Le premier terrain des engagements pacifistes et tiersmondistes de notre invité fut le journalisme. Plus de trente ans de chroniques l’ont conduit, peu à peu, à approfondir son regard sur ces matières. Aussi, le journaliste est devenu l’auteur d’une série d’ouvrages sur des sujets divers avec, comme dénominateur commun, la recherche des causes véritables des conflits et, peut-être surtout, les responsabilités y afférentes. Le tout, sans a priori idéologiques ni politiques.
Son dernier livre, coécrit en néerlandais avec Soetkin Van Muylen, « NAVO: Mythes, macht, militarisme » (L’OTAN, mythes, pouvoir, militarisme), dévoile -au-delà des fictions – la véritable philosophie de cette organisation et sa traduction dans des conflits meurtriers qui secouent la planète, en particulier celui en Ukraine. Nous n’avons pas voulu attendre sa traduction en français pour lui poser quelques questions.
Le Drapeau rouge. – Ce n’est pas la première fois que vous publiez un livre condamnant les politiques militaristes et, notamment, le rôle de l’OTAN dans l’intensification de ces politiques. Qu’est-ce qui vous a motivé, cette fois, à nous proposer ce nouvel ouvrage ?
Ludo De Brabander. – : C’est en 2009 que nous avons publié, en collaboration avec mon collègue de l’époque, Georges Spriet, l’ouvrage « Quand l’OTAN prêche la passion » (en néerlandais), à l’occasion du soixantième anniversaire de cette organisation.
Depuis, le monde a profondément changé. La politique de puissance unilatérale de Washington, la guerre en Afghanistan, l’intervention en Libye, la guerre en Ukraine, la rivalité avec la Chine, etc. ont entraîné une militarisation croissante de la zone transatlantique. Ce processus, qui s’est d’abord déroulé avec hésitation, s’accélère désormais à un rythme effréné, tant au sein de l’OTAN que dans le cadre de l’Union européenne. Avec mon nouveau livre, je souhaite démystifier la propagande militariste qui accompagne cette militarisation.
L’OTAN affirme sans cesse, tant dans son traité que dans d’innombrables déclarations, qu’elle est une alliance d’États démocratiques qui défend l’ordre juridique international, qu’elle œuvre pour la paix, la stabilité et les droits de l’homme, etc. En réalité, l’OTAN est le bras armé des intérêts géopolitiques de ses membres ; elle aspire à la domination et mène une politique de confrontation avec les puissances rivales.
Dans cet ouvrage, je m’efforce d’étayer en profondeur cette critique à travers six mythes. Cela s’impose car, tant dans les médias qu’en politique, les voix critiques sont rares et le complexe militaro-industriel, médiatique et universitaire domine le débat.
Le D.R. – : Les budgets militaires des pays membres de l’OTAN augmentent prodigieusement. Ces augmentations sont justifiées par la menace que la Russie constituerait pour la sécurité de nos pays. Que pensez-vous de cet argument?
LDB. – : L’affirmation selon laquelle la Russie nous menace est très contestable. Rappelez-vous le discours du secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte, devant la commission des affaires étrangères du Parlement européen, avec son appel invitant les pays de l’UE à augmenter leurs dépenses militaires, faute de quoi les citoyens devraient suivre des cours de russe.
Ce genre d’absurdités est trop facilement gobé et instrumentalisé. La Russie n’a ni la capacité ni l’intérêt stratégique d’attaquer l’OTAN. Même en tenant compte des parités de pouvoir d’achat, le budget militaire russe est inférieur à celui de l’OTAN européenne. Les dépenses militaires allemandes augmentent si fortement qu’elles atteindront, d’ici quelques années, le niveau nominal de celles de la Russie. Ces dernières années, l’ensemble des États membres de l’OTAN représentait 55 % des dépenses militaires mondiales. Et cela avant même que l’OTAN ne décide de relever à 5 % la norme en matière de dépenses militaires et de sécurité. En matière d’effectifs militaires et pour la plupart des systèmes d’armement (chars, avions de combat, artillerie, etc.), ceux des États membres européens de l’OTAN sont d’ores et déjà supérieurs à ceux de la Russie, tant sur le plan quantitatif que qualitatif.
