec le peuple du Venezuela ! La crème du progressisme chimiquement pur : Ensemble, Gauche démocratique et sociale (GDS), Gauche écosocialiste (GES), Union syndicale Solidaires, revue trimestrielle Contre Temps, Centre d’études et d’initiatives de solidarité internationale (CEDETIM), etc.
Au summum de la soumission et du conformisme, son communiqué du 10 janvier reprend mot pour mot tous les poncifs de la droite dure locale et internationale – mais en rose bonbon et en langue inclusive, ce qui change tout. En lisant que les sanctions économiques unilatérales des Etats-Unis « n’ont fait que renforcer l’autoritarisme du pouvoir et la dépendance des habitant.es vis-à-vis des maigres aides alimentaires octroyées en échange de leur allégeance politique et électorale », que les politiques « sécuritaires » de Maduro causent des milliers de victimes « au sein de la jeunesse pauvre et racisée », que la vague répressive « touche toute personne qui contredit le récit officiel sur le scrutin et en particulier les classes populaires », que « blablabla et blablabla », l’Internationale réactionnaire pouffe, glousse, s’esclaffe, se tord de rire, se roule par terre, mais engrange – toutes les alliances sont bonnes à prendre, même celle de pathétiques crétins.
Le 10 janvier, en même temps qu’était publiée cette contribution que ne désavouerait pas Emmanuel Macron, le quotidien colombien El Espectador commentait lui aussi en mode « pensée conforme » les mésaventures de Machado : « Une source qui a parlé à El Espectador depuis le Venezuela et qui, par peur, a préféré garder l’anonymat, a dit qu’il voit l’arrestation de Machado, du moins pour le moment, comme “un signe de faiblesse du régime et, outre ses incohérences, les fissures qui existent en son sein. Si la libération a effectivement été le résultat d’une décision du gouvernement, celle-ci ne témoignerait pas de magnanimité, au contraire. Ils ont lancé toute une opération pour la capturer, mais elle est devenue pour eux une pomme de terre chaude et ils l’ont rapidement libérée”. »
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Que ceux qui lisent cet article – bon courage et merci à eux ! – fassent une expérience et se rendent sur les sites des médias français (ou autres), dont les rois du « fact checking » (tels Le Monde, Libération ou France Info, pour ne mentionner que ces trois-là). Comme dans les éditions papier ou les journaux radiodiffusés ou télévisés, tous en sont restés à l’ « arrestation » suivie d’une « libération », dans des conditions « confuses », de Machado. Aucune mention, nulle part, de la manipulation amplement démontrée depuis, ne serait-ce qu’avec l’interpellation du motard soi-disant « gravement blessé et disparu ».
Sur ce qui s’est réellement passé le 9 janvier, Juan Pablo Guanipa, un dirigeant de premier plan de l’opposition, a été plus fidèle à la réalité : « Nous avions conçu un plan, et ce plan n’a malheureusement pas pu être réalisé pour des raisons liées au monde militaire, pour des raisons liées au nombre de personnes qui étaient présentes [dans la manifestation]. Si nous avions réussi à avoir une présence très massive, nous aurions été plus loin, c’est ce qui était prévu. Nous avons appelé à manifester dans des lieux sûrs et l’idée était que si un grand nombre de personnes venant de ces lieux sûrs surmontait la répression, nous irions dans des lieux plus provocateurs. Tout cela était planifié [11]. »
Rien de plus à la mode qu’un débat sur le Venezuela. Maduro n’a « aucune légitimité démocratique » a déclaré le 10 janvier la cheffe de la diplomatie européenne tandis que Washington parlait de « simulacre » et imposait de nouvelles sanctions contre Caracas (dont la fameuse récompense portée à 25 millions de dollars pour l‘arrestation du chef de l’Etat vénézuélien). De l’internationale réactionnaire à la droite traditionnelle, les condamnations du dirigeant chaviste ont fusé. Quatorze pays membres de l’Organisation des États américains (OEA) sur trente-trois ont refusé de le reconnaître [12].
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Ligoté en interne par son alliance avec le « centrão » (de multiples petits partis opportunistes du centre) pour empêcher un retour du « bolsonarisme », Lula sacrifie ses anciens amis sur l’autel du pragmatisme et c’est vers son homologue français Emmanuel Macron qu’il s’est tourné pour discuter de la situation au Venezuela. C’est ainsi que France et Brésil ont émis un communiqué commun appelant Maduro « à reprendre le dialogue avec l’opposition » pour que, interprétation large de postulats qu’ils ont eux-mêmes définis, soit possible… « le retour de la démocratie et de la stabilité ».
