Sénégal : vers la sécheresse dictatoriale

Début juin, la violente répression policière à Dakar et Ziguinchor a fait, officiellement, 16 morts. Deux fois plus, selon plusieurs associations locales des droits humains, et 23 morts selon Amnesty international. C’est la condamnation d’Ousmane Sonko (Pastef) à deux ans de prison ferme pour « corruption de la jeunesse » qui a rallumé une colère citoyenne préexistante. Pour le moment, la décision judiciaire empêche l’opposant Sonko de se présenter aux présidentielles de 2024. Beaucoup voient dans cette « parodie de justice » la main du président, Macky Sall, soupçonné de briguer un troisième mandat présidentiel (anticonstitutionnel) et accusé de défigurer le Sénégal en un Etat oligarchique, sous contrôle total des multinationales et défaillant sur le plan des libertés démocratiques.


Au Sénégal, d’un point de vue climatique, il y a deux saisons. La sèche et celle des pluies. Or, depuis plusieurs années, d’un point de vue sociopolitique, ce pays de plus de 18 millions d’habitants s’enfonce dans une sécheresse dictatoriale…

Au pouvoir depuis onze ans, à huit mois de la fin de son second mandat, le président de la République, Macky Sall, fait face à une contestation populaire inédite. Il s’agit, ni plus ni moins, de la plus grave crise politique depuis 1988 (année où une grève générale doublée d’une contestation électorale avaient fait chanceler l’ex-président Abdou Diouf). Au compteur de 2023 : entre 15 et 30 morts… En majorité des jeunes gens, de moins de trente ans, tombés sous les balles de la police.

A ce lourd bilan meurtrier, s’ajoute plus de 500 arrestations (selon le décompte des autorités), des dévastions commerciales et immobilières conséquentes, l’internet réduit ou coupé, plusieurs réseaux sociaux « momentanément » fermés (Facebook, Whatsapp et Twitter) sur décision gouvernementale, l’Université Cheik Anta Diop (la principale Université située à Dakar) fermée « jusqu’à nouvel ordre » et – last but not least – la présence de milices ou de groupes armés, circulant en pick-up blancs, visibles sur plusieurs vidéos, qui accompagnent les forces de l’ordre pour tirer à balles réelles sur les manifestants1

 

La confrontation entre la police sénégalaise et les jeunes s’opposant à l’arrestation d’Ousman Sonko a fait 14 morts en mars 2021.


En 2021, une première explosion de violences contre l’actuel pouvoir présidentiel s’était déjà produite et avait fait, officiellement, 14 morts. L’origine de la colère citoyenne d’alors : l’arrestation d’Ousmane Sonko, accusé de « viols et menaces de mort » par Adji Sarr, une employée d’un salon de massage de Dakar.

Mais qui sont Oussmane Sonko et Adji Sarr ? Quelle est cette « affaire de viols » qui a valu à l’opposant politique deux ans de prison ferme comme l’inéligibilité ? Une décision judiciaire dont l’indépendance douteuse a confirmé la fracture de la société sénégalaise, aujourd’hui très divisée… Enfin, pourquoi Macky Sall cultive-t-il une ambiguïté sur son destin politique, tout en assignant à résidence (très) surveillée son principal opposant et adversaire, Ousmane Sonko ?

Autant de questions qui donnent des migraines à certains médias traditionnels occidentaux, plus habitués, il est vrai, à dérouler stéréotypes et superficialités négrophobes dès que… «des Africains s’entretuent». Néanmoins, ce bilan mortel sur fond de climat insurrectionnel les a surpris et poussé certains à vouloir « comprendre ». Car de telles violences – minimum 15 morts en 3 jours – sont inédites dans ce pays francophone d’Afrique de l’Ouest. Une république sénégalaise réputée pour sa stabilité, son respect global des repères démocratiques et du dialogue social, pilotée par des présidents « bien élus », tous acquis aux intérêts géostratégiques de l’Occident en Afrique… au grave détriment socio-économique d’une majorité de leur population.

