Benjamin Netanyahu aime traduire le deuil d’Israël en termes américains. Aux Nations unies le mois dernier, il a pris le nombre de morts du 7 octobre et l’a multiplié selon le rapport entre la population des États-Unis et celle d’Israël. Les 1 200 Israéliens tués ce jour-là, a-t-il déclaré, étaient « l’équivalent de 40 000 Américains innocents massacrés en moins de 24 heures. Cela représente 16 fois le 11-Septembre. »
Les comparaisons rapportées à la population sont parfaitement légitimes. Un petit pays ressent davantage un massacre qu’un pays beaucoup plus peuplé, et les Américains devraient comprendre ce que le 7 octobre a représenté pour les Israéliens. Mais une méthode n’est honnête que si l’on est prêt à l’appliquer à tout le monde. Appliquons donc la méthode de Netanyahu aux personnes que son armée tue depuis trois ans.
Gaza comptait environ 2,2 millions d’habitants avant la guerre. Les États-Unis en comptent environ 341 millions, soit à peu près 155 fois plus. Prenons un chiffre prudent de 75 000 Palestiniens tués à Gaza, légèrement supérieur au dernier bilan de plus de 73 000 communiqué par le ministère de la Santé de Gaza. En appliquant la propre logique de Netanyahu, on arrive à environ 11,6 millions d’Américains.
Onze millions six cent mille. C’est à peu près la population de l’Ohio. C’est plus de dix fois le nombre d’Américains tués dans l’ensemble des guerres auxquelles les États-Unis ont participé, de la Révolution américaine jusqu’à l’Afghanistan. C’est environ 15 fois le nombre de morts américains pendant la guerre de Sécession, le conflit le plus meurtrier de l’histoire du pays.
Exprimé dans l’unité de mesure choisie par Netanyahu, cela représente environ 3 900 11-Septembre.
Faisons le calcul selon les propres termes d’Israël, et le résultat est le même. Soixante-quinze mille morts sur une population de 2,2 millions équivalent à environ 340 000 Israéliens. Netanyahu a construit un discours, une guerre et une politique étrangère autour des 1 200 morts. Imaginez ce qu’il dirait s’il était question de 340 000 morts.
Le multiplicateur opportun
Les défenseurs du Premier ministre objecteront que la comparaison est injuste, car parmi les morts de Gaza se trouvaient de nombreux combattants du Hamas. Très bien. Retranchons tous les combattants que l’armée israélienne affirme avoir tués, puis appliquons le multiplicateur au nombre restant. Même avec 50 000 morts, on arrive à près de 8 millions d’Américains, soit environ 2 600 11-Septembre. On peut discuter de chaque décès comptabilisé, le résultat se chiffre toujours en millions.
L’arithmétique de Netanyahu pose même problème selon ses propres critères. Quarante mille Américains divisés par les 2 977 personnes mortes le 11 septembre donnent environ 13,4 fois le 11-Septembre, et non 16. Lorsque la rhétorique a besoin d’un chiffre plus élevé, semble-t-il, la calculatrice arrondit vers le haut.
Mais le véritable problème n’est pas l’arrondi. C’est la sélectivité. Le multiplicateur de Netanyahu est conçu pour ne fonctionner que dans un seul sens. Il transforme le nombre de morts israéliens en une catastrophe américaine afin que le public américain ressente ce que les Israéliens ont ressenti. Appliqué aux Palestiniens, il produit des chiffres si énormes qu’ils amèneraient n’importe quel public américain à se demander ce qu’il a exactement contribué à financer. C’est précisément pour cela qu’il ne l’applique jamais à ces derniers.
Ce que montre réellement la comparaison
Le but d’une comparaison rapportée à la population est d’aider ceux qui sont extérieurs à un pays à comprendre l’ampleur d’une perte. Netanyahu veut que les Américains imaginent 40 000 de leurs compatriotes tués en une seule journée, et qu’ils comprennent tout ce qu’Israël a fait depuis lors comme une réponse naturelle à cette tragédie. Très bien. Demandons aux Américains d’imaginer 11,6 millions de leurs compatriotes morts, sur un territoire dont les habitants sont empêchés de fuir, et appelons cela de la légitime défense.
Aucun président américain ne qualifierait 11,6 millions d’Américains morts de réponse proportionnée à quoi que ce soit. Aucun Américain n’accepterait que ces morts « le méritaient » au motif que certains d’entre eux étaient armés. Et personne ayant fait les calculs ne peut accepter le principe qui sous-tend l’arithmétique de Netanyahu : les vies israéliennes peuvent être multipliées pour produire un chiffre américain, mais pas les vies palestiniennes.
La méthode est celle de Netanyahu. La conclusion qu’elle produit l’est donc également : selon sa propre méthode de calcul, la catastrophe de Gaza est environ 290 fois plus importante que celle dont il demande au monde de se souvenir.
Source : Larry C. Johnson
