Quelque peu oublié, ce fut pourtant le plus grand soulèvement social de l’histoire européenne. Né en réaction aux mesures chaque fois plus brutales d’exploitation des paysans par les grands propriétaires des seigneuries allemandes, la contestation prit rapidement des allures insurrectionnelles et s’étendit, touchant l’Autriche, la France, la Suisse, le nord de l’Italie et même la Pologne. Menaçant sérieusement l’ordre féodal, elle fut écrasée à la mesure de cette menace.

La situation sociale des paysans, précaires depuis toujours, victimes des corvées permanentes, des pillages, des impôts de tout genre, s’était aggravée lorsque les terres communales d’accès libre, où ils pouvaient faire paître leur bétail, récolter du bois de chauffage, glaner de la nourriture, etc., avaient subitement été reprises par les seigneurs, provoquant les premières révoltes durement réprimées. Sporadiques d’abord, elles furent, d’une certaine manière, dopées par la Réforme protestante qui prenait son essor, justement à ce moment et dans la même région, c’est-à-dire, l’Europe germanique. Et ce, à deux niveaux, sur le plan idéologique-religieux et sur le plan institutionnel, politique. Sur le premier, puisque Luther, le grand réformateur, en prônant l’égalité des hommes devant Dieu et en rejetant l’autorité arbitraire de l’Église, apportait aux victimes des inégalités un soutien à leurs revendications. Quant à la question institutionnelle, en contestant l’autorité morale et religieuse de l’église, il l’affaiblissait sérieusement. Or elle constituait le pilier social de l’ordre féodal.
La faucille et l’évangile
Parmi les révoltés, un jeune paysan très pieux, prit les thèses de Luther très au sérieux ; trop peut-être. Il se disait que « si tous les hommes étaient égaux devant Dieu, ils devraient également l’être entre eux ». Prédicateur à ses heures libres, Thomas Müntzer, a exigé que les prêtres soient élus par les paroissiens et non par les évêques ni, surtout, par Rome. Il a exigé l’abolition de ladite ‘mainmorte’, cette règle qui interdisait aux serfs de transmettre, à leur décès, leurs biens à leurs proches, permettant ainsi au seigneur de se les approprier. Logique avec lui-même, Müntzer est allé jusqu’à exiger l’abolition du servage. Il avait compris que la mystique de la dissidence religieuse pouvait être associée à la lutte contre les inégalités, touchant la question si sensible de la propriété. Manière d’arriver au règne d’une sorte de communisme primaire résumé dans le fameux mot d’ordre « l’Omnia sunt communia » (‘toutes les choses sont communes’).

Thomas Müntzer (billet de cinq marks – RDA)
Cette évolution inquiétait fortement Luther, car il avait obtenu le soutien d’une bonne partie de la bourgeoisie rurale et de la noblesse allemande, décidée à récupérer l’important patrimoine dont le Vatican avait réussi à s’emparer sur leurs terres. C’est alors que le père de la Réforme, effrayé de la tournure des événements et de la menace qu’ils représentaient pour ces soutiens seigneuriaux, lança un violent appel pour exterminer les insurgés : « Il faut les pulvériser, les étrangler, les saigner, en secret et en public, dès qu’on le peut, comme on doit le faire avec des chiens fous ! C’est pourquoi, mes chers Seigneurs, égorgez-les, abattez-les, étranglez-les ! Tous ceux qui le peuvent doivent assommer, égorger et passer au fil de l’épée, secrètement ou en public, en sachant qu’il n’est rien de plus venimeux, de plus nuisible, de plus diabolique qu’un rebelle. »[1]
C’est Friedrich Engels, dans son excellent ouvrage « La guerre des paysans en Allemagne » qui mettra les pendules à l’heure. « Sous la bannière luthérienne se rassemblent les éléments possédants de l’opposition, la masse de la petite noblesse, la bourgeoisie, et même une partie des princes séculiers, qui espéraient s’enrichir par la confiscation des biens de l’Église romaine et conquérir une indépendance plus grande à l’égard de l’Empire (…) Et c’est sous l’influence directe de Müntzer, que l’élément prolétarien embryonnaire l’emporta momentanément sur toutes les autres fractions du mouvement. » [2]
Inégalité toujours
Le 11 mai 1525, Thomas Müntzer a pris la tête des paysans révoltés de Thuringe et s’est dirigé vers la ville de Frankenhausen pour faire face aux troupes dirigées par le comte Philippe 1er de Hesse soutenu par le grand-duc de Saxe et le duc de Brunswick. Ces dernières, composées de soldats bien préparés et armés d’artillerie, n’eurent pas grande difficulté à massacrer celles du paysan insoumis, armées essentiellement de faux et de fourches. Ces princes exauçaient ainsi les vœux de Martin Luther, tout en renforçant leur pouvoir pour les siècles à venir.
Müntzer lui-même fut fait prisonnier, torturé puis décapité et sa tête exhibée longtemps en manière d’avertissement ; il avait 36 ans. On estime à une centaine de milliers les morts , parmi les paysans, pendant les révoltes et la répression qui suivit la défaite.
(1) https://regardsprotestants.com/culture/aux-racines-de-la-reforme-radicale/
(2) Friedrich Engels, « La guerre des paysans en Allemagne ». Editions sociales, 1974, Paris, pages 37 à 42.
Source : le Drapeau rouge