Trois questions à Jérémie Piolat sur le colonialisme israélien

Tandis que s’additionnent les massacres d’Israël autour de Rafah (Gaza), beaucoup s’interrogent : « Comment en sortir ? » ; quelles priorités sont à défendre pour que cessent le génocide des Palestiniens et la guerre au Moyen-Orient ? Indéniablement, les mots colonialisme et sionisme font partie de l’équation. A rebours du bavardage complice des médias israélo-embarqués pour qui ces deux mots sont devenus des « totems de divinité »... Docteur en sciences politiques, anthropologue et auteur du livre Portrait du colonialiste, Jérémie Piolat travaille depuis longtemps sur la violence et les destructions intrinsèques au colonialisme. Trois questions à Jérémie Piolat.


Investig’Action : Dans votre livre, en 3ème réédition augmentée, Portrait du colonialiste, vous écrivez que le fait colonial « commence en niant toute humanité et toute valeur à ceux qu’il va détruire ». Dès lors, il nous incombe de « décider si nous voulons ou non être les héritiers de ce ravage ». En quoi le fait colonial israélien se distingue-t-il ou non des autres formes de colonialisme ?


Jérémie Piolat
 : Chaque colonialisme a sans doute ses spécificités et ses mythes justificateurs singuliers mais si l’on s’en réfère à ce qui caractérise la colonisation, la réponse à votre question est « non » : ce que vous nommez de manière intéressante le « fait colonial israélien » ne se distingue substantiellement en rien des autres colonialismes.

Dès le départ, il y a une prise de terre organisée par des groupes venant de l’extérieur au début du 20ème siècle et qui n’a cessé de se poursuivre depuis, avec comme objectif et conséquence la subalternisation des Palestiniens demeurant en Israël et l’expulsion ininterrompue quand ce n’est pas tout simplement l’assassinat massif régulier de Palestiniens demeurant en théorie au dehors d’Israël.

Israël est donc fondé objectivement – tel que le reconnaît, par exemple, le dit « nouvel historien » ultra-sioniste et sincèrement arabophobe Benny Morris – sur une prise de terre doublée d’une expulsion et expropriation des populations autochtones [1]. Ces violences matérielles se doublent de ce qui est le propre des dynamiques colonialistes : une tentative d’infériorisation constante symbolique des populations spoliées, au fil de laquelle celles-ci vont finir par être désignées comme responsables de leur sort.

En vertu de ce processus de disqualification, les Palestiniens – comme ailleurs en un autre temps, les Algériens – ne sont pas maltraités parce qu’Israël est colonial mais parce que les Arabes sont substantiellement violents, archaïques et barbares de par leur culture (expertise coloniale sudaliste, mobilisée notamment par Benny Morris, éminent universitaire israélien) ou leur patrimoine génétique (expertise coloniale raciste). Israël partage avec les autres faits coloniaux occidentaux l’adoption de cette posture qu’est la défiguration systématique de ceux qu’on spolie et détruit.

De nombreux dignitaires israéliens – et leurs soutiens – assument d’ailleurs, par moment, ouvertement cette posture. Par exemple, sur la télévision israélienne, le 8 octobre, Benjamin Netanyahu, annonçait tout simplement : « Nous transformerons Gaza en une île de ruines ». À la télévision, encore, le 9 octobre, le ministre israélien de la défense, Yoav Gallant, prévenait : « Il n’y aura pas d’électricité, pas de nourriture, pas de carburant. Tout est fermé ». Puis il a ajouté : « Nous nous battons contre des animaux humains et nous agissons en conséquence ». Nous connaissons depuis, précisément, quels types de « conséquences » évoquait alors Gallant.

Enfin, Mme Tally Gotliv, membre du Likoud et députée à la Knesset [Parlement israélien], postait, le 9 octobre, sur X : « Missile de Jéricho ! Arme du jugement dernier ! C’est mon opinion. Des armes puissantes à tirer sans frontières. Gaza à écraser et raser sans pitié ».

