Les implications de cette affaire dépasse de loin de le Venezuela. Avec la procédure lancée contre Nicolas Maduro et Cilia Flores, le système judiciaire des Etats-Unis pourrait s'imposer comme une juridiction mondiale et sans limites.
Le président vénézuélien Nicolás Maduro n’est pas coupable. Cette affirmation relève à la fois du droit et des faits : Maduro n’a été reconnu coupable d’aucun crime. Il a plaidé non coupable pour chacun des chefs retenus contre lui, et les accusations formulées par les États-Unis ne sont, à ce stade, rien de plus que des accusations. En vertu de la présomption d’innocence — garantie par la Constitution US et par l’article 14 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques — il revient entièrement à l’accusation d’établir sa culpabilité. Ce n’est pas à Maduro de prouver son innocence, mais au gouvernement étasunien de démontrer sa culpabilité.
Le 3 janvier 2026, les forces US sont entrées illégalement au Venezuela, ont frappé des cibles à Caracas et dans ses environs, puis se sont emparées du président Maduro et de son épouse, Cilia Flores, elle aussi élue, avant de les transférer aux États-Unis. Deux jours plus tard, menotté et blessé, Maduro a comparu devant un tribunal fédéral de Manhattan. « Je suis innocent. Je ne suis pas coupable », a-t-il déclaré au tribunal. Les deux prévenus ont plaidé non coupable et sont depuis incarcérés à Brooklyn, dans l’attente d’un procès provisoirement fixé à juin 2027.
Les accusations visant Maduro
Les États-Unis affirment que Maduro a participé à des complots visant à importer de la cocaïne, à détenir des mitrailleuses et des engins destructeurs, et à collaborer avec des organisations que Washington a désignées comme groupes terroristes. Ces chefs d’accusation découlent d’un acte d’accusation annoncé en mars 2020, pendant le premier mandat présidentiel de Donald Trump. L’affaire a été considérablement élargie après l’enlèvement de Maduro, au moyen d’un quatrième acte d’accusation modificatif. Toutefois, un acte d’accusation ne constitue pas une preuve soumise à l’examen d’un tribunal. Il s’agit d’un document préparé par les procureurs et approuvé au terme d’une procédure devant un grand jury, au cours de laquelle la défense n’est normalement ni représentée ni autorisée à contester la version du gouvernement.
L’accusation repose en grande partie sur l’idée que Maduro dirigeait le prétendu Cartel de los Soles, ou Cartel des Soleils. Pourtant, même des organisations farouchement hostiles au gouvernement vénézuélien reconnaissent qu’il ne s’agit pas d’un cartel au sens classique du terme. Cette appellation sert depuis longtemps de terme générique pour désigner divers responsables vénézuéliens soupçonnés d’activités criminelles, et ce bien avant l’entrée de Maduro en politique. Elle ne renvoie pas à une organisation dont les membres, la structure de commandement, le siège ou la chaîne hiérarchique auraient été clairement établis, comme dans le cas du cartel mexicain de Sinaloa. Lorsque Washington a désigné le Cartel de los Soles comme organisation terroriste étrangère en 2025, l’Associated Press a d’ailleurs souligné qu’il ne s’agissait « pas d’un cartel à proprement parler ».
Ce point est essentiel, car le vocabulaire de l’accusation accomplit à lui seul une grande part du travail politique. Des allégations de corruption individuelle sont d’abord regroupées pour donner corps à une organisation unifiée ; celle-ci est ensuite assimilée à l’État vénézuélien ; enfin, Maduro se voit imputer la responsabilité de tout ce qui aurait été commis par quiconque au sein de ce réseau informel. Or l’accusation doit encore démontrer qu’il a sciemment participé aux complots précis qui lui sont reprochés. Le simple fait d’exercer l’autorité politique sur un État où des crimes sont commis ne suffit pas à engager sa responsabilité pénale personnelle pour ces crimes.