L’affaire Sonko-Saar

C’est en mars 2021 qu’éclate le scandale « Sweet beauty », du nom de ce salon de massage de Dakar où travaillait Adji Sarr. Cette jeune femme de 20 ans dépose plainte contre le député Ousmane Sonko, également maire de Ziguinchor (deuxième ville du pays). Elle l’accuse de plusieurs « viols consécutifs et de menaces de mort », perpétrés sur son lieu de travail, entre décembre 2020 et février 2021. De son côté, Sonko a reconnu avoir fréquenté le Sweet beauty pour y soigner des « problèmes lombaires », mais nie, jusqu’à ce jour, les accusations portées contre lui et dénonce, inlassablement, une machination politique visant à l’écarter des élections présidentielles (2024).

Ancien inspecteur des impôts et originaire de Casamance (sud du pays), Ousmane Sonko acquiert une notoriété en 2016 lorsqu’il dénonce, durant des mois, des malversations financières impliquant plusieurs personnalités politiques et hommes d’affaires sénégalais. Parmi ceux-ci, Aliou Sall, frère cadet de Macky Sall, président de la république depuis 2012… En août 2016, par décret présidentiel, Ousmane Sonko est viré de la fonction publique au motif d’avoir « manqué à l’obligation de discrétion professionnelle»… 

 

Ousmane Sonko, président du Pastef (Patriotes africains du Sénégal pour le travail, l’éthique et la fraternité).

De lanceur d’alerte, le Casamançais devient alors politicien et fonde son parti, le Pastef (Patriotes africains du Sénégal pour le travail, l’éthique et la fraternité). Élu député en 2017, Ousmane Sonko se présente ensuite à la présidentielle de 2019 au terme de laquelle il est arrivé troisième.

Année après année, Sonko s’est imposé, à 48 ans, comme un homme politique au discours radical contre les dérives du système sénégalais, sa corruption persistante en politique et dans l’administration, ses combines obscures franco-sénégalaises ne bénéficiant qu’à une élite compradores, marquée du sceau de la France-Afrique, et dont Macky Sall incarne, peu ou prou, « la continuité ».

 

Le discours de Sonko emporte une large adhésion dans la jeunesse sénégalaise comme chez les autres laissés-pour-compte d’onze années de présidence Sall. Et dans un pays où la moitié des habitant.e.s ont moins de 18 ans et les moins de 35 ans représentent 72 % de la population, ça compte, politiquement…  

 

Adji Sarr, 21 ans, a déposé plainte contre Ousmane Sonko pour “viols et menaces de mort”.

Originaire d’un milieu modeste, Adji Sarr, incarne, par ses accusations contre Ousmane Sonko et par sa ténacité, les aspirations de millions de Sénégalaises qui exigent que les violences faites aux femmes et « la culture du viol » soient enfin sanctionés et réprimés par les Institutions de leur pays (depuis 2020, les auteurs de viol et d’actes pédophiles peuvent être condamnés à la réclusion à perpétuité2).

Pour autant, ces nobles revendications féministes semblent instrumentalisées, jusqu’au sommet du pouvoir, pour de vils objectifs de «lutte des places». Le fait que plusieurs membres du gouvernement aient vite soutenu Adji Sarr dans sa «quête de justice», a greffé au dossier un relent politicien délétère ; auquel s’est ajoutée la levée de l’immunité parlementaire de Sonko en février 2021 et des arrestations arbitraires de membres du Pastef3.

Un témoignage dérangeant

Toujours en 2021, la propriétaire du salon de massage Sweet beauty, Ndèye Khady Ndiaye (qui se présentera d’abord sous deux fausses identités : « Amy Diop » et « Absa Diagne ») donne une interview retentissante à un média en ligne sénégalais3 dans lequel elle dit avoir « toujours soupçonné Adji Sarr de fomenter quelque chose contre Sonko ».

 

Ndèye Khady Ndiaye, patronne et propriétaire du salon de massages Sweet Beauty (Dakar).