Au regard de cela, il serait difficile d’affirmer qu’Israël n’est pas une colonisation moderne occidentale et raciste comme une autre…

Le caractère profondément colonial d’Israël s’illustre également avec cette double posture : d’une part certains dignitaires aiment à répéter qu’Israël est le brave petit soldat de l’Occident face à la Barbarie (arabe). D’autre part, l’état israélien s’affirme régulièrement comme profondément occidentaliste. Il reprend de l’occidentalisme et du suprématisme blanc l’islamophobie, l’arabophobie, la négrophobie, l’envie d’être perçue comme une société hyper technologiste, etc. Ce qui peut sembler surprenant voire saisissant au regard de « l’amour pour les personnes juives » que portent en eux, au fond, les suprématistes blancs.

Néanmoins, il y a une spécificité que je perçois dans le colonialisme israélien : c’est la rencontre entre l’occidentalisme anti-Suds et le sionisme religieux, soit le fait de justifier ses actions, y compris un nettoyage ethnique radical, par le fait que celles-ci relèveraient d’une volonté divine et d’une destinée biblique. Ce qui rend alors la discussion peu concevable.

J’évoquerais aussi le sociologue afro-descendant Charles Mills [2] qui a identifié ce que l’on pourrait appeler une distorsion cognitive engendrée par le colonialisme et le suprématisme blanc (précisément, Mills parle, entre autres, d’« univers racial fantaisiste ») [3]. Via cette distorsion, les personnes sionistes et leurs soutiens peuvent tenir de longs discours d’expertise sur la mentalité présupposée de communautés arabes et palestiniennes qui finalement n’existent que dans leur imagination.

En « vertu » encore de cette distorsion, certains affirment, en toute honnêteté parfois, que tuer 15 000 enfants via des bombardements, « contrairement au terrorisme arabe », ne relève pas d’une volonté de tuer ces enfants.

Je pense qu’ils y croient. Une certaine forme de sionisme exacerbé semble brouiller le sens des réalités. Il suffit de voir de quelle manière est mobilisée – depuis longtemps mais avec insistance – la notion de « dégât collatéral ». Si, au cours d’une fusillade entre deux groupes rivaux, une personne innocente est blessée ou tuée, on peut mobiliser cette expression de « dégât collatéral ». Mais le peut-on lorsqu’on parle de plus de 40 000 morts au fil de 8 mois de bombardements et d’attaques militaires au sol ? Même en face des images des carnages filmés en direct ? Non, pour faire cela, il faut que quelque chose dysfonctionne, intellectuellement.  

Enfin, je ne doute pas que certains sionistes aient pu croire sincèrement – durant très longtemps, et peut-être encore aujourd’hui – que le colonialisme israélien était ou finirait par être un colonialisme spécial, plus moral, moins violent, capable de se limiter. Le génocide en cours depuis le 8 octobre nous montre – plus que jamais – qu’il n’en est rien… Il ne peut exister de « colonialisme modéré » : la destinée du colonialisme est de rester violent ou de voir sa violence se développer de manière exponentielle.


Investig’Action : Le sionisme ne pourra disparaître qu’avec la contribution renouvelée des 120 000 manifestants israéliens anti-Netanyahou, des activistes juifs décoloniaux de l’extérieur (Collectif Tsedek en France) et activistes juifs diasporiques (Eléonore Bronstein à Bruxelles) ? Autrement dit : l’Afrique du Sud a eu le président afrikaner Frédéric De Klerk pour contribuer à en finir avec l’apartheid ; la Russie, le président russe Mikhaïl Gorbatchev pour en finir avec le système soviétique ; Israël aura-t-il un jour un.e leader politique capable de décider d’en finir avec le colonialisme sioniste ?


Jérémie Piolat
 : Votre question est très intéressante et cruciale. Je ne peux que saluer toutes les personnes juives, d’Israël ou d’ailleurs, qui luttent contre le génocide à Gaza. Je pense que le rôle des activistes de la diaspora que vous évoquez, qui sont antisionistes ou simplement même non-sionistes, est très important pour rompre avec la stratégie de prise en otage des personnes juives par les gouvernants israéliens les plus radicaux, qui voudraient amalgamer juifs et sionisme, quelle que soit la forme de ce dernier.

L’horreur actuelle a été l’occasion pour beaucoup d’activistes d’en finir avec cette assimilation inacceptable et illogique. Si le sionisme – ou, finalement, n’importe quel autre courant politique – relève d’un choix et d’une vision politiques et moraux, l’origine ethnique ou culturelle ou communautaire n’a même pas à être prise en compte, que ce soit pour soutenir ou combattre ce mouvement.