Lui aussi en difficulté sur la scène politique domestique, le colombien Gustavo Petro multiplie les déclarations ambiguës et contradictoires – un coup à droite, un coup à gauche –, proteste « contre les dernières arrestations » (dont celle de Machado !) et, comme Lula, ne reconnaît pas formellement la réélection de Maduro. Se référant désormais ostensiblement à celui-ci comme « la personne qui exerce la présidence » du Venezuela », il n’hésitera tout de même pas à l‘appeler bientôt au secours et à lui demander son aide pour résoudre un problème interne – la grave crise humanitaire provoquée par des affrontements entre la guérilla de l’ELN et des ex-FARC, dans la région frontalière de Catatumbo (Nord Santander).
Depuis Cúcuta, haut lieu de cette frontière colombo-vénézuélienne, l’homme des paramilitaires, Álvaro Uribe, a organisé le 10 juillet un « sit-un » (dépourvu d’assistance) « pour la liberté » au cours duquel il a lancé, évoquant Maduro : « Que cet escroc sache que ce que nous préconisons est une intervention militaire internationale avec l’armée vénézuélienne pour chasser la dictature (…) et convoquer immédiatement des élections libres. » Rien là de vraiment original : la crème des têtes agissantes du Groupe de Lima – Luis Almagro (OEA), Iván Duque (Colombie), Sebastián Piñera (Chili), Mario Abdo (Paraguay) et un paquet de hauts fonctionnaires américains – réclamait la même chose, le 23 février 2019, au même endroit, pour appuyer l’ « entrée d’une aide humanitaire » bidon et soutenir Guaido !
Au fait… Et Edmundo, le « Guaido.2.0 » ? Tous ses plans – A, B, C, V – ont échoué. Le dernier en date n’avait aucun sens : prêter serment dans une ambassade vénézuélienne occupée et contrôlée (en violation totale du droit international) par les autorités d’un pays ami – comme les Etats-Unis. Option abandonnée avec regret. Dans ce monde encadré d’interdits et d’un moralisme désuet, la Constitution du Venezuela exige que le nouveau président prête serment devant l’Assemblée nationale.
Est-ce donc une cause désespérée, un pari perdu d’avance ? Jamais loin, les gros bataillons arrivent à la rescousse. Le 13 janvier, trente-et-un ex-présidents et ex-chefs de gouvernements membres de l’Initiative démocratique d’Espagne et des Amériques (IDEA), sélect club des représentants des solides entrepreneurs, des « réacs » et des « fachos », ont demandé au secrétaire général de l‘Organisation des États américains (OEA) Luis Almagro, d’entamer les initiatives diplomatiques permettant à González de prêter serment en tant que chef de l’État.
L’État voyou
18,00 €En ce qui le concerne et faute d’appuis suffisants dans son pays, Edmundo poursuit sa tournée des petits Ducs. Après une visite au Guatemala, il attendait beaucoup d’une autre investiture que la sienne, celle de Trump. Lors de son premier passage par Washington, n’avait-il pas échoué décrocher une quelconque réunion avec un membre de la nouvelle administration ?
Le 20 janvier aurait pu être son jour de gloire. Invité par le sénateur Rick Scott, il a bien été présent lors de la prise de fonction du milliardaire au cerveau plein de chiffres, mais il n’a pu entrer dans la Rotonde du Capitole, où se déroulait la cérémonie, et a dû se contenter d’assister à l’événement depuis un salon réservé aux invités de second rang. Toutefois, ne soyons pas mesquin, sa présence à Washington n’est pas passée inaperçue, loin de là : ce même 20 janvier, a confirmé le State Department Operations Center, Edmundo González a été renversé par une bicyclette électrique et a dû être transféré à l’hôpital de l’Université George Washington, d’où il est ressorti un peu plus tard, en condition de santé qualifiée de « stable ». On ignore si la tête a été touchée.
Deux jours plus tard, et alors qu’il était toujours sur place, ce n’est qu’en visioconférence qu’Edmundo a pu s’entretenir avec le nouveau secrétaire d’Etat Marco Rubio – tous deux étant rejoints à distance par Maria Corina Machado. Laquelle, passant par profits et pertes ses naufrages précédents, semble avoir perdu toute capacité de discernement. « Comment pouvons-nous avoir peur de la peau du tigre maintenant, avait-elle lancé quelques jours auparavant ? Maintenant moins que jamais. Nous avons vaincu le régime et je le répète, nous le maintenons dans les cordes, nous faisons partie de cet immense peuple courageux dont nous ferons respecter le mandat souverain. Vous le savez, je ne vais pas m’arrêter et je sais que vous non plus. De nouvelles actions arrivent. Nous allons maintenant vers le round du KO. »
En attendant de lever les bras sur le ring, Edmundo continue à faire du tourisme. On l’a vu sur le balcon de Carondelet, le palais présidentiel équatorien, en compagnie du président Noboa. On l’a repéré au Pérou, tout sourire aux côtés de la présidente de facto Dina Boluarte. Le 30 janvier, au terme d’une amicale conversation en visio avec le ministre des Affaires étrangères Gideon Sa’ar (et l’inévitable Machado), il a été invité à visiter Israël – sans qu’il soit précisé s’il poussera l’agréable promenade jusqu’à Gaza.