Pour cette raison, la patronne décide de lui adjoindre une autre masseuse lorsque l’opposant politique reviendra au salon. « Mais une fois à l’intérieur, Adji a demandé à la fille, qui est une débutante, de sortir et de la laisser seule avec Ousmane Sonko », affirme Ndèye Khady Ndiaye. Elle enchaîne :« Lorsqu’Adji est sortie de la cabine, je l’ai entendu parler avec quelqu’un au téléphone et elle a répondu qu’il a éjaculé. Le gars lui a ensuite demandé de se dépêcher pour partir. Une voiture noire est venue la chercher la nuit même vers 23 heures, en plein couvre-feu et bien escorté. Je suis persuadé que ce sont ces gars qui ont payé la fille pour créer des problèmes à Ousmane Sonko »4.

Avant cet épisode, la patronne du Sweet beauty déclare avoir encore surpris Adji Sarr au téléphone confier à un autre mystérieux interlocuteur « qu’elle était au top, parce que c’est elle qui s’occupait du massage du président Sonko. Son interlocuteur lui a répondu : ‘Je voudrais qu’on fasse un deal. Il faut que tu fasses l’impossible pour entretenir un rapport avec lui.’». C’est à partir de ce jour-là qu’elle aurait ordonné à une autre masseuse d’accompagner Sarr pour la séance de Sonko.

Et Ndiaye de conclure au micro du journaliste sceptique : « Je dis juste qu’on a demandé à Adji au téléphone si elle avait été au bout et elle a dit ‘oui ‘. Ensuite on lui a dit de partir rapidement pour l’hôpital. En quittant la maison, Adji ne m’a jamais dit qu’elle avait été violée. Elle m’a dit qu’elle était enceinte, en pleurs. Quand je lui ai demandé qui était l’auteur de la grossesse, elle est partie en me disant qu’elle allait m’expliquer. C’est par la suite, le lendemain mercredi, que j’ai été convoquée à la Section de recherches de la gendarmerie, à Colobane. Là, on m’a parlé de viol. Elle était là, devant le gendarme. J’ai été surprise car elle m’avait dit autre chose, mais jamais elle ne m’a parlé de viol.»5

Double condamnation à de la prison ferme

Le 1er juin, la chambre criminelle du Tribunal de Dakar rend sa décision très attendue dans le dossier Sonko-Saar. Et celle-ci étonne du point de vue du droit. Le Tribunal a, en effet, écarté les présomptions de « viols et de menaces de mort », fautes de preuves, mais a néanmoins condamné Ousmane Sonko à deux ans de prison ferme et à une amende de 20 millions de francs CFA (30 565,65 €).

 

Incompréhensible, jusque dans le camp des détracteurs de Sonko, ce motif de « corruption de la jeunesse» sonne immédiatement comme des représailles politiques « venues d’en haut » plutôt que comme un prononcé judiciaire solide et fondé.

S’ajoute la même condamnation (2 ans de prison de ferme) contre la patronne du Sweet Beauty pour «incitation à la débauche». Son interview aura finalement laissé de marbre les juges dakarois. Les avocats d’Adji Sarr comme ceux de Ndèye Khady Ndiaye ont annoncé leur intention de faire appel6

Dangereuse ambiguïté présidentielle

Aux suspicions de manipulation judiciaire dans le but d’écarter un adversaire politique pour mieux briguer un troisième mandat, Macky Sall ne répond pas clairement. Il temporise et traîne surtout un «passif». En effet, avant « le cas Sonko », deux opposants historiques, Karim Wade (le fils de l’ex-président Abdoulaye Wade [2000-2012], exilé au Qatar depuis 2016) et Khalifa Sall (maire de Dakar de 2009 à 2017), ont été rendus inéligibles après leurs condamnations judiciaires (respectivement en 2014 et 2017) au termes de procès émaillés d’irrégularités…

En addition, « l’affaire Sweet beauty » comme l’usage de moyens étatiques pour exercer une coercition accrue et arbitraire sur Ousmane Sonko ont largement brouillé l’image de ladite démocratie sénégalaise. Ce qui a également renforcé la résistance populaire à toute idée d’arrestation d’Ousmane Sonko ainsi que crédibiliser les appels de celui-ci à descendre dans la rue pour défendre les libertés.

