Un combattant indépendantiste angolais disait que l’histoire était « un cimetière d’empires morts ». La république impériale des Etats-Unis semble ne pas devoir faire exception à la règle. Comme le montre John Christopher Barry dans son ouvrage Requiem pour un empire. Les Etats-Unis et le piège afghan, paru aux éditions du Cerf, elle agonise sous l’effet de ses propres choix et de ses propres errances. L’auteur parle du cas de l’Afghanistan à la manière d’un paradigme tout en le remettant en perspective.
Août 2021 : les USA quittent l’Afghanistan en catastrophe après vingt années d’occupation. Un retrait qui s’effectue dans le chaos le plus complet. Les images de la débâcle font le tour du monde. Certains n’hésitent pas à établir un parallèle avec le retrait de Saïgon, au Vietnam, en 1975. Outre la débâcle, il y a le fait d’avoir été humilié par un adversaire de quatrième ordre : 775 000 militaires déployés de 2001 à 2021 face à des talibans opérant souvent dans un rayon d’action inférieur à quinze kilomètres autour de leur domicile. Sans oublier le gouffre financier que cette guerre représente pour le Trésor US : 2313 milliards de dollars de dépenses.

L’auteur et le contexte
John Christopher Barry est diplômé des universités de New York et de Los Angeles. Il a franchi l’Atlantique Nord et a obtenu un doctorat à l’EHESS (Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales) à Paris. Il a été chargé de cours pendant huit ans à l’Ecole militaire de Saint-Cyr Coëtquidan et siège à la rédaction de la revue militaire Inflexions.
En 2010, ce lecteur de Sénèque, Spinoza et Clausewitz est invité par la Division diplomatie publique de l’OTAN à prendre part à un voyage en Afghanistan. Ce voyage se déroule dans le cadre du programme dénommé TOLA (Transatlantic Opinion Leaders – Afghanistan). L’objectif de ce programme est d’inviter des universitaires internationaux et des « leaders d’opinion » reconnus afin de mieux « informer » les milieux politiques et les opinions publiques des activités de l’Alliance atlantique. En d’autres termes, il s’agit de façonner, via ces universitaires et ces « leaders », les opinions occidentales avec un récit conforme aux intérêts de Washington.
De 2009 à 2010, c’est le général McChrystal qui commande le corps expéditionnaire de l’OTAN en Afghanistan. L’administration Obama vient de prendre les commandes. Face au discrédit qui pèse sur les USA après l’invasion de l’Irak et l’éclatement du scandale d’Abou Ghraib, un ravalement de façade s’impose. Le nouveau discours officiel place la population afghane au centre. Les tortures ? « Quelques pommes pourries » dit un officier en poste à la prison de Bagram. Pourtant, comme le souligne Barry, cette explication des « quelques pommes pourries » ne tient pas la route (p. 50). Un rapport du CICR (Comité International de la Croix-Rouge) du printemps 2004 dénonçait déjà le caractère systématique des sévices infligés aux insurgés. Amnesty International et de nombreuses enquêtes de presse arriveront aux mêmes conclusions.
Qu’entendre par « empire » ?
Requiem pour un empire. Tel est le titre de l’ouvrage. La démarche rationaliste requiert de définir de la façon la plus claire possible ce qu’est un empire, et plus spécifiquement l’empire américain. En pages 64 et 65, l’auteur se base sur des réflexions d’Alain Joxe. Ce dernier affirme que l’empire américain cherche à imposer sous menaces de représailles militaires ou économiques un certain nombre de normes de comportement politique, économique et social, accompagnées d’un discours assez persuasif pour être accepté culturellement parlant par une élite locale. Cet empire est une échelle, dont l’échelon supérieur est dominé par les organes comme le FMI, la Banque mondiale et les organisateurs du forum de Davos. L’échelon inférieur est quant à lui caractérisé par ces élites locales, qui maintiennent une démocratie formelle sans participation populaire, ni souveraineté en matière socio-économique.
