A child raises the flag of the Sahrawi Arab Democratic Republic (SARD) during celebrations marking the 47th anniversary of the declaration of national unity of the Sahrawi people, in the Aousserd refugee camp on the outskirts of the southwestern Algerian city of Tindouf, on October 12, 2022. (Photo by Ryad KRAMDI / AFP)AFP

Claude Mangin Asfari: « Pour Naama, la grève de la faim était devenue une nécessité absolu face à l’injustice »

En mai dernier, le Comité des Nations Unies contre la torture (CAT) a de nouveau conclu que le Maroc avait violé les droits des détenus sahraouis liés au mouvement de protestation du camp de Gdeim Izik au Sahara occidental. Le Comité a déclaré que les dix cas examinés révélaient un schéma systématique « d'arrestations arbitraires, de détention à l'isolement, d'actes de torture lors des interrogatoires et d'utilisation ultérieure d'aveux extorqués devant les tribunaux ».

Selon la Ligue pour la protection des prisonniers sahraouis dans les prisons marocaines (LPPS), 25 personnes ont été arrêtées – outre les 13 militants décédés – par les forces de sécurité de Rabat après le démantèlement du camp et ont subi des actes de torture et des mauvais traitements lors de leur arrestation, de leur interrogatoire, de leur transfert et de leur détention.

Dans un avis rendu à Genève en 2023, le Groupe de travail des Nations Unies sur la détention arbitraire a également conclu que la détention de tous les prisonniers du groupe de Gdeim Izik était « illégale » et a demandé leur « libération immédiate ». L’une des affaires les plus médiatisées de ces dernières années est celle de Naama Asfari, condamné à 30 ans de prison à la suite des manifestations de Gdeim Izik. Séparé de son épouse, privé de visites et incarcéré depuis plus de quinze ans, Asfari a entamé une grève de la faim, avec sa vie en danger, tandis que les autorités marocaines persistent à refuser tout dialogue sur les revendications légitimes à l’origine de sa protestation, débutée le 8 juin 2026. Nous avons interviewé son épouse, Claude Mangin-Asfari, sur la détermination de son mari à poursuivre son combat pour la défense des droits du peuple sahraoui. Ce vendredi Naama Asfari a annoncé la suspension de sa grève de la faim illimitée, qui durait depuis 47 jours à la prison centrale de Kénitra, après que l’administration pénitentiaire marocaine a entamé un dialogue avec lui concernant ses revendications humanitaires et juridiques, selon la Ligue de protection des prisonniers sahraouis dans les prisons marocaines.

Dans un communiqué, la Ligue a indiqué que la famille du prisonnier a reçu un appel téléphonique de sa part vendredi soir via le système téléphonique de la prison. Au cours de cet appel, M. Asfari les a informés que les autorités pénitentiaires marocaines avaient entamé ce qu’il a qualifié de dialogue sérieux en réponse aux revendications légitimes qu’il avait formulées tout au long de sa protestation pour défendre ses droits fondamentaux, sa dignité et celle de ses codétenus.

Après 47 jours, votre mari a suspendu sa grève de la faim. Quels sont son état de santé et les raisons de sa protestation ?

Mon mari a perdu dix kilos depuis le début de sa grève de la faim et il est très affaibli. Bien qu’il ait suspendu sa grève de la faim en raison de son état de santé préoccupant, sa détermination à poursuivre sa protestation demeure intacte jusqu’à ce que ses revendications soient satisfaites. Cette suspension constitue d’ailleurs un signe d’ouverture, à la suite d’un dialogue avec les autorités marocaines. Il reste cependant déterminé à poursuivre cette mobilisation, qu’il appelle lui-même « le combat pour la dignité », jusqu’à ce que ses revendications soient satisfaites. Pour Naama, la dignité humaine est inaliénable et reste le seul moyen de faire valoir ses droits et ceux des autres prisonniers : son transfert à la prison d’El Ayoune, au Sahara occidental occupé, et la possibilité de recevoir la visite de ses proches jusqu’à ce que le Maroc mette en œuvre les décisions du groupe de travail des Nations unies sur la détention arbitraire demandant leur libération.

D’après vos informations, quelles sont les conditions de détention des prisonniers politiques sahraouis du groupe Gdeim Izik dans les prisons marocaines ?