 


Fondamentalement, comme le dépeint
Ousmane Diallo, chercheur et politologue sur l’Afrique de l’Ouest pour Amnesty International : « Ousmane Sonko articule des griefs partagés au sein de la société sénégalaise, quant à la prédation de l’économie par les élites, à la captation de l’économie sénégalaise par des capitaux étrangers, en particulier français, qui bénéficient d’exemptions fiscales sans impact positif sur les conditions des travailleurs, et aux collusions entre cercles du pouvoir et cercles maraboutiques, dont les intérêts convergent souvent  sans que « ceux d’en bas » ne soient pris en compte […] Pour toutes ces raisons, Ousmane Sonko est vu comme le seul (et peut-être le dernier) espoir ».7

La plupart des observateurs convergent sur un point : le flou entretenu par Macky Sall sur (ses intentions en) 2024 forge, année après année, un terrible facteur de tensions. Pour rappel, Macky Sall a été élu en 2012 (pour un septennat), puis réélu en 2019 (pour un quinquennat). Mais avant sa réélection, en 2016, l’actuel président a fait réviser la Constitution. Celle-ci stipule désormais que « nul ne peut exercer plus de deux mandats consécutifs ». Le désignant comme leur candidat naturel pour 2024, les partisans de Macky Sall estiment, eux, que la révision constitutionnelle aurait… « remis les compteurs à zéro »8.

 

Macky Sall, président du Sénégal depuis 2012, semble vouloir s’accrocher au pouvoir, quitte à avoir de plus en plus de sang sur les mains…

Interpellé par l’opposant (inéligible) Khalifa Sall sur « un troisième mandat », Macky Sall a répondu par deux interrogations qui en disent long : « Dire que je ne serai absolument pas candidat, au nom de quoi ? Du simple vouloir des fauteurs de troubles ? »9

Enfin, après une visite surprise au khalife des Mourides, confrérie religieuse détentrice d’une grande influence politique au Sénégal, Macky Sall a fait fuiter, le 7 juin, une sorte de compromis, censé réduire la pression.

Il serait prêt à renoncer à un troisième mandat à condition que l’actuel soit prolongé jusqu’en 2026 pour « remettre de l’ordre dans le pays », selon le quotidien Le Témoin10…  La présidentielle 2024 serait donc reportée. Le tollé ne s’est pas fait attendre et le « Non à un troisième mandat !» a continué d’électriser l’opposition, une partie croissante des Sénégalais ainsi qu’à l’extérieur du pays.

Front anti-Macky de Dakar à Paris…

Dès le 2 juin, le journal Afrique de TV5 Monde tente de prendre du recul avec l’hyper-proximité des massacres perpétrés à Dakar et Ziguinchor. Invité politique : Pape Djibril Fall, député indépendant, membre du groupe d’opposition « Les serviteurs » et concurrent déclaré (ou potentiel) d’Ousmane Sonko à la présidentielle du 25 février 2024.

D’emblée, le politicien de 35 ans montre qu’il n’est pas venu pour faire un usage intempestif de la langue de bois : « A partir du moment où les chefs d’accusation – viols et menace de mort – ont été écartés, Ousmane Sonko devait être tout bonnement acquitté… Cela conforte l’idée selon laquelle le président Macky Sall n’a jamais levé le pied sur son ambition de réduire l’opposition à sa plus simple expression. Avec ce verdict, nous avons senti qu’il y avait une volonté manifeste d’écarter un candidat à l’élection présidentielle. »

Pape Djibril Fall, député sénégalais de l’opposition, sur le plateau de TV5Monde, le soir du 2 juin 2023.