Une affaire vouée à l’échec
Le Venezuela n’est un grand producteur ni de feuilles de coca ni de cocaïne. Les principaux pays producteurs de cocaïne restent la Colombie, le Pérou et la Bolivie. Le territoire vénézuélien sert toutefois de zone de transit, notamment pour la cocaïne en provenance de la Colombie voisine. Mais le passage de drogue par un pays ne prouve pas que son président en dirige le trafic ; il ne confirme pas davantage la représentation politique outrancière d’un Venezuela érigé en principale source des stupéfiants entrant aux États-Unis. Dans sa propre évaluation de la menace publiée en 2025, la Drug Enforcement Administration des Etats-Unis se concentrait très largement sur les organisations mexicaines et leurs chaînes d’approvisionnement. Le commerce mondial de la cocaïne repose principalement sur la production dans la région andine, les voies maritimes d’exportation, l’Amérique centrale et le Mexique — et non sur une organisation unique prétendument dirigée depuis le palais présidentiel vénézuélien. L’enquête de la Cour pénale internationale sur la situation au Venezuela, par exemple, porte sur des crimes présumés relevant de sa compétence. Elle ne vaut pas condamnation de Maduro et n’a donné lieu à aucun jugement individuel le déclarant coupable.
Le gouvernement US devrait s’appuyer sur des témoins coopérants, notamment l’ancien chef des services de renseignement vénézuéliens Hugo Carvajal et l’ancien général Clíver Alcalá. Tous deux ont plaidé coupable d’infractions graves aux États-Unis. Leurs témoignages ne sauraient donc être tenus pour entièrement désintéressés : des prévenus qui coopèrent avec l’accusation peuvent espérer obtenir une réduction de peine. Leurs affirmations devront par conséquent être corroborées et soumises au contre-interrogatoire. Tant qu’elles ne l’auront pas été, elles ne permettront pas d’établir la culpabilité de Maduro. Elles peuvent surtout être lues comme le fruit de leur volonté d’alléger leur peine et de restaurer une réputation ternie.
Les conditions dans lesquelles Maduro a été traduit devant la justice étasunienne soulèvent un problème plus profond encore. Washington n’a pas demandé son extradition dans le cadre d’une procédure judiciaire convenue. Les États-Unis ont recouru à la force militaire sur le territoire d’un autre État souverain, sans le consentement du Venezuela ni l’autorisation du Conseil de sécurité des Nations unies. L’article 2, paragraphe 4, de la Charte des Nations unies interdit la menace ou l’emploi de la force contre l’intégrité territoriale ou l’indépendance politique d’un État, sauf dans quelques cas limités, comme la légitime défense. L’arrestation d’une personne accusée d’infractions liées à la drogue n’entre pas dans ces exceptions. Des spécialistes du droit international ont qualifié l’opération de recours illégal à la force, tandis que plusieurs gouvernements, dont ceux du Brésil, du Mexique et de la Chine, ont condamné la violation de la souveraineté vénézuélienne.
Les avocats de Maduro ont soutenu que les poursuites violaient l’immunité attachée à la fonction d’un chef d’État en exercice. Lorsque les États-Unis se sont emparés de lui, le Venezuela continuait de le reconnaître comme son président constitutionnel — ce que Washington admet tacitement en qualifiant Delcy Rodríguez de présidente par intérim. Le seul fait de refuser sa reconnaissance diplomatique à un dirigeant ne permet pas nécessairement à Washington d’effacer son statut juridique international de chef d’État. La défense a donc demandé l’annulation de l’acte d’accusation au nom de l’immunité. Elle a également contesté, dans une démarche distincte, le chef de narcoterrorisme, en invoquant l’absence de lien juridictionnel suffisant avec les États-Unis. Les plaidoiries sur ces questions sont prévues pour novembre 2026.
