Pancarte Spartacus. Manifestation pour les retraites à Paris en 2020Manifestation pour les retraites à Paris en 2020 - AFP

Nous sommes Spartacus

Le célèbre journaliste John Pilger nous rappelle comment la réplique « Je suis Spartacus » dans le célèbre film est devenue un symbole de résistance. Dans la prison de Belmarsh où croupit Julian Assange, à Gaza où les Palestiniens se dressent contre l’apartheid, dans les rues où des millions de manifestants réclament un cessez-le-feu ou encore à la barre du tribunal où un avocat de l’armée australienne est poursuivi pour avoir révélé des crimes, les Spartacus sont nombreux. (I’A)

Spartacus, c’est un film hollywoodien de 1960. Il est basé sur un livre écrit secrètement par un romancier placé sur liste noire, Howard Fast. Le livre a été adapté par le scénariste Dalton Trumbo, l’un des « dix d’Hollywood » qui avaient été bannis pour leur politique « anti-américaine ».

Spartacus est une parabole de la résistance et de l’héroïsme qui interpelle sans réserve notre époque.

Les deux écrivains étaient communistes et victimes de la Commission sur les activités antiaméricaines de la Chambre des représentants. Dirigée par le sénateur Joseph McCarthy, cette commission a détruit pendant la guerre froide les carrières et souvent même les vies de ceux qui avaient suffisamment de principes et de courage pour s’opposer au fascisme made in USA1.

« Nous vivons une période limpide, un moment précis », écrivait Arthur Miller dans Les sorcières de Salem. « Nous ne vivons plus dans cet après-midi crépusculaire où le mal se mêlait au bien et embrouillait le monde. »

Nous voyons apparaître maintenant un provocateur « précis » ; c’est limpide pour ceux qui veulent le voir et anticiper ses actions. Il s’agit d’une bande d’États dirigée par les États-Unis et dont l’objectif déclaré est de « dominer l’ensemble du spectre ». La Russie est toujours celle que l’on déteste, la Chine celle que l’on redoute. De Washington à Londres, la virulence est sans limites.

Israël est un anachronisme colonial, un chien fou qui a été lâché, armé jusqu’aux dents et qui bénéficie d’une impunité historique afin que nous, Occidentaux, fassions en sorte que le sang et les larmes ne tarissent jamais en Palestine. Les députés britanniques qui osent appeler à un cessez-le-feu à Gaza sont exclus. La porte de fer du bipartisme leur est fermée par un dirigeant travailliste qui refuse de donner de l’eau et de la nourriture aux enfants de Palestine.

À l’époque de McCarthy, la vérité pouvait encore s’immiscer par des trous de souris. Aujourd’hui, les francs-tireurs de l’époque sont accueillis comme des hérétiques. Il existe un journalisme clandestin (comme ce site) dans un paysage de conformisme mensonger. Les journalistes dissidents ont été défenestrés des “mainstream” (comme l’a écrit le grand éditeur David Bowman) ; la tâche des médias est d’inverser la vérité et de soutenir les illusions de la démocratie, y compris celle d’une “presse libre”.

La social-démocratie s’est réduite à l’épaisseur du papier-cigarette qui sépare les principales politiques des grands partis. La seule chose à laquelle ils adhèrent, c’est ce culte du capitalisme, le néolibéralisme, et la pauvreté qui en découle. Un rapporteur spécial de l’ONU l’a décrite comme « l’appauvrissement d’une partie importante de la population britannique ».

La guerre est aujourd’hui une ombre immobile ; les guerres impériales “éternelles” sont entrées dans la norme. L’Irak est le modèle. Il a été détruit au prix d’un million de vies et de trois millions de déplacés qui ont tout perdu. Blair est le destructeur. Il accumule une fortune personnelle et se voit saluer comme un champion électoral lors de la conférence de son parti.

Blair et son opposé moral, Julian Assange, vivent à 22 kilomètres l’un de l’autre. L’un vit dans un manoir de style Regency, l’autre croupit dans une cellule en attendant son extradition vers l’enfer.

Selon une étude de l’université Brown, depuis le 11 septembre, l’Amérique et ses acolytes ont tué près de six millions d’hommes, de femmes et d’enfants avec leur « guerre mondiale contre le terrorisme ». Un monument doit être construit à Washington pour « célébrer » ce massacre. Le comité en charge du projet est dirigé par l’ancien président George W. Bush, le mentor de Blair. Tout a commencé en Afghanistan, un pays achevé pour de bon lorsque le président Biden est parti en emportant les réserves de la Banque Nationale.

Il y a eu beaucoup d’autres Afghanistan. Le criminologue William Blum s’est efforcé de jeter la lumière sur ce terrorisme d’État qui dit rarement son nom. Il faut donc le répéter :

Au cours de ma vie, les États-Unis ont renversé ou tenté de renverser plus de 50 gouvernements, la plupart démocratiques. Ils ont interféré dans des élections démocratiques dans 30 pays. Ils ont largué des bombes sur les populations de 30 pays, pour la plupart pauvres et sans défense. Ils ont lutté pour éradiquer des mouvements de libération dans 20 pays. Ils ont tenté d’assassiner d’innombrables dirigeants.

J’entends peut-être certains d’entre vous dire : c’en est assez ! Alors que la solution finale appliquée à Gaza est diffusée en direct à des millions de téléspectateurs, que les petits visages des victimes sont gravés dans les décombres, encadrés par des publicités télévisées pour des voitures et des pizzas, oui, c’en est sûrement assez. À quel point le mot « assez » est-il obscène ?