Je ne peux qu’être touché par les images d’Israéliens se confrontant à la police de l’Etat israélien actuel, ouvertement raciste et aveugle à sa propre violence (ou pire : satisfait de cette dernière).

Pour autant, ces activistes minoritaires peuvent-ils jouer un rôle crucial dans la société actuelle israélienne dont les élus n’ont fait que durcir, depuis 30 ans, leur politique envers les Palestiniens ? Je ne sais pas : on parle de personnes expulsées de leurs maisons, dépossédées de leurs terres cultivées, violentées, menacées et insultées quotidiennement, régulièrement bombardées, entravées dans leur mobilité, de milliers de prisonniers politiques parmi lesquels des enfants…

Certes, des forces intérieures joueront, à un moment donné, un rôle décisif. Mais c’est rarement par les seuls mouvement internes aux sociétés colonisatrices que ces dernières renoncent au colonialisme.


Investig’Action : En finir avec le colonialisme israélien passe-t-il obligatoirement par l’abandon et le discrédit total du sionisme ? C’est-à-dire par l’instauration, sur la terre de Palestine, d’un Etat, binational, « un homme, une voix, un Etat !“, tel que le défend la juriste franco-palestinienne Rima Hassan – candidate LFI aux élections européennes – et, avant elle, les intellectuels américains d’origine palestinienne et juive : Edward Saïd et Noam Chomsky ?


Jérémie Piolat : Au final, ce sont les Palestiniens qui décideront. En fonction des positions de la partie israélienne et du rapport de force. Pour ma part, je soutiens une décolonisation – destinée morale de toute colonisation – et suis pour « Un Etat commun », que revendiquait notamment l’éditeur et auteur Éric Hazan (Paix à son âme) dans l’ouvrage du même nom [4].

Dans cet Etat palestinien-juif, en résumé, sera inscrit dans la Constitution la protection étatique de tous les citoyens arabes et juifs ; l’égalité entre arabes et juifs face à la loi, quelle que soit la religion des uns et des autres ; l’égale présence des arabes et juifs dans les fonctions militaires et toutes les institutions, le bilinguisme, le droit au retour, etc.

Pour y arriver, j’ignore par quels processus il faudra passer ? Les Palestiniens accepteront peut-être, momentanément, la « solution à deux états », par épuisement, en espérant que cette solution soit beaucoup moins injuste qu’en 1993…

J’ignore aussi comment, au regard du génocide en cours, les Palestiniens pourront pardonner à la large part de la société israélienne qui a soutenu le rasage de Gaza et l’assassinat de – pour l’instant – 40 000 femmes, enfants et hommes ; même si ces israéliens regrettent un jour d’avoir pu tenir une telle position.

Les activistes anticoloniaux actuels israéliens auront sans doute un rôle déterminant à jouer dans un processus à venir de réconciliation et surtout de pardon et avant tout de reconnaissance de la vérité. Dans combien de temps cela sera-t-il possible au regard de ce qu’il se passe actuellement ; même si le génocide, si Dieu le veut, s’arrêtait aujourd’hui même ?

Les Palestiniens viennent d’apprendre ou de rappeler, sur leurs propres corps, au monde entier et notamment occidental, à quelle violence pouvait se laisser aller – si on ne réagit pas – l’ultra-libéralisme couplé au suprématisme blanc (objectivable) et à l’autoritarisme élitiste. 

Le monde devra rester présent pour les Palestiniens et vigilant durant le processus de paix, de reconstruction et de soins de la Palestine défigurée. Si celui-ci advient. 


Propos recueillis par Olivier Mukuna


Source : Investig’Action


[1] Benny Morris, « Israël. “Ben Gourion aurait dû expulser tous les arabes” » , Courrier international, 21 janvier 2004.  

[2] Charles W. Mills, « Le Contrat racial », Mémoire d’encrier, 1997, p.53.

[3] Idem.

[4] Éric Hazan et Eyal Sivan, “Un Etat commun – Entre le Jourdain et la mer », Paris, Editions La Fabrique, 2012.

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