11/06/2023 Kfar Aza, Israel. An Israeli army soldier inspects some Burnt-out houses in Kibbutz Kfar Aza, where Hamas militants massacred and kidnapped residents on October 7, 2023. (Photo by Dima Vazinovich / Middle East Images / Middle East Images via AFP)AFP

Polémiques autour de la diffusion des images du 7 octobre

Israël ne mène pas le combat uniquement sur le champ de bataille à Gaza. Il lui faut aussi gagner le soutien de l’opinion. Un soutien difficile à obtenir alors que son armée enchaîne les massacres et que des manifestations pro-palestiniennes sont organisées partout dans le monde. Plus d’un mois après l’attaque du Hamas, Israël a donc organisé des séances de projection d’un film laissant entrevoir des atrocités commises le 7 octobre. D’abord pour des journalistes, puis pour des représentants politiques. Quel est l’enjeu ? Pourquoi la démarche fait-elle polémique ?

Le site belge d’actualités 7sur7.be titrait le 14 novembre “C’est inexplicable”: la Chambre refuse de visionner les images du massacre du 7 octobre… Quelles sont ces images et n’y a-t-il vraiment aucune explication à ce refus ?

Que trouve-t-on dans ce film?

L’armée israélienne a compilé des images fixes et animées montrant certaines atrocités commises par le Hamas le 7 octobre. La vidéo dure 48 minutes, elle est mise à jour régulièrement au fur et à mesure que des images sont découvertes et validées. « Nous en sommes à la douzième version à ce jour », déclare Mattan Harel-Fisch, le réserviste israélien qui a monté le film. Il n’y a pas de voix off narrative ni de son, à l’exception de ce qui est capté sur les enregistrements.

Ces images ne sont pas accessibles au grand public, elles sont destinées aux journalistes et à des délégations de politiciens et diplomates. Le documentaire a été projeté à la Knesset le 1er novembre et au parlement français le 14 novembre. Des projections ont été ainsi organisées dans une trentaine de pays depuis le 23 octobre, date de sa première diffusion. On évoque une centaine de séances au total dans le monde. Pour éviter les fuites, les téléspectateurs invités ne sont pas autorisés à apporter des téléphones dans les salles de diffusion.

Il existe une centaine d’heures de vidéo qui proviennent de différentes sources : caméras et téléphones des assaillants du Hamas, images de surveillance ou captées par des victimes et des secouristes. Certaines images ne figurent pas dans le documentaire par respect pour les victimes. « Nous ne rendons pas la vidéo publique à cause des familles. Certaines n’ont pas encore été contactées, certaines ne veulent pas que les images soient diffusées», nous précise Mattan Harel-Fisch.

Ce documentaire dévoile 138 victimes du Hamas soit environ 10 % de toutes les victimes recensées lors des événements du 7 octobre ( 1 176 au 17 novembre d’après les chiffres officiels israéliens).

Les réactions des différents journalistes qui ont assisté à ces projections sont unanimes sur le caractère insoutenable de certaines images. Vous trouverez un article de Libération qui donne une description assez précise des quatorze séquences qui sont montrées : Crimes du Hamas : qu’y a-t-il dans la vidéo de 48 minutes d’horreur que montre Tsahal à la presse étrangère ? La simple description de certaines atrocités est déjà choquante. On comprend qu’on est confronté à des horreurs qui sont condamnables sans la moindre restriction. Des personnes invitées se sont d’ailleurs abstenues d’assister aux projections après avoir été informées du contenu. Un accompagnement médical est même prévu avec des pompiers, des médecins et des psychologues.

Pourquoi la diffusion des images ne fait-elle pas l’unanimité ?