Une incarnation de ces élites locales en Afghanistan est Ashraf Ghani. Ce diplômé de plusieurs universités étatsuniennes a suivi le programme de formation au leadership de Harvard-INSEAD et de la Stanford Graduate Business School de la Banque mondiale. Il a également été membre de l’Atlantic Council où il a pris part à l’élaboration de la stratégie de l’administration Obama pour l’Afghanistan. Il se présente aux élections présidentielles afghanes de 2009 où il arrive… en quatrième position avec seulement 3% des voix. Cinq ans plus tard, il est élu président avec l’aval de Washington lors d’une élection criblée de fraudes de grande ampleur. Son objectif est de faire du pays une « démocratie de marché » (une expression si chère aux néoconservateurs aux Etats-Unis). Il fuira piteusement la prise de pouvoir par les talibans le 15 août 2021…
Un empire repose en bout de course sur la force militaire, mais aussi barbouzarde. C’est dans ce cadre que Barry évoque Edward Snowden, dont les révélations ont dévoilé « toute l’architecture du pouvoir de surveillance américain dans le monde ». Cette architecture est bien entendu « organisée autour des Etats-Unis » et repose « sur un second cercle baptisé Five Eyes comprenant les alliés privilégiés mais subordonnés (l’Australie, le Canada, la Nouvelle-Zélande et le Royaume-Uni) et sur un troisième cercle constitué des autres pays partenaires comme la France, l’Allemagne, l’Italie » (p. 241).
Une vision réductrice de l’être humain
Tout système de domination cherche à se justifier idéologiquement. La force brute et la barbouzerie ne suffisent pas. L’hégémonie des Etats-Unis ne fait pas exception. Le philosophe David Hume ne disait-il pas que le gouvernement le plus efficace est celui des esprits et des cœurs ? La justification idéologique étatsunienne se fonde notamment sur le mythe d’une nation « par essence bienveillante et anti-impériale, du fait de sa guerre d’indépendance contre l’Empire britannique » (p. 23).
La légitimation de la domination US s’est redéfinie plusieurs fois dans l’histoire. On a pu le voir avec l’avènement de l’administration Obama. Revenons à l’Afghanistan. Alors que sous Bush fils et la clique des néoconservateurs, l’accent était mis sur la vengeance après les attentats du 11 septembre 2001, il est à présent placé sur la réhabilitation des insurgés capturés. Le directeur de la prison de Bagram, le général Martins, affirme qu’elle « est le nouveau centre de gravité » (p.43). Les autorités pénitentiaires proposent aux détenus « des cours d’alphabétisation, d’agronomie et de couture » (p. 44). Selon l’officier supérieur, ces formations permettent aux insurgés repentis « de réintégrer leurs communautés avec honneur et dignité, dotés de nouvelles compétences et d’un métier ». Cela contribuerait en outre à contrer la tentation de rejoindre l’insurrection pour des motifs économiques. Pourtant, les résultats de ce programme sont maigres. Comme l’écrit Barry, « tant pis si le nombre réel d’insurgés revenus à la vie civile était faible. Quelques dizaines, tout au plus, sur les milliers de prisonniers que comptaient les prisons afghanes » (p. 45). Bref, la réintégration ressemble plus à une opération de communication qu’autre chose.
