Jacques Baud sur la guerre d’Ukraine : « Les Occidentaux sont arrivés dans un cul-de-sac »

Un an après l’invasion des troupes russes, le chant des armes ne semble pas près de se taire en Ukraine. La Chine est bien entrée dans la danse, soumettant des propositions pour un règlement pacifique de la crise. Mais elles n’ont pas suscité un grand enthousiasme. Et pour cause, comme l’analyse Jacques Baud, aucune des parties impliquées ne souhaite vraiment déposer les armes pour le moment. L’ancien colonel qui a officié pour les renseignements suisses et l’OTAN analyse les dynamiques qui poussent à la poursuite du conflit en Ukraine. Il dénonce aussi la stratégie occidentale de la guerre d’usure : elle semble vouée à l’échec, et les Ukrainiens en paient le prix.

 

Relativement discrète jusqu’à maintenant dans le conflit en Ukraine, la Chine a soumis des propositions pour mettre un terme à la guerre. Comment analysez-vous ce plan de paix chinois?

Il faut tout d’abord employer les bons termes. Ce n’est pas un plan de paix et les Chinois ne le désignent pas comme tel. Le ministère des Affaires étrangères présente ainsi sur son site une “position de la Chine sur le règlement politique de la crise ukrainienne.”

Tous les médias ont pourtant évoqué le “plan de paix” de la Chine. Quelle est la nuance?

Les Occidentaux ont désigné les propositions chinoises comme un plan de paix pour mieux les démolir. Or, ce n’est pas un plan, ni même une feuille de route. Ce sont des propositions, douze exactement, qui constituent un cadre conceptuel pour amener un règlement politique au conflit. Ce cadre conceptuel pourrait d’ailleurs être utilisé pour d’autres conflits, comme le montre très clairement la première proposition sur le respect de la souveraineté des pays. Nous pourrions ainsi tout à fait imaginer que ce cadre présenté par les autorités chinoises puisse s’appliquer au conflit entre la Chine et les États-Unis.

Les Chinois anticipent une guerre à Taïwan?

Tout à fait. Ils ont bien compris que le prochain grand conflit risque d’éclater dans cette région. Il y a donc un élément d’anticipation dans les propositions émises par