Naama, comme tous les autres militants sahraouis, subit quotidiennement des violences physiques et psychologiques constantes dans les prisons marocaines. Ces violences incluent des transferts fréquents, des sévices physiques et la privation de sommeil, de nourriture et de soins médicaux. Ces pratiques ont été largement documentées par le Comité des Nations Unies contre la torture, et le Maroc n’y a jamais réagi.

Vous aussi vous êtes empêchée de rendre visite à votre mari, sans aucun soutien de votre gouvernement. Comment faites-vous face à cette situation difficile, loin de lui ?

Je pouvais voir mon mari une fois par an jusqu’en 2016, date à laquelle le Comité des Nations Unies contre la torture a condamné le Maroc pour torture infligée à Naama. En 2018, j’ai entamé une grève de la faim et, après neuf mois de protestation, j’ai pu le revoir en janvier 2019, avant d’être expulsée du Maroc. En 2025, j’ai organisé une caravane pour informer sur les conditions de détention des prisonniers de Gdeim Izik pendant trois mois dans différentes villes en France et en Espagne, jusqu’à la tentative, avec 4 députés espagnols, d’entrer au Maroc à Tanger, avec le refoulement de la part des forces de sécurité marocaines.

Depuis 2019, je n’ai pas vu mon mari et je ne peux lui parler au téléphone que trois fois par semaine pendant moins de quatre minutes. Cette situation est très difficile pour moi. En tant que militante et épouse de Naama, je suis profondément touchée par cette grève de la faim. Je fais de mon mieux pour soutenir Naama et sensibiliser l’opinion publique à son mouvement de protestation radical, même si je reconnais que ce n’est pas facile pour moi. Mais je dois rester forte, pour Naama et pour la cause sahraouie.

Cette grève de la faim intervient à un moment où de nombreux pays, notamment les États-Unis de Trump, recherchent une solution au conflit sans référendum sur l’autodétermination, tel que défini par les Nations Unies.

Nous vivons une période historique où le déni des droits humains et du droit international est devenu monnaie courante, en particulier concernant la question des détenus sahraouis et du Sahara occidental. Comment peut-on demander à un peuple d’envisager une proposition politique formulée par le même État qui continue d’occuper son territoire, d’emprisonner ses représentants politiques, de réprimer toute dissidence pacifique et d’ignorer les décisions des organes des Nations Unies ? Le Maroc confirme ainsi son statut de royaume colonial, une position alimentée par le soutien politique de pays comme la France et l’Espagne.

Naama souhaite simplement rompre ce silence qui dure depuis trois ans. En effet, les autorités pénitentiaires et politiques marocaines sont restées inactives depuis l’avis du Groupe de travail des Nations Unies sur la détention arbitraire, rendu à Genève en 2023. Cette grève de la faim est donc devenue pour lui une nécessité absolue face à l’injustice et à l’illégalité de la détention des prisonniers à Gdeim Izik. Son objectif principal est d’attirer l’attention de la communauté internationale, à commencer par les Nations Unies et les Ngo, sur le caractère arbitraire, illégal et cruel de cette détention. Quiconque connaît véritablement le peuple sahraoui sait que la valeur qui lui est la plus chère est la liberté. C’est le fil conducteur de son histoire : le désert, l’exil, les camps de réfugiés, la résistance. Ce même sentiment de liberté qui anime Naama dans son combat.

Les opinions exprimées dans les articles publiés sur le site d’Investig’Action n’engagent que le ou les auteurs. Les articles publiés par Investig’Action et dont la source indiquée est « Investig’Action » peuvent être reproduits en mentionnant la source avec un lien hypertexte renvoyant vers le site original. Attention toutefois, les photos ne portant pas la mention CC (creative commons) ne sont pas libres de droit.


Vous avez aimé cet article ?

L’info indépendante a un prix.
Aidez-nous à poursuivre le combat !

Pourquoi faire un don ?

Laisser un commentaire

Qui sommes-nous ?

Ceux qui exploitent les travailleurs et profitent des guerres financent également les grands médias. C’est pourquoi depuis 2004, Investig’Action est engagé dans la bataille de l’info pour un monde de paix et une répartition équitable des richesses.