Il faut préciser que cette communication et cette légitimation reposent sur « la vision réductrice du rebelle comme un homo economicus qui se laisserait séduire par les incitations matérielles au détriment de son honneur, de son rang social, de sa fierté, de sa liberté individuelle ou collective, de son clan, de sa tribu, de son groupe ethnique, de son pays » (p. 46). Bref, une conception de l’être humain qui nie ce qui s’est produit dans l’histoire ailleurs que ces derniers siècles dans l’Atlantique Nord…
De l’art de s’appuyer sur des gens douteux
En 2010, il est parfaitement clair que la guerre est devenue un bourbier. Le général McChrystal décide de refaçonner l’opinion publique pachtoune en apportant un « gouvernement clé en main, prêt à entrer en action ». Il lance l’offensive contre le bastion taliban de Kandahar. Le 13 février a lieu l’opération Moshtarak, qui vise la région de Marjah et constitue un prélude à l’assaut contre la ville de Kandahar. Elle mobilise plus de 15 000 soldats étatsuniens, afghans, canadiens, estoniens, danois et britanniques et est le prétexte à une grandiose mise en scène dans les médias. Le problème est que le gouvernement mis en place par Washington et Kaboul « s’est avéré si corrompu et si incompétent que l’ensemble de l’entreprise civilo-militaire est devenue un fiasco au bout de 90 jours » (p. 63). L’homme désigné pour diriger ce gouvernement, Abdul Zahir, avait passé les quinze dernières années en Europe et avait été condamné en Allemagne à quatre ans de prison pour avoir poignardé son beau-fils. De plus, le personnel policier choisi par l’occupant s’est comporté de façon prédatrice et les troupes afghanes qui ont pris part à l’assaut étaient dominées par les Tadjiks dans une région à majorité pachtoune…
Barry évoque aussi le scandale de la Kabul Bank, la plus importante banque privée du pays, chargée de payer les salaires de la quasi-totalité des policiers, des soldats et des fonctionnaires afghans. Fondée en 2004, elle a bénéficié de la bénédiction de l’USAID et des idéologues de la « démocratie de marché » des administrations Bush et Obama. Le Pentagone et le Trésor washingtonien l’ont dotée d’importants fonds. Mais 2012, la fraude est portée au grand jour : « les économies des citoyens afghans ordinaires et les fonds du gouvernement américain consacrés à la rémunération des soldats et des policiers afghans étaient utilisés pour financer des prêts frauduleux jamais remboursés, accordés à des sociétés fictives contrôlés par les actionnaires de la banque et leurs acolytes de l’élite économique et politique afghane » (p. 82-83). Un schéma de Ponzi en d’autres termes. Il apparaît alors évident que les USA ont introduit dans le pays un capitalisme de connivence et non une « démocratie de marché ». Mais, comme le souligne l’auteur, n’est-ce pas aussi le cas chez eux ? Barry n’hésite pas un parler de « mariage arrangé d’un Etat néo-patrimonial afghan avec un Etat néo-patrimonial américain – alimenté par un complexe militaro-industriel » dont le pouvoir « s’est traduit par des milliers de milliards de dollars d’argent public dilapidé et passé entre des mains privées » (p. 101). Cela induit une corruption, légale ou non, de l’Etat : « le pantouflage, les allers-retours public-privé de ses hauts fonctionnaires, de ses généraux, de ses élus en conjonction avec le lobbying intense des grandes sociétés » (p. 255).
Dans ses conversations avec beaucoup d’Afghans, Barry a également constaté ceci : ces derniers avaient l’impression que l’OTAN a rétabli au pouvoir les seigneurs de guerre qui ont détruit le pays lors de la guerre civile ayant suivi le retrait soviétique de 1989. Ce qui rendait la légitimité de l’occupation pour le moins problématique. La corruption est telle qu’il n’hésite pas à parler de « narco-Etat » dans la lignée de certains régimes latino-américains.
On se retrouve avec la vieille tradition des USA de s’appuyer sur des gens peu recommandables pour asseoir leur domination.
Quelques autres travers
L’auteur passe également en revue d’autres travers de l’appareil d’occupation. Ces travers ont contribué eux aussi à l’échec programmé de Washington.
D’abord, il y a l’ignorance presque provinciale des réalités afghanes. La vision des Etats-Unis consiste à aborder celles-ci « sur la base d’identités culturelles stéréotypées et statiques » et « comme un paysage social et culturel autonome, cohérent, uniforme et imperméable ». Cette vision ne tient donc « pas compte de l’héritage et de l’impact d’une guerre civile de trente ans et du jeu de pouvoir géopolitique régional et international en cours » (p. 60). Au fond, les USA ont remis « au goût du jour la vieille pratique coloniale britannique du XIXème siècle consistant à utiliser des chefs tribaux (mashars) pour sécuriser les cols et les routes commerciales » (pp. 60-61). Les Britanniques ont donné à ces chefs un titre officiel (malik, arbab pour les chefs non pachtounes), un pouvoir politique, des avantages économiques et un statut social. Cette pratique a fait d’eux une classe riche et corrompue, peu appréciée des villageois encore fort marqués par une culture égalitaire. Ensuite, « le pouvoir, le prestige et la légitimité de la classe des maliks ont été sérieusement ébranlés par le djihad antisoviétique des années 1980, qui a fondamentalement modifié l’économie politique de la région en donnant plus de pouvoir aux mollahs et aux commandants locaux » (p. 61).