Reste à savoir ce que va faire l’administration Trump. En compagnie du conseiller à la Sécurité nationale Mike Walz et de l’envoyé spécial pour l’Amérique latine Mauricio Claver-Carone, Rubio fait partie de l’axe des faucons. Si la bride leur est laissée sur le col, ceux-ci augmenteront la pression déjà « maximale » sur Cuba, le Nicaragua et le Venezuela, mais aussi sur tous les gouvernements de gauche de la région (Bolivie, Brésil, Colombie, Mexique, Honduras). Toutefois, nommé Emissaire pour des missions spéciales et chargé de travailler « dans certains des endroits les plus chauds du monde, dont le Venezuela et la Corée du Nord », Richard Grenell, en apparence plus pragmatique, fait rapidement savoir qu’il a déjà pris langue avec divers fonctionnaires vénézuéliens et que de futures réunions avec Caracas figurent à son agenda. L’annonce provoque, au sein de l’opposition radicale, une grande nervosité.
Marqué par des mesures d’une violence extrême – en particulier sur le thème des migrants –, le début du mandat de Trump a été tonitruant. Sur le flanc gauche du spectre politique, Mexique, Brésil et Colombie ont émis des protestations. Suite à la décision de Bogotá de refouler des avions militaires US transportant des immigrés expulsés dans des conditions indignes, les représailles n’ont pas tardé, Washington menaçant d’imposer des droits de douane de 25 %, voire de 50 %, sur toutes les exportations colombiennes entrant aux Etats-Unis (25 % de son commerce extérieur), et révoquant les visas de tous les membres du gouvernement.
Après une brève révolte sur X, Petro a plié et cédé, s’exposant au communiqué volontairement humiliant d’un impérialisme désormais totalement décomplexé : « Le gouvernement colombien a accepté toutes les conditions du président Trump, y compris l’acceptation sans restriction de tous les étrangers illégaux de Colombie renvoyés des Etats-Unis, y compris à bord d’avions militaires américains, sans limitation ni délai, a indiqué la Maison Blanche. Sur la base de cet accord, les tarifs et sanctions entièrement rédigés seront mis en réserve et ne seront pas signés, à moins que la Colombie n’honore pas cet accord. »
Quoi qu’il arrive, une telle violence ne sent pas bon, et pour personne. Tous les gouvernements latinos se trouvent dans la ligne de mire, même les traditionnels alliés de Washington, même ceux qui se conduisent habituellement comme des paillassons. Tous sentent désormais planer la menace.
Face à une telle situation, il existe globalement deux approches. Soit, comme des chiens couchés devant leur maître, les gouvernements vont se montrer plus dociles encore que d’habitude, pour éviter les rétorsions. Soit, ils vont prendre conscience que leurs intérêts sont communs, au sein de la « Patria Grande », et resserrer les rangs. Relâchant la pression exercée au profit de l’Empire sur ceux qui, dignement, résistent depuis longtemps [13].
On a déjà des éléments de réponse. Avec les Etats-Unis, le meilleur n’est jamais sûr. Avec les droites continentales non plus. Le 26 janvier, en pleine crise avec Washington, le Colombien Gustavo Petro sollicita une réunion extraordinaire de la Communauté des Etats latino-américains et caraïbes (CELAC) pour discuter de la politique migratoire de Trump et envisager des solutions communes. Présidente pro tempore de l’organisation, la présidente hondurienne Xiomara Castro a immédiatement invité à un tel conclave. Il n’a fallu que trois jours pour que, désabusée, elle annule la convocation : « La CELAC ne prend ses décisions que par consensus et nous avons rencontré une opposition systématique de la part de certains pays qui ont privilégié d’autres principes et intérêts. » Si elle n’a pas donné de détails, il est de notoriété publique que l’Argentine, l’Equateur, le Salvador, le Pérou ont refusé cette réunion, suivis par des pays qui, pourtant directement concernés, ont oublié que la courtisanerie envers les enragés ne sert qu’à les rendre toujours plus exigeants.
Le 31 janvier, à la demande de Washington, le président Maduro a reçu officiellement l’envoyé spécial de Trump, Richard Grenell. Au terme de cette visite, dont les détails n’ont pas filtré – hormis le fait que le pouvoir vénézuélien prône un nouveau départ dans les relations bilatérales, avec un « Agenda Zéro » –, la porte-parole de la Maison-Blanche Karoline Leavitt a minoré à l’extrême la portée de cette mission : elle n’aurait eu lieu que pour aborder le thème « des vols de déportation de migrants » et garantir que les Étatsuniens détenus au Venezuela soient relâchés et « reviennent au pays ». Interrogé sur le même thème, le « maître de la Maison-Blanche », après avoir critiqué la mansuétude de l’administration Biden à l’égard de Caracas, a laissé entendre que les Etats-Unis « chercheront que faire pour redresser la situation au Venezuela ».
En quelques heures, Trump a signé en rafales des dizaines de décrets. Au-delà de ses déclarations belliqueuses, il semble moins pressé pour aborder concrètement le cas de la République bolivarienne. Cela laisse ouvertes moult hypothèses et semblerait indiquer que le Bureau Ovale n’a pas encore tranché.
Trump est revenu à la Maison-Blanche. Croire l’ « affaire pliée » serait, pour la droite « Machado – González », oublier que ses desseins, ses merveilleux échafaudages ont, jusqu’à présent, tous échoué. Ils buttent en permanence sur ce que cette opposition refuse farouchement de voir : la réalité.
A Caracas, quand Maduro a prêté serment, le 10 janvier, c’est par un défilé de chavistes que, une nouvelle fois, la rue était massivement occupée. « Je jure que ce nouveau mandat présidentiel sera celui de la paix, de la prospérité, de l’égalité et de la nouvelle démocratie, a lancé Maduro devant l’Assemblée. Je le jure par l’histoire, je le jure sur ma vie. » L’écharpe présidentielle autour du cou, il a ajouté, à destination de pas mal de monde : « Dites ce que vous voulez, faites ce que vous voulez, mais cette investiture constitutionnelle […] n’a pas pu être empêchée et est une grande victoire pour la démocratie vénézuélienne. »
A ce moment, un bruit inopportun a perturbé la cérémonie. Un sourire malicieux aux lèvres, Maduro s’est retourné : « Quelqu’un est tombé ? Edmundo est arrivé ? »
Source: Mémoire des Luttes
Notes
[1] Radio France International, 23 août 2023 – https://www.rfi.fr/fr/amériques/20240823-venezuela-dix-pays-d-amérique-latine-et-les-états-unis-rejettent-la-victoire-de-nicolas-maduro
[2] Lire « Les influenceurs politico-médiatiques du Grand Venezuela Circus » (décembre 2024) – https://www.medelu.org/Les-influenceurs-politico-mediatiques-du-Grand-Venezuela-Circus
[3] Sur le phénomène des Communes, lire : « Communes et communards du Venezuela » (6 janvier 2025) – https://www.medelu.org/Communes-et-communards-du-Venezuela
[4] Doté de 50.000 euros, le prix porte le nom du dissident soviétique et physicien nucléaire Andreï Sakharov, prix Nobel de la paix en 1975.
[5] Vice-présidente du parti Un Nouveau Temps (UNT), membre de la Plateforme d’unité démocratique (PUD).
[6] D’après Associated Press (AP).
[8] Etats-Unis, Israël, Colombie, Pérou, Espagne, Italie, Uruguay, Suisse, République Tchèque, Liban, Albanais, Pays-Bas, Argentine, Guyana, etc.
[9] 25 millions de dollars sont également offerts pour des informations permettant l’arrestation du ministre de l’Intérieur Diosdado Cabello.
[10] Membres des classes moyenne et supérieure.
[11] https://www.instagram.com/reel/DE0xFKMAmua/?igsh=MXB1cGkxOWpkOGJhcg%3D%3D
[12] Argentine, Canada, Chili, Costa Rica, Equateur, El Salvador, Etats-Unis, Jamaïque, Guatemala, Panamá, Paraguay, Pérou, République dominicaine et Uruguay.
[13] Sur les premiers combats historiques pour faire reconnaître la souveraineté vénézuélienne par les Etats-Unis, lire : Sergio Rodriguez Gelfenstein, La controverse entre Bolivar et Irvine : la naissance du Venezuela, Edition The Glocal Workshop – Accès libre : https://glocalworkshop.com/wp-content/uploads/2025/01/S-Rodriguez-G-Bolivar-Irvine-FR-final.pdf