En Belgique, l’ambassadrice israélienne Edith Rozentzweig-Abu avait fait la demande à Eliane Tillieux, la présidente de la Chambre des Représentants belges. Cette dernière lui a répondu que la décision revenait à la Conférence des Présidents de la Chambre, composée de tous les présidents des groupes politiques. Cette conférence s’est réunie, mais n’est pas parvenue à un consensus quant à la projection du film. C’est une démarche démocratique qui peut donc parfaitement s’expliquer.  Une autre tentative de l’ambassadrice de projeter une version abrégée du film à la commission des relations étrangères du Sénat s’est également heurtée à un refus.

La représentante d’Israël en Belgique a été entendue par la commission des Relations extérieures. Elle y a montré des images et photos extraites du film. Pour certains députés, cette diffusion suffit.

Un député écologiste, Wouter De Vriendt, a indiqué qu’il avait apporté son soutien à Israël immédiatement après l’assaut du 7 octobre. « Mais ce n’est plus possible, mettez un terme à ces brutalités », a-t-il demandé.

Le PTB (Parti du travail de Belgique) et le Parti socialiste ne sont pas favorables à la diffusion du film. Les socialistes ont notamment fait valoir un souci d’équilibre au regard de la réplique israélienne « disproportionnée ». C’est d’ailleurs une des principales raisons évoquées par ceux qui s’opposent à la diffusion du film, et pas seulement en France.

En France, la projection s’est effectuée à la demande du groupe d’amitié France-Israël. Elle visait les élus du groupe, mais également les autres députés. Seuls 70 d’entre eux ont assisté à la projection. Aymeric Caron, député La France Insoumise faisant partie de ce groupe d’amitié, a tenu à exprimer sa différence avant d’assister à la projection : «Je suis député, mais je reste aussi journaliste, je veux tout voir, tout prendre, pour m’informer. Je ne suis pas opposé au fait qu’on me montre ces images, même si elles sont, d’après les comptes-rendus que j’en ai lus, abominables. Il ne faut pas fermer les yeux sur l’atrocité des actes du 7 octobre. Mais ça ne peut pas un être un deux poids deux mesures : si on montre des images aux députés, il faut montrer les crimes de guerre des deux camps. Il faut aussi montrer les images déchirantes des enfants tués et blessés chaque jour à Gaza. L’Assemblée peut diffuser un montage des images des morts palestiniens qui nous parviennent chaque jour sur les réseaux, après en avoir vérifié la source.»

Le Député Renaissance des Côtes-d’Armor, Éric Bothorel, a exprimé un désaccord plus profond : « Ce n’est pas une bonne idée ». Il estime qu’une bonne partie de ces images, tournées par les terroristes, servent la propagande du Hamas. Celles-ci sont par ailleurs toutes disponibles en ligne. « Ce film fait partie du “package” de l’attaque du 7 octobre, qui vise précisément à terroriser les populations. Quelque part, ça donne de la notoriété à leur action, et à la fin, ça ne va rien changer aux positions des uns et des autres sur le conflit ». Éric Bothorel considère que ces images doivent passer « par le filtre des historiens et des journalistes, qui en recontextualisent le contenu ». Il rappelle que cette ligne de conduite, consistant à ne pas diffuser les images produites par les assaillants, est habituellement celle des démocraties frappées par le terrorisme. « Je n’ai pas le souvenir que la Nouvelle-Zélande ait jugé utile de diffuser les images faites par le terroriste de Christchurch. Ou qu’on ait décidé de faire un montage avec la fosse du Bataclan, la décapitation de Samuel Paty ou les attaques filmées de Mohammed Merah (…) On n’a pas besoin de voir des images pour comprendre l’horreur qui s’est abattue sur Israël le 7 octobre. »

La gauche française s’était majoritairement opposée à cette projection. Le premier secrétaire du Parti socialiste, Olivier Faure, avait affirmé ne pas vouloir « participer à ce qui était au départ une opération de propagande du Hamas ». Chez les communistes, qui ont aussi refusé d’y prendre part, certains députés sont allés jusqu’à critiquer « une forme d’indécence dans cette initiative », selon le député des Bouches-du-Rhône Pierre Dharréville.