Cette ignorance, on la retrouve jusque chez le général Martins, directeur de la prison de Bagram. Barry évoque un exposé PowerPoint de ce dernier : cet exposé « transformait la guerre afghane et sa complexité en une série de puces comateuses, de story-boards et de feuilles de calcul codées par couleur qui donnaient au spectateur l’illusion de comprendre et de contrôler la situation » (p. 28). Et pourtant, la présentation « avait omis l’élément le plus important dans une guerre : l’ennemi » (p. 29). On croirait oublié le principe selon lequel il faut bien le connaître tel qu’il est.
Ce provincialisme, on le retrouve dans de nombreuses facettes de l’occupation. Comme l’écrit Barry, « l’American way of war ne va pas sans l’American way of life qu’amènent avec eux les soldats : une mentalité, un confort, un luxe, un autisme culturel qui les conduisent à rester des corps étrangers dans les sociétés auxquelles ils sont confrontés » (p. 113). Cela implique que 70 % du carburant transporté était destiné aux générateurs d’air conditionné des bases militaires US. Sans oublier les fast-foods et MTV vingt-quatre heures sur vingt-quatre…
Dangers à l’horizon pour la démocratie
A l’été 2010, le général Petraeus remplace le général McChrystal aux commandes du corps expéditionnaire. Le personnage a fait sa thèse de doctorat sur les causes de l’échec des USA au Vietnam. Selon lui, cet échec est dû, non pas aux options politiques de Washington (soutien à un régime impopulaire et corrompu au Sud-Vietnam, alliance avec des féodaux…) mais bien au manque de volonté de poursuivre le combat de l’élite politique et du peuple des Etats-Unis. Pour Barry, cette conception relève « d’un recyclage de la thèse de la cinquième colonne invoquée par les généraux allemands pour expliquer la défaite de leur pays lors de la Première Guerre mondiale » (p. 70).
Un tel état d’esprit est inquiétant. Et il ne constitue qu’une des facettes des dangers qui se profilent pour la démocratie. Laissons la parole à l’auteur : « la contre-insurrection pratiquée dans l’empire sera-t-elle mise en œuvre explicitement dans sa dimension coercitive à l’intérieur même du territoire national américain et revendiquée comme telle par les autorités comme le nouveau paradigme officiel destiné à traiter les désordres intérieurs ? » (p. 13). Des documents rédigés et des propos tenus par des officiels US le préconisent ouvertement. Dans un contexte où les missions sociales et de redistribution de l’Etat sont mises à mal par le néolibéralisme et où les antagonismes sociaux tendent à s’aiguiser, la tentation sera grande de faire face à ces problèmes par une approche répressive et sécuritaire. Cette dérive n’est pas typique aux Etats-Unis. Elle est générale dans les pays occidentaux, y compris en Belgique. En octobre 2024, Le Soir publiait les grandes lignes de la note « sécurité » rédigée par le futur Premier ministre Bart De Wever. Les mesures sécuritaires, voire autoritaires, foisonnent : interdictions judiciaires de manifester, déchéance de nationalité, tolérance zéro contre la drogue, mais aussi usage de la reconnaissance faciale. Et en ce mois d’octobre 2025, Amnesty International a tiré la sonnette d’alarme face à un avant-projet de loi du ministre belge de l’Intérieur attribuant à l’exécutif le droit de dissoudre des associations et des groupements de fait…
Rappelons que nombre de catastrophes et de tragédies dans l’histoire ont été précédées par un lent glissement jusqu’au bas de la pente. Est-ce ce à quoi nous assistons ?
Source : Investig’Action