Pour Fall, la motivation nucléaire du pouvoir est limpide : «Tous les actes posés aujourd’hui par Macky Sall et le camp du pouvoir sont faits pour légitimer une troisième candidature. Tous leurs actes montrent que Macky Sall va y aller ! Or, aujourd’hui en Afrique, il n’est plus question de permettre à un président sortant de dire si, oui ou non, il va briguer un troisième mandat : Macky Sall ne peut et ne doit pas être candidat ! »

Interrogé sur la bipolarisation de la société sénégalaise, Fall confirme le diagnostique : « Aujourd’hui, il y a deux camps au Sénégal. Ceux qui veulent la démocratie et les libertés individuelles et ceux qui veulent un recul démocratique à tous points de vue. Ces deux camps s’affrontent et nous, nous avons choisi le camp des libertés démocratiques. »

Trois jours plus tard, toujours à Paris mais, cette fois, à l’Assemblée Nationale, c’est le député écologiste (Nupes) Aurélien Taché qui interpelle la ministre française des Affaires étrangères, Catherine Colonna, sur « la situation explosive » au Sénégal et « la dérive autoritaire en cours dans ce pays ».

           Aurélien Taché, député écologiste français.

Avec, en conclu, une « question simple » : « Malgré la tournure extrêmement grave qu’ont pris les événements, ni vous, Madame la ministre [des Affaires étrangères], ni le président, auquel j’ai écrit aussi, n’ont réagi… Ce silence ne peut que renforcer un sentiment anti-français, jusqu’ici largement contenu, dans ce pays alors que nous avons déjà été chassés du Mali ou du Burkina-Faso. Cette parole, Madame la ministre, est pourtant très attendue des Sénégalais. Alors ma question est simple : la France va-t-elle se murer dans un silence coupable sur ce qui se passe à Dakar et s’apprête-t-elle à reconnaître un troisième mandat du président Macky Sall, pourtant interdit par la Constitution sénégalaise ? »

 

… en passant par Cotonou

La veille de cette interpellation parlementaire, le 5 juin 2023, dans les rues de Cotonou (capitale du Bénin), l’activiste franco-béninois Kemi Seba se filme. Pour diffuser une vidéo intitulée : « En finir avec les pions du néocolonialisme français que sont les Macky Sall». Quatre noms d’autocrates france-africains suivent mais – contrairement à l’activiste prolixe – nous sommes tenus à une certaine concision narrative.

On le sait : le leader de l’ONG Urgences panafricanistes (Urpanaf) a vécu, travaillé et militer six ans au Sénégal avant de s’en faire expulser (officiellement pour avoir brûler un billet de 5000 francs CFA [7, 65 €] en place publique)11. C’est néanmoins 6 ans de plus que les 5 jours d’Aurélien Taché passé à Dakar… Mais Kemi Seba, lui, reste diabolisé par la quasi totalité des médias et de la classe politique française. Pour autant, via les réseaux sociaux, son discours radical porte et infuse depuis des années ; à la fois auprès d’une partie de la jeunesse d’Afrique de l’Ouest mais également des diasporas afro-descendantes d’Europe, d’Amérique centrale et du Nord.

 

L’activiste franco-béninois Kemi Seba (à gauche) aux côtés de l’acteur américain, Djimon Hounsou, également d’origine béninoise.

Extraits de sa vidéo Facebook, qui dépasse aujourd’hui les 650.000 vues : « Dans sa stratégie de vouloir gratter un troisième mandat, Macky Sall a compris que s’il laisse le frère Ousmane Sonko, son opposant le plus radical […] arriver au pouvoir, il finira à son tour au placard ! Macky Sall est donc prêt à brûler son pays […] Le seul responsable de ces morts au Sénégal, c’est celui qui a imposé une justice qui n’en a que le nom et est, une injustice caractérisée ; inventant des motifs pour criminaliser celui qui se profile comme son premier opposant. Même les juges, qui sont des gens corrompus par le président de la république, n’ont pas pu prouver cette histoire de viols… »12

 

 