On voit bien que cette démarche inédite de l’armée israélienne se heurte à des réticences même si toute la classe politique reconnait les crimes et les condamne.

Que dirait-on si l’armée russe diffusait un film sur les images des bombardements de la population civile du Donbass par l’armée ukrainienne ? Une véritable levée de boucliers interdirait toute projection officielle devant des journalistes ou des députés. On taxerait le film de pure propagande russe.

Et comme on peut le pressentir, il n’y aura pas de diffusion d’images sur les massacres à Gaza dont le nombre de victimes ne cesse d’augmenter (11 470 au 17 novembre d’après les chiffres officiels du ministère de la Santé de Gaza). Pourtant des images terribles existent aussi. Ce qui est dénoncé, c’est le manque d’équité.

De la propagande ?

Masha Michelson, porte-parole de Tsahal, a déclaré : «Nous voulons montrer que la guerre que nous menons à Gaza, qu’on nous a imposée, n’est pas arrivée toute seule. Se focaliser sur ce qui se passe dans la Bande sans parler du 7 octobre, c’est comme montrer comment on est arrivé à une destination sans montrer qu’on est rentré dans la voiture d’abord.»

Donc, si nous comprenons bien, nous « montons dans la voiture » le 7 octobre, même si elle roule depuis au moins 75 ans… Tsahal cherche à légitimer son intervention à Gaza. Pense-t-elle que plus les images diffusées seront atroces, plus le niveau d’acceptation sera élevé face au nombre croissant de victimes palestiniennes ?

Dans le Times Of Israël, le chef de la diplomatie israélienne, Eli Cohen, défend l’initiative de son armée « Ce n’est pas une vidéo de propagande ; c’est un film qui a été conçu à partir de séquences tournées par les terroristes eux-mêmes et qui montre leur massacre indiscriminé de civils israéliens (…) Détourner le regard face aux crimes du Hamas s’apparente à ignorer le droit d’Israël à se défendre face à une organisation qui est pire que l’État islamique ».

Ceux qui soutiennent le droit d’Israël à se défendre devraient s’interroger sur une question fondamentale : la proportionnalité de la réponse. Les frappes israéliennes touchent également de façon indiscriminée des populations civiles qui ne sont pas responsables des atrocités du Hamas.

Dans le Financial Times, le monteur du film donne ses motivations : « Harel-Fisch, a déclaré que la vidéo visait à prouver au monde que les atrocités commises le 7 octobre avaient bel et bien eu lieu – dissipant le « débat ridicule » sur l’idée que les attaques avaient été mises en scène ou exagérées – et à préserver ces événements pour la postérité. »

Le journal anglais qu’on ne peut taxer de pro-palestinien y ajoute un commentaire très direct : « Il y a aussi un autre motif : justifier la féroce campagne israélienne contre le Hamas. »

Une atrocité de Tsahal ne compense pas une atrocité du Hamas, un crime de guerre de Tsahal ne compense pas un crime de guerre du Hamas. C’est la base du droit international.

Le chef de la diplomatie européenne Josep Borrell a ainsi appelé Israël à modérer sa réponse : “Je comprends vos craintes et votre douleur. Je comprends votre rage. Mais permettez-moi de vous demander de ne pas vous laisser consumer par la rage“.

Certaines images interrogent

Il existe des polémiques autour des images montrées puisque certaines sont fixes et sans commentaires. A quoi correspondent-elles ? On sait qu’il est parfois très difficile d’identifier des corps calcinés. D’ailleurs le bilan a été revu à la baisse. Le vendredi 10 novembre, les autorités annonçaient 1 200 victimes au lieu de 1 400. Le gouvernement estime désormais que “beaucoup de corps qui n’avaient pas été identifiés” sont ceux de personnes ayant participé à “l’attaque terroriste du Hamas, et non des victimes israéliennes“, a expliqué le ministère des Affaires étrangères auprès de l’AFP. Dans la soirée, le ministère est revenu sur ses propos et s’est contenté d’évoquer une “estimation actualisée” du bilan. Pourquoi ce revirement ?