Les think tanks occidentaux aiment mettre en avant la forte hausse des dépenses russes et de la production d’armes, mais ils oublient de préciser que ces efforts sont nécessaires pour poursuivre la guerre en Ukraine.
D’un point de vue historique, on peut comprendre que l’argument d’une agression russe soit cultivé en Pologne et dans les États baltes. Mais en réalité, on constate que Moscou ne parvient même pas à remporter de succès significatifs sur le front en Ukraine.
On reproche souvent à la Russie – en référence à l’invasion de l’Ukraine – de nourrir des ambitions impérialistes, mais en réalité, la Russie souhaite empêcher l’OTAN de s’enfoncer dans sa zone d’influence directe, craignant d’être à terme complètement encerclée. Comparé à la doctrine Monroe américaine, qui établit un cordon sanitaire autour de toute l’Amérique latine, il s’agit là d’une ambition plutôt modeste.
Même le commandant en chef des forces armées de l’OTAN, le général Alexus G. Grynkewich, a déclaré au début de l’été qu’il n’y avait aucune menace émanant de la Russie, se basant sur des informations provenant des services de renseignement. Selon Grynkewich, le Kremlin sait très bien qu’il n’est pas de taille à affronter l’OTAN.
Le D.R. – : Pourtant, malgré ces évidences, les opinions publiques, y compris les mouvements syndicaux, semblent consentir à ces hausses. En France, où Emmanuel Macron finira son mandat avec une hausse de plus de 100 % des dépenses militaires, environ 65 % de la population est d’accord. Comment l’expliquez-vous ?
LDB. – C’est le résultat d’années de propagande et d’attisement des peurs. Sur la chaîne publique flamande, la plupart des experts en matière de défense sont liés au complexe militaro-industriel, dont l’influence s’est considérablement accrue.
Ces experts sont le moteur de la militarisation de l’Union européenne, qui a commencé bien avant l’annexion de la Crimée par le Kremlin en 2014. L’Agence européenne de défense a été créée en 2004. Le traité de Lisbonne, adopté en 2007, stipule que les États membres s’engagent à améliorer leurs capacités militaires, ce qui revient à une obligation de réarmement. Le groupe de travail chargé d’élaborer la politique de sécurité et de défense à Lisbonne s’est alors appuyé sur le complexe militaro-industriel, avec des représentants de l’industrie de l’armement, des généraux de l’armée, deux anciens secrétaires généraux de l’OTAN et un ancien ministre de la Défense.
Observez le cirque médiatique qui entoure chaque sommet de l’OTAN et la manière dont Mark Rutte et les autres participants se voient offrir une tribune dans les médias. Il est alors très difficile de trouver des voix dissidentes.
Le D.R. – : Depuis l’année passée, pratiquement toutes les lignes rouges posées par Moscou sur le plan militaire ont été dépassées par l’Ukraine avec la complicité de l’Occident. Où peuvent, selon vous, nous mener ces escalades ? En fait, n’est-ce pas à la Russie de se sentir menacée et ce, avant même la guerre, avec l’élargissement de l’OTAN ?
LDB. – : Immédiatement après la guerre froide, l’idée selon laquelle les États-Unis devaient s’efforcer de rester la seule puissance dominante, ce qu’on appelle la « doctrine Wolfowitz », prévalait à Washington. Cela reste l’objectif principal de la géopolitique américaine. Il suffit de regarder la stratégie de sécurité nationale de Trump, publiée à la fin de l’année dernière. D’autres présidents, comme Obama, se sont également concentrés sur ce qu’on appelle les rivaux stratégiques. L’OTAN a constitué un instrument essentiel pour associer les alliés de Washington à cette stratégie.
Depuis le sommet de l’OTAN à Madrid (2022), la Russie et la Chine sont toutes deux considérées comme des rivaux stratégiques. Or, avec des rivaux, on ne coopère pas, on les combat.