C’est en Afghanistan que l’Occident a envoyé de jeunes hommes imprégnés du rituel des “guerriers” pour tuer des gens et y prendre plaisir. Nous savons que certains d’entre eux y ont pris du plaisir grâce aux témoignages des sociopathes australiens du SAS. Il y a notamment cette photographie les montrant en train de boire dans la prothèse d’un Afghan.

Aucun sociopathe n’a été inculpé pour cela, ni pour des crimes tels que jeter un homme par-dessus une falaise, abattre des enfants à bout portant, trancher des gorges : rien de tout cela n’a été commis “au cours de combats”. David McBride est un ancien avocat militaire australien. Il a servi deux fois en Afghanistan. Il croyait fermement que le système était moral et honorable. Il croit aussi fermement à la vérité et à la loyauté. Il peut les définir comme peu de gens peuvent le faire. La semaine prochaine, David McBride comparaîtra devant le tribunal de Canberra en tant que criminel présumé.

Un lanceur d’alerte australien“, rapporte Kieran Pender, avocat principal au Centre australien des droits de l’homme, “sera jugé pour avoir dénoncé d’horribles actes répréhensibles. Il est profondément injuste que la première personne jugée pour crimes de guerre en Afghanistan soit le lanceur d’alerte et non un criminel de guerre présumé“.

M. McBride est passible d’une peine pouvant aller jusqu’à 100 ans de prison pour avoir révélé la dissimulation du grand crime d’Afghanistan. Il a tenté d’exercer son droit légal de lanceur d’alerte en vertu de la loi sur la divulgation d’intérêt public (Public Interest Disclosure Act). L’actuel procureur général, Mark Dreyfus, affirme que cette loi « tient notre promesse de renforcer les protections des lanceurs d’alerte du secteur public ».

Pourtant, c’est Dreyfus, un ministre du Parti travailliste, qui a approuvé le procès McBride après l’attente punitive de quatre ans et huit mois qui a suivi son arrestation à l’aéroport de Sydney : une attente qui a détruit sa santé et sa famille.

Ceux qui connaissent David, ceux qui sont au courant de l’affreuse injustice dont il est victime, descendent dans sa rue à Bondi, près de la plage de Sydney, pour adresser leurs encouragements à cet homme bon et honnête. Pour eux, comme pour moi, David est un héros.

McBride a été heurté par ce qu’il a trouvé dans les dossiers qu’on lui avait demandé d’inspecter. Il y avait là des preuves que des crimes avaient été commis et qu’ils avaient été dissimulés. Il a transmis des centaines de documents secrets à l’Australian Broadcasting Corporation et au Sydney Morning Herald. La police a fait une descente dans les bureaux de l’ABC à Sydney, tandis que les journalistes et les producteurs ont assisté, choqués, à la confiscation de leurs ordinateurs par la police fédérale.

Le procureur général Dreyfus prétend être un réformateur progressiste et l’ami des lanceurs d’alerte. Il a le pouvoir singulier de mettre un terme au procès de McBride. Mais une recherche via Freedom Information sur les actions qu’il aurait menées en  ce sens révèle peu de choses, si ce n’est de l’indifférence.

On ne peut pas diriger une démocratie à part entière et une guerre coloniale ; l’une aspire à la morale, l’autre est une forme de fascisme, quelles que soient ses prétentions. Il suffit de penser aux champs de bataille de Gaza, réduits en poussière par l’apartheid israélien. Ce n’est pas une coïncidence si, dans cette Grande-Bretagne riche, mais appauvrie, une “enquête” est actuellement menée sur l’assassinat par des soldats britanniques des SAS de 80 Afghans, tous des civils, y compris un couple au lit.

L’injustice grotesque dont est victime David McBride découle de l’injustice dont est victime son compatriote Julian Assange. Tous deux sont mes amis. Chaque fois que je les vois, je suis optimiste. « Tu me donnes du courage », avais-je dit à Julian lorsqu’il levait un poing provocateur à la fin de notre période de visite. « Tu me rends fier », ai-je confié à David dans notre café préféré de Sydney.

Leur courage a permis à beaucoup d’entre nous, qui pourraient désespérer, de comprendre le sens réel d’une résistance. Une résistance que nous partageons tous si nous voulons empêcher la conquête de nos propres personnes, de nos consciences, de notre propre estime. Une résistance que nous partageons si nous préférons la liberté et la morale au conformisme et à la complicité. En cela, nous sommes tous des Spartacus.

Spartacus était le chef rebelle des esclaves de Rome en 71-73 av. J.-C. Il y a un moment palpitant dans le film Spartacus avec Kirk Douglas lorsque les Romains demandent aux hommes de Spartacus d’identifier leur chef pour être graciés. Au lieu de cela, des centaines de ses camarades se dressent, lèvent le poing en signe de solidarité et crient : “Je suis Spartacus”. La rébellion est en marche.

Julian et David sont Spartacus. Les Palestiniens sont Spartacus. Les gens qui remplissent les rues de drapeaux, de principes et de solidarité sont des Spartacus. Nous sommes tous des Spartacus si nous le voulons.

John Pilger a remporté à deux reprises la plus haute distinction britannique en matière de journalisme et a été nommé Reporter international de l’année, Reporter de l’année et Rédacteur de l’année. Il a réalisé 61 films documentaires et a remporté un Emmy, un BAFTA et le prix de la Royal Television Society. Son film Cambodia Year Zero est considéré comme l’un des dix films les plus importants du XXe siècle. Il est le lauréat du prix Gary Webb 2023 de Consortium News. Il peut être contacté à l’adresse www.johnpilger.com et sur X @johnpilger.


Source originale: Consortium News
Traduit de l’anglais par GL pour Investig’Action


Note

  1. Correction: M. McCarthy a été président de la commission des opérations gouvernementales et de la sous-commission permanente des enquêtes du Sénat américain. ↩︎

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