Devançant les critiques qui l’amalgameront immédiatement à un « jeteur de Kerosen sur le feu », Seba ajoute : « Je n’appelle pas à la violence mais à la justice caractérisée. Tant que le président Macky Sall ne dira pas qu’il ne brigue pas un troisième mandat, la résistance ne doit pas s’arrêter ! Et je vous le dis : si je n’étais pas interdit d’entrée sur le territoire sénégalais, je vous assure que je serais parti avec mon équipe pour venir au Sénégal. Pour prêter mains fortes aux nôtres […] Tous les frères et soeurs incarcéré.e.s sont des martyrs de la souveraineté africaine […] Ce sont des martyrs d’un processus d’auto-détermination, de décolonisation, qui a commencé avec le Mali et le Burkina-Faso. Le Sénégal est une autre étape. Et nous allons tout faire pour que Macky cesse de conduire le bus de la France-Afrique […] La seule solution pour que ce bus devienne celui de la souveraineté sénégalaise, c’est que Ousmane Sonko puisse être Président du Sénégal […] Nous devons mettre Macky Sall – politiquement, j’insiste – hors d’état de nuire ».

 

« Du jamais vu »


Boubacar Boris Diop
est âgé de
76 ans. Largement inconnu des moins de 30 ans d’Occident (dont certains suivent religieusement Kemi Seba) et qui n’allument leur cerveau que si l’on s’adresse à eux en langage vidéo…

Le célèbre écrivain et intellectuel sénégalais, Grand prix littéraire d’Afrique noire pour l’ensemble de son œuvre (2000) et lauréat du Neustadt international Prize for Literature (2022), n’en revient pas. « C’est quelque chose de jamais vu », a-t-il déclaré au quotidien espagnol El Pais.13  au sujet de l’effroyable répression meurtrière survenue dans son pays. « D’abord pour sa violence. Deuxièmement, en raison de son intensité, on dirait qu’elle va durer. Et enfin pour son impact, même les footballeurs de l’équipe nationale et les lutteurs sont sortis pour dénoncer ce qui se passe. »

Boubacar Boris Diop, écrivain sénégalais, panafricaniste et anticolonialiste. Il a aussi été journaliste et dirigé le quotidien indépendant “Le Matin de Dakar”.

Partageant l’avis que le jugement controversé équivaut à un subterfuge politique grossier pour écarter Sonko des présidentielles 2024, Diop se montre néanmoins sceptique sur la capacité du quadragénaire radical à diriger, un jour, la république sénégalaise. « Le risque pour lui est de penser qu’il est populaire et que cela suffit. Malgré toutes ses vertus, je pense qu’il n’est pas prêt à diriger un pays».

Selon le septuagénaire, l’affaire de viols a cadenassé tout débat politique serein et fait de Sonko le politicien le plus populaire du Sénégal. « Cela ne signifie pas pour autant qu’il soit le plus compétent », ajoute Diop, grinçant. « Il est innocent, il devrait pouvoir se présenter. Je crois en son intégrité personnelle, mais il n’a pas encore les compétences pour diriger ce pays »14.

Sur la « parodie de justice », Boubacar Boris Diop ne transige pas : « L’accusation de viol était une infamie. Toutes les manœuvres pour l’empêcher de se présenter aux élections ont été odieuses. Le problème est que Macky Sall et son entourage sont tellement passionnés qu’ils en ont fait une victime, un martyr, et personne n’a pu sérieusement l’interroger sur son programme de gouvernement ».

L’écrivain glisse ensuite une inquiétude à l’opposant assigné à résidence par le pouvoir présidentiel : «Au Sénégal, il faut arrêter de choisir des monarques, il y a une énorme concentration de pouvoirs entre les mains d’un seul homme. C’est une usine de dictateurs. Je suis inquiet, par exemple, qu’Ousmane Sonko ne parle pas de ça. »

Amer, Boubacar Boris Diop voit s’échapper la démocratie sénégalaise qui relève, selon lui, d’une longue illusion : « On parle toujours de la démocratie sénégalaise, mais je pense que cela n’a jamais été réel. Maintenant, le régime est allé très loin dans la manipulation, la mystification et la haine. »

Très loin ou trop loin ?

Olivier Mukuna

 

5Ibidem

6Ibidem.

10 Ibidem.

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