L’affaire de l’ancien président hondurien Juan Orlando Hernández révèle le caractère sélectif de la prétendue guerre menée par Washington contre les narco-États. Hernández fut un proche allié des États-Unis durant sa présidence, de 2014 à 2022. Après son départ du pouvoir, il a été extradé — et non enlevé au cours d’une invasion militaire — puis jugé dans le même district fédéral de New York que celui où Maduro est aujourd’hui poursuivi. En mars 2024, au terme d’un procès de trois semaines, un jury l’a reconnu coupable. Les procureurs ont produit des éléments montrant qu’il avait accepté des millions de dollars de la part de trafiquants, protégé des cargaisons de cocaïne avec l’aide de la police et de l’armée honduriennes, et contribué à acheminer plus de 400 tonnes de cocaïne vers les États-Unis. Il a été condamné à 45 ans de prison. Contrairement aux accusations visant Maduro, celles portées contre Hernández ont été éprouvées par les témoignages, le contre-interrogatoire et le verdict d’un jury. Pourtant, le 1er décembre 2025, le président Donald Trump a gracié Hernández et obtenu sa libération, affirmant que l’ancien président avait été traité injustement.
Le contraste est saisissant. Trump a gracié un ancien président dont la participation au trafic de cocaïne avait été établie devant un tribunal US, tout en menaçant puis en envahissant le Venezuela pour capturer un président contre lequel aucun verdict n’avait été prononcé. Hernández appartenait au camp de Washington ; Maduro, non. Le premier a été libéré malgré sa condamnation ; le second, capturé alors qu’il demeure juridiquement innocent. Cette disparité ne suffit pas, à elle seule, à réfuter les accusations visant Maduro. Elle ruine néanmoins l’idée que Washington aurait agi au nom d’une lutte cohérente contre le trafic de stupéfiants. Le critère décisif semble avoir été l’alignement politique, non la solidité des preuves.
Les implications de cette affaire dépassent largement le sort de Maduro et de Cilia Flores, ainsi que ses conséquences pour le Venezuela. Permettre à un État étranger de contourner la compétence judiciaire d’un autre pays, de poursuivre une accusation non étayée et d’engager un procès sans fondement en droit international revient, de fait, à ériger la justice étasunienne en juridiction mondiale et sans limites. L’ambivalence des gouvernements face à cette affaire est donc alarmante : elle risque d’être interprétée comme un acquiescement et de banaliser un abus de pouvoir aussi manifeste. La question revêt une importance particulière pour le Mexique, déjà confronté à une série d’accusations et de demandes d’extradition émanant des États-Unis, avec des implications politiques évidentes. L’issue du procès de Maduro pourrait ainsi créer un précédent majeur pour la manière dont le Mexique — et d’autres pays — seront traités dans des circonstances comparables.
Nicolás Maduro n’est pas coupable : telle est, à ce stade, la seule conclusion défendable. Il a été capturé au terme d’une opération militaire, traduit devant les tribunaux d’un État qui cherchait depuis des années à le renverser, puis inculpé sur la base d’une construction politique qui n’a pas encore été soumise à un véritable débat contradictoire. Il demeure innocent tant que des preuves recevables n’auront pas établi sa culpabilité au-delà de tout doute raisonnable. La souveraineté n’est pas un ornement ; un acte d’accusation n’est pas un verdict ; et une accusation portée par un État puissant ne devient pas vraie au seul motif que cet État dispose des armes nécessaires pour s’emparer de l’accusé.
Stephanie Weatherbee Brito est co-coordinatrice de l’Assemblée internationale des peuples (AIP).
Vijay Prashad est un historien et journaliste indien. Il est l’auteur de quarante ouvrages, dont Washington Bullets, Red Star Over the Third World, The Darker Nations: A People’s History of the Third World, The Poorer Nations: A Possible History of the Global South et How the International Monetary Fund Suffocates Africa, écrit avec Grieve Chelwa. Il est directeur exécutif de Tricontinental : Institut de recherche sociale, correspondant en chef de Globetrotter et rédacteur en chef de LeftWord Books (New Delhi). Il est également apparu dans les films Shadow World (2016) et Two Meetings (2017).
Source: Breakthrough News
Traduit de l’anglais par Investig’Action
