Sénégal : de prisonnier à Président

Dix jours après l'éclatante victoire de Diomaye Faye aux présidentielles, la désignation d'Ousmane Sonko comme Premier ministre et la formation éclair d'un gouvernement « de rupture », le Sénégal continue à revitaliser sa démocratie. Bien qu'il revienne de loin ; soit 12 années d'enfer sous l'apprenti-dictateur Macky Sall, soutenu par la France de Hollande puis de Macron. Telle une renaissance sud-africaine, deux ex-prisonniers politiques pilotent désormais l'Etat sénégalais et font face à plusieurs défis pour améliorer le sort socioéconomique des citoyens. Comment un tel revirement, souverainiste et panafricain, a-t-il été possible ? Une analyse de Saïd Bouamama (I'A). 

Le 29 mars, le Conseil constitutionnel sénégalais confirmait l’élection du candidat de l’opposition Bassirou Diomaye Faye à la fonction présidentielle. Cette victoire a été obtenue, dès le premier tour, avec un score de 54.8 % des voix.

Aucune contestation des 19 autres candidats n’a été déposée suite à ce résultat électoral. Le taux de participation à ces élections présidentielles a été de 62 %. Ces quelques données suffisent à comprendre que le peuple sénégalais a transformé ces élections en référendum.

Au-delà du changement de président, c’est pour ou contre la rupture avec la politique françafricaine de l’ancien président Macky Sall qu’ont voté les Sénégalaises et les Sénégalais en choisissant nettement la rupture, c’est-à-dire en exigeant une politique de souveraineté nationale.

Candidat du parti des Patriotes Africains du Sénégal pour le Travail, l’Ethique et la Fraternité (PASTEF) dont il est un des fondateurs, Bassirou Diomaye Faye était encore en prison jusqu’au 15 mars dernier. C’est la mobilisation populaire qui a contraint Macky Sall à faire voter une loi d’amnistie, au début du mois de mars, rendant, possible la libération de Bassirou Diomaye Faye mais aussi celle du président de son parti, Ousmane Sonko, et de centaines d’autres prisonniers politiques.

Mobilisation populaire


En effet, l’ex-président Macky Sall avait justifié comme suit sa décision de faire adopter la loi d’amnistie : « Cette loi d’amnistie permettra de pacifier l’espace politique et social, de raffermir davantage notre cohésion nationale et de maintenir le rayonnement démocratique de notre pays ». La traduction de cette langue de bois politique signifie tout simplement que le pouvoir est contraint de prendre en compte la mobilisation populaire pour la libération des détenus et pour le respect des droits humains.

Dans plusieurs de nos chroniques antérieures, nous avons restitué les magouilles multiples du pouvoir sénégalais pour éloigner la candidature du président du PASTEF puis, pour reporter les élections afin de pouvoir mieux manœuvrer et obtenir une élection de continuité. A chaque étape de cette saga ubuesque, le peuple sénégalais et, en particulier, sa jeunesse était descendue dans la rue en masse pour défendre ses droits et le respect de la Constitution.

Malgré cette mobilisation, le pouvoir sénégalais empêchait toujours Ousmane Sonko en raison d’une condamnation liée à cette saga judiciaire. C’est dans ce contexte que Sonko annonce, de sa prison, son soutien au numéro 2 de son parti dont la candidature est validée par le Conseil constitutionnel. Bien qu’également emprisonné, depuis avril 2023, pour avoir critiqué les magistrats qui ont instruit le procès d’Ousmane Sonko, Bassirou Diomaye Faye peut en effet se présenter car il n’a pas encore été jugé.

C’est donc en défendant le même programme que celui de Sonko, que Bassirou Diomaye Faye a concouru à ces élections. Voter Faye c’était voter Sonko ou encore voter PASTEF pour tous ceux qui ont participé au scrutin.


Le programme du Pastef


Pour comprendre ces résultats et la formidable mobilisation de la jeunesse sénégalaise qui les ont rendus possibles, il faut donc prendre en compte le contenu du programme défendu par le nouveau président sénégalais lors de cette campagne. C’est ce programme qui a tant fait peur au président Macky Sall et à Paris et qui les a conduit à construire la saga judiciaire visant à rendre impossible l’élection de Sonko d’abord, d’un autre candidat du PASTEF ensuite.