Cette politique a entraîné des conséquences désastreuses en Europe. L’élargissement de l’OTAN s’est fait au détriment des intérêts de la Russie en matière de sécurité.
Le conseiller américain à la sécurité, Zbigniew Brzezinski, peut être considéré comme l’un des principaux architectes de l’élargissement de l’OTAN. Selon lui, le contrôle de l’Eurasie était essentiel à l’hégémonie mondiale des États-Unis. L’élargissement de l’OTAN à des États d’Europe de l’Est qui constituait une source de grande crainte pour la Russie, ne pouvait que renforcer l’influence américaine en Europe, selon le principe « diviser pour régner ».
La séparation de l’Ukraine de la Russie et l’endiguement de l’influence russe dans la région de la mer Noire constituaient un autre volet important de cette stratégie. Nous en voyons aujourd’hui les conséquences. Et de nombreuses personnalités proches de la Maison Blanche, telles que l’ancien conseiller à la sécurité, George Kennan, l’ancien ambassadeur américain à Moscou, William Burns, ou l’ancien ministre de la Défense Robert Gates, avaient mis en garde contre les conséquences de cet élargissement, en particulier en ce qui concerne l’Ukraine. Les principales figures politiques de l’Europe occidentale s’opposaient également à l’élargissement de l’OTAN à l’Ukraine, car cela risquait de compromettre la sécurité de l’Europe.
Selon la même logique, les lignes rouges en matière d’armement glissent de plus en plus vers l’escalade dans le conflit ukrainien. Des armes défensives aux armes plus offensives, au feu vert pour des attaques en profondeur sur le territoire russe, etc. C’est une stratégie très dangereuse, sachant que le Kremlin, s’il se sent acculé, peut compenser sa capacité conventionnelle inférieure par sa supériorité nucléaire en Europe. Je pense donc que nous jouons avec le feu et qu’une escalade nucléaire ne peut être exclue.
Le D.R. – : Après avoir puni des voix qui osaient ne pas répéter le discours otanien sur la guerre, l’Union européenne envisage la création d’un « Centre européen pour la résilience démocratique » afin de « contrer la désinformation provenant de la Russie ». Quelle est, à votre avis, la réalité factuelle de la si proclamée liberté d’expression dans les pratiques de l’UE et, en général, dans les médias ?
LDB. – : La présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, et la haute représentante pour les Affaires étrangères, Kaja Kallas, sont obsédées par l’ingérence étrangère et la diffusion de la désinformation. Ces personnes, au nom de la démocratie, sapent la démocratie elle-même.
En octobre 2024, le Conseil de l’UE a adopté une décision prévoyant des mesures restrictives contre les « activités déstabilisatrices russes ». Sur cette base, une soixantaine de personnes et 17 organisations ont été inscrites sur la liste des sanctions.
Tout d’abord, il est étrange que le pouvoir exécutif – le Conseil de l’UE – se voie conférer le pouvoir d’inscrire des personnes sur la liste des sanctions sans intervention judiciaire, uniquement en raison d’opinions exprimées.
Un communiqué de presse publié un an plus tard stipule littéralement que « les influenceurs qui diffusent de la propagande pro-russe et des théories du complot concernant l’invasion russe de l’Ukraine, ainsi que des discours anti-ukrainiens ou anti-OTAN », peuvent être inscrits sur la liste des sanctions. Cela revient ni plus ni moins à réduire au silence les personnes et les organisations qui ne suivent pas le discours officiel.
Ce n’est qu’une illustration de la manière dont les dirigeants européens eux-mêmes sapent de plus en plus la démocratie. Il suffit de regarder la répression en Allemagne ou au Royaume-Uni contre les organisations et les personnes qui expriment leur solidarité avec la Palestine. En Flandre, plusieurs organisations, dont la mienne, ont été sanctionnées pour leur soutien à ‘Code Rouge’, mais en réalité parce qu’elles critiquent la politique du gouvernement1.
