3 questions à Bruno Drweski sur la crise politique en Pologne

Alors que le Premier ministre libéral Donald Tusk et le président conservateur Karol Nawrocki s'opposent ouvertement, la crise polonaise dépasse largement une querelle institutionnelle. Pour Bruno Drweski, politologue d'origine polonaise qui suit de près l'actualité du pays, elle révèle des divisions au sein des élites, mais aussi un profond désenchantement de la population, confrontée aux difficultés économiques et à la crainte d'une extension de la guerre en Ukraine.

La Pologne traverse une crise politique marquée par l’affrontement entre le Premier ministre Donald Tusk et le président Karol Nawrocki. Comment expliquer cette situation ?

Il y a une vieille contradiction, à laquelle s’ajoute la conjoncture actuelle, qui place la Pologne dans une position complexe, notamment en raison de son implication dans le conflit ukrainien et des divisions que celui-ci provoque dans la société polonaise.

Pour comprendre les origines de cette crise, il faut remonter à 1989. Les élites politiques actuelles viennent, pour la plupart, de Solidarnosc1 ou ont été adoubées par des milieux issus de ce mouvement. Or, les promesses formulées à l’époque, celles d’un avenir prospère grâce au néolibéralisme européen, ne se sont pas concrétisées pour une partie importante de la population. Depuis 1989, quatre millions de Polonais ont émigré. La pauvreté reste importante, même si certaines couches sociales ont largement profité des transformations économiques.

Cela a créé une fracture entre deux orientations. D’un côté, ceux qui souhaitent maintenir le cap néolibéral, pro-européen, pro-OTAN et favorable au soutien à l’Ukraine, quoi qu’il arrive. De l’autre, un courant qui tente de s’appuyer sur une population désabusée, mais sans pouvoir lui proposer le socialisme, puisque la légitimité du régime actuel repose sur le capitalisme. Il développe plutôt une logique de petit propriétaire, de repli national, voire de chauvinisme et de racisme, notamment à l’égard des immigrés.

En Pologne, cette question est particulièrement sensible puisque 75 % des immigrés sont ukrainiens. Il existe un contentieux historique entre les deux peuples, que la guerre et la crainte d’une implication directe de la Pologne contribuent à raviver. Il est donc relativement facile d’exploiter ces sentiments.

La confrontation actuelle autour du Tribunal constitutionnel n’est finalement que la manifestation institutionnelle de tensions plus anciennes. Depuis une dizaine d’années, chaque camp a cherché, lorsqu’il était au pouvoir, à placer ses propres juges, parfois en enfreignant allègrement les règles. Il faut être honnête : cela concerne les deux camps. Lorsque les libéraux invoquent aujourd’hui le respect de l’État de droit, leur discours est donc très tendancieux.

Mais cette bataille institutionnelle ne constitue pas la première préoccupation des Polonais. Beaucoup regardent cet affrontement comme un match entre deux équipes auxquelles ils ne s’identifient pas particulièrement. Leurs préoccupations sont avant tout économiques et sociales, mais aussi liées à la crainte de la guerre. Le gouvernement de Donald Tusk a augmenté le budget militaire et entretient régulièrement l’idée que la Russie pourrait attaquer la Pologne. Les Polonais craignent surtout des dérapages ou des provocations qui entraîneraient leur pays dans une guerre au profit de l’Ukraine et de l’OTAN. Ils sont suffisamment lucides pour comprendre qu’une guerre avec la Russie ne serait pas une bonne chose pour la Pologne.

Derrière cet affrontement politicien, y a-t-il une véritable division des élites polonaises, avec des intérêts divergents ?

Oui, très clairement. Dans la rue, on entend souvent dire que Tusk représente les intérêts allemands, tandis que Nawrocki défendrait les intérêts américains. Cette perception mérite d’être examinée, car elle correspond à certaines divergences qui traversent également l’Alliance atlantique.

La présence allemande en Pologne est avant tout économique. Le pays est devenu, en quelque sorte, l’atelier de montage de ce qui reste de l’industrie civile allemande. La présence américaine, elle, se manifeste surtout à travers les bases militaires.

Mais cette présence américaine commence aussi à susciter des interrogations. Certains Polonais se demandent si ces bases constituent réellement une protection ou si elles risquent, au contraire, de faire de leur pays une cible en cas de conflit. Ce qui se passe au Moyen-Orient est assez révélateur.

Sur le plan européen, le camp présidentiel peut être qualifié d’eurosceptique. Il ne revendique pas une sortie de l’Union européenne, mais défend une « Europe des patries », avec un discours souverainiste que l’on retrouve dans d’autres formations de droite et d’extrême droite européennes, avec toutes les ambiguïtés que cela implique sur la conception d’une civilisation européenne blanche.