Dans sa liste de séquences, Libération évoque « une benne à l’arrière d’un camion, remplie de corps carbonisés ».

Le 26 octobre, l’ambassadeur d’Israël à l’ONU, Gilad Erdan montrait un document affichant un QR code légendé : « Scannez pour voir les atrocités du Hamas ». Un journaliste du site « The Grayzone » a scanné le code ce jour-là à midi, il a trouvé environ 8 images macabres de corps brûlés dans un dossier Google Drive. Une montrait une pile de cadavres d’hommes complètement carbonisés entassés dans une benne à ordures. Il s’est donc légitimement interrogé sur cette image qui lui paraissait peu vraisemblable. Les sauveteurs et les médecins ne se seraient pas débarrassés de corps de victimes israéliennes de cette manière.

L’ambassadeur israélien Gilad Erdan à l’ONU, le 26 octobre. Le code QR qu’il a affiché mène actuellement à une erreur 404. (AFP)

Un peu plus de douze heures après que l’ambassadeur Erdan ait présenté ces photos, le fichier Google Drive ne contenait plus qu’une brève vidéo. Parmi les photos mystérieusement disparues, il y avait l’image de la benne à ordures remplie de corps brûlés. Avait-elle été supprimée parce qu’elle montrait des cadavres de combattants du Hamas et non des Israéliens « brûlés vifs par le Hamas » ?

Cette image est-elle celle décrite dans l’article de Libération ? Pendant ces séances, les journalistes n’étaient invités à poser des questions. Mais le but était sans doute de sidérer un auditoire par des images violentes. Pas de les faire réfléchir…

Certaines victimes dont les corps ont été calcinés ont-elles été tuées par les tirs des hélicoptères Apache de l’armée israélienne ? Lors des premiers instants de panique, les pilotes ont avoué qu’ils étaient incapables de discerner les combattants du Hamas et les Israéliens qui tentaient de fuir désespérément.  Je vous renvoie à l’émission de Michel Midi du 10 novembre : 7 octobre – révélations sur les massacres – Le MédiaMensonge du Jour – n°10.

Je donne une dernière fois la parole à Harel-Fish ; « Je me vois un peu comme si je me présentais devant un jury », déclare-t-il. Les circonstances exigent que la vidéo soit « factuelle, et qu’elle le reste [. . .] très basique, afin de montrer qu’elle n’est pas manipulée. » Il a raison, ces images ne devraient être montrées que lors d’un procès. Des enquêteurs indépendants pourraient les valider afin d’éliminer le moindre doute de manipulation. La défense apporterait sa contradiction sur les preuves présentées comme il se doit, même si elles sont implacables.

Montrer des atrocités aurait un sens si elles éveillaient les consciences et menaient à un cessez-le-feu durable. Ce n’est pas ce qu’il se passe. L’armée israélienne semble plutôt chercher à justifier une campagne militaire de plus en plus meurtrière…


Source: Investig’Action

Les opinions exprimées dans les articles publiés sur le site d’Investig’Action n’engagent que le ou les auteurs. Les articles publiés par Investig’Action et dont la source indiquée est « Investig’Action » peuvent être reproduits en mentionnant la source avec un lien hypertexte renvoyant vers le site original. Attention toutefois, les photos ne portant pas la mention CC (creative commons) ne sont pas libres de droit.


Vous avez aimé cet article ?

L’info indépendante a un prix.
Aidez-nous à poursuivre le combat !

Pourquoi faire un don ?

Laisser un commentaire

Qui sommes-nous ?

Ceux qui exploitent les travailleurs et profitent des guerres financent également les grands médias. C’est pourquoi depuis 2004, Investig’Action est engagé dans la bataille de l’info pour un monde de paix et une répartition équitable des richesses.