La militarisation va de pair avec la dérive vers la droite de la scène politique. On ne peut plus exclure que, d’ici quelques années, l’extrême droite domine la politique européenne et, compte tenu de l’énorme militarisation, se retrouve avec une montagne d’armes. Nous avons déjà fait l’expérience, en Europe, de la dangerosité de ce cocktail. Et c’est également ce que nous observons à Washington.
Le D.R. – : Même question sur le sacro-saint « droit international ». Ne croyez-vous pas que cette notion soit devenue une fiction, systématiquement instrumentalisée en fonction des intérêts politiques ?
LDB. – : Oui, tout à fait. Je constate surtout une remise en cause totale de l’ordre du droit international tel qu’il s’est construit sur les ruines de la Seconde Guerre mondiale. Là encore, cela résulte de la montée en puissance de la politique de force au détriment de la démocratie. Les décideurs politiques, censés protéger notre système démocratique, sont les mêmes qui violent les principes sur lesquelles les Nations Unies sont établies.
Ce refus permet à Israël de commettre en toute impunité un génocide contre le peuple palestinien, de torturer des prisonniers et d’expulser des personnes de leurs terres. Les pratiques et les motivations idéologiques du régime d’apartheid israélien ne diffèrent guère de celles du fascisme historique en Europe ; pourtant, il est impossible de dénoncer l’accord d’association avec Israël, et ce dernier continue d’entretenir une relation privilégiée avec l’UE , bien que l’article 2 de cet accord stipule que les droits de l’homme en constituent un élément essentiel.
On observe un mépris similaire pour les règles du droit en matière de migration, où la répression et les violations des droits de l’homme sont devenues une pratique quotidienne. Ce n’est que lorsque cela nous arrange que nous invoquons le droit international et que les arguments juridiques en faveur de nouvelles sanctions contre la Russie nous sont assénés à tout va.
Le D.R. – : Face à ces sombres – et dangereuses – perspectives, avec nos dirigeants faisant preuve d’un aveuglement sans limites et des mouvements de la paix très peu audibles, que proposeriez-vous pour donner une chance à la paix ?
LDB. – : Le mouvement pour la paix appelle depuis longtemps à mettre fin à l’escalade militaire en Ukraine, compte tenu du bilan humain et du risque d’escalade nucléaire.
Or, je constate que l’UE se contente d’une politique de sanctions stérile, d’intensifier son soutien militaire et de défendre des principes qui font obstacle à une solution politique. En juin encore, l’E3 (Royaume-Uni, France et Allemagne) et l’Ukraine ont défini les conditions d’un accord de paix prévoyant un cessez-le-feu préalable à toute négociation, le déploiement d’une force multinationale en Ukraine et le droit de ce pays à adhérer à l’OTAN. Étant donné que la Russie a déjà affirmé à que ces exigences étaient irrecevables, cela revient à un veto collectif et à la poursuite du bain de sang.
Cela conduit également l’UE à se mettre hors-jeu, alors qu’un processus de paix en Ukraine pourrait ouvrir la voie à une nouvelle architecture de sécurité en Europe, fondée sur des intérêts de sécurité collectifs, des mesures de confiance réciproques, de nouveaux accords de désarmement, une coopération économique renouvelée et une approche des problèmes sociaux et écologiques dans l’espace européen.
Je ne pense pas qu’il faille attendre grand-chose de la majeure partie de la génération politique actuelle. Les rapports de force ne changeront que si les mouvements sociaux (mouvement pour la paix, syndicats et autres organisations) unissent leurs forces visant à apporter une paix, une prospérité et une sécurité véritables. La militarisation est en effet préjudiciable à la population à tous égards, car l’augmentation des dépenses militaires se fait au détriment de la sécurité sociale et des services publics.
Et comme l’affirmaient les marxistes à la veille de la Première Guerre mondiale : « les travailleurs ne se battent pas contre d’autres travailleurs pour défendre les intérêts de la classe dominante ». n
Propos recueillis par V.C.
Source: Le Drapeau rouge