Le programme défendu par le nouveau Président de la République sénégalaise se structure autour de cinq grandes orientations. A savoir : la création d’emplois et d’opportunités économiques, l’amélioration des conditions de vie, la promotion de l’innovation et du développement économique, le renforcement de la Gouvernance et de la responsabilité et enfin la protection de l’environnement et du développement durable.

Pour ne prendre qu’un exemple voici comment est présenté l’orientation numéro 2 consacrée à l’amélioration des conditions de vie  : « Améliorer de manière significative les conditions de vie de la population sénégalaise en mettant l’accent sur l’accès à des services essentiels tels que l’éducation, la santé, le logement et les infrastructures de base. En garantissant une couverture étendue et en luttant contre la pauvreté et les inégalités, le programme cherche à promouvoir le bien être et le développement humain durable ».

Ce qui est décrit pour cette orientation n’est rien d’autre que l’exact inverse des politiques poursuivies ces dernières décennies dans de nombreux pays africains c’est-à-dire le désengagement de l’Etat, la privatisation des services publics, la libéralisation totale de l’économie. Sous la pression de la Banque mondiale et du Fond Monétaire International (FMI), des politiques d’austérité se sont en effet installées conduisant à une paupérisation massive de la population, à la fin de l’accès à des biens de première nécessité, à la fermeture ou à la dégradation de nombreux services publics et à des inégalités régionales grandissantes, dangereuses pour l’unité nationale.

Vent anticolonial


Dès sa première déclaration en tant que nouveau Président, Bassirou Diomaye Faye a précisé ses trois priorités. A savoir : la lutte contre la corruption, la renégociation des principaux accords économiques et militaires et la sortie du franc CFA. On comprend mieux l’inquiétude de Macron de voir élire un président avec de telles priorités.

Ce discours de victoire commence par rappeler l’engagement à mener une lutte implacable contre la corruption : « En m’élisant Président de la République, le peuple sénégalais a fait le choix de la rupture pour donner corps à l’immense espoir suscité par notre projet et pour donner corps à ses aspirations, je m’engage à gouverner avec humilité, dans la transparence et à combattre la corruption à toutes les échelles ».

La peur de voir appliquer le programme souverainiste du PASTEF a conduit Macky Sall à poursuivre ses stratagèmes de déstabilisation. A quelques jours de son départ, Sall a en effet promulgué un décret plaçant la Gendarmerie sous la tutelle de l’armée. Daté du 29 mars 2024, ce décret est porteur de dangers pour l’avenir, explique l’économiste Lansana Gagny Sakho, par ailleurs membre du parti présidentiel :

« Ce décret a été signé le 26 mars 2024 après la certitude que le Président Diomaye Faye serait le prochain Président […]  La séparation des tutelles de l’armée et de la gendarmerie avait une bonne cohérence. Elle a probablement permis au Sénégal de ne pas connaître de coups… Il y avait comme un équilibre des forces. Il faut être naïf pour croire qu’il peut y avoir une paix avec Macky Sall. Tous les actes qu’il pose à quelques jours de la fin de son mandat s’inscrivent dans une logique de fragilisation du prochain Président. ».

L’élection d’un candidat patriotique, souverainiste et panafricain, à la tête du Sénégal est un nouvel indicateur du vent anticolonial qui souffle dans la région. Après le Burkina-Faso, le Mali et le Niger, c’est maintenant au Sénégal d’apporter sa contribution à la nécessaire rupture avec la Françafrique et l’Eurafrique.

Saïd Bouamama


Pour aller plus loin :

Clémence Cluzel, Au Sénégal, un espoir nommé Bassirou Diomaye Faye, La Croix du 27 mars 2024, consultable sur le site : https://www.la-croix.com

Coumba Kane, Au Sénégal, Bassirou Diomaye Faye, candidat souverainiste remporte la présidentieelle, Le Monde du 26 mars 2024, consultable sur le site: https://www.lemonde.fr

Source : Investig’Action

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