Il existe également un paradoxe social. Les forces de droite utilisent parfois un argumentaire social plus convaincant que les formations de gauche ou de centre gauche qui soutiennent le gouvernement. Parti conservateur du président, le PiS a par exemple pris des mesures progressistes sur les allocations familiales qui ont aidé les ménages en difficulté. À l’inverse, la gauche présente au gouvernement est essentiellement libérale sur le plan économique et davantage tournée vers les questions sociétales. Cette situation contribue à neutraliser une gauche plus radicale.

Comment voyez-vous évoluer cette crise et quelles conséquences pourrait-elle avoir sur la place de la Pologne en Europe et sur le dossier ukrainien ?

Le coup de force tenté récemment par le Premier ministre a échoué. Il apparaît même, aux yeux d’une partie de ses propres partisans, comme une opération improvisée et mal préparée. Imaginer que le président, parti en voyage officiel au Sénégal, allait laisser les événements se dérouler sans réagir, alors que ses prérogatives étaient directement menacées, relevait d’une certaine naïveté.

Nous sommes désormais dans une impasse. Aucun des deux camps n’est prêt à céder et ils vont devoir négocier une forme de cessez-le-feu politique. Mais négocier quoi ? Aucun ne veut laisser l’autre prendre le dessus.

À l’approche des prochaines élections législatives, prévues en 2027, le climat risque de devenir encore plus tendu. Les véritables enjeux vont progressivement reprendre le dessus : la guerre ou la paix, le positionnement vis-à-vis de l’Ukraine, les relations avec les États-Unis et l’Allemagne.

Mais il faut garder à l’esprit que les grandes décisions qui concernent la Pologne se prennent aussi à Washington, à Moscou ou dans les grandes capitales européennes. La Pologne devra composer avec les compromis décidés par les grandes puissances. L’Union européenne elle-même se retrouve dans une position d’attentisme.

Pendant ce temps, la situation économique se dégrade plus rapidement que la situation politique n’évolue. Le prix de l’essence augmente et pèse particulièrement sur les travailleurs qui dépendent de leur voiture pour aller bosser, faute de transports publics suffisants. Beaucoup se replient alors sur ce que l’on appelle en Pologne l’économie grise, c’est-à-dire une deuxième activité professionnelle non déclarée pour parvenir à joindre les deux bouts.

Le problème est aussi l’absence d’une véritable force politique capable de défendre les travailleurs. Les partis de gauche et les syndicats sont devenus, selon moi, des corporations ou des coquilles vides. Il existe encore des sites et des petits groupes de gauche radicale, mais leur influence reste limitée.

La difficulté est aussi historique. Dans les anciens pays socialistes, la chute du communisme a laissé un profond ressentiment. Beaucoup de Polonais considèrent que les anciens communistes ont trahi leurs idéaux et remis le pouvoir à une partie des élites les plus corrompues, issues de leur propre appareil. La nomenklatura a participé à la constitution d’une nouvelle bourgeoisie au moment des privatisations. Pour une partie de la population, cette expérience a durablement discrédité toute perspective de gauche.

On se retrouve donc dans une situation où beaucoup votent pour le moindre mal, se tournent parfois vers une droite qui propose quelques mesures sociales ou, plus simplement, se détournent de la politique. Le parti des abstentionnistes est devenu particulièrement important. Beaucoup de gens ont finalement le sentiment qu’ils doivent se débrouiller seuls et ne peuvent plus rien attendre de l’État.


Note:

  1. Syndicat soutenu par les puissances occidentales et le Vatican pour faire tomber le pouvoir communiste à la fin des années 1980. ↩︎

Source: Investig’Action

Les opinions exprimées dans les articles publiés sur le site d’Investig’Action n’engagent que le ou les auteurs. Les articles publiés par Investig’Action et dont la source indiquée est « Investig’Action » peuvent être reproduits en mentionnant la source avec un lien hypertexte renvoyant vers le site original. Attention toutefois, les photos ne portant pas la mention CC (creative commons) ne sont pas libres de droit.


Vous avez aimé cet article ?

L’info indépendante a un prix.
Aidez-nous à poursuivre le combat !

Pourquoi faire un don ?

Laisser un commentaire

Qui sommes-nous ?

Ceux qui exploitent les travailleurs et profitent des guerres financent également les grands médias. C’est pourquoi depuis 2004, Investig’Action est engagé dans la bataille de l’info pour un monde de paix et une répartition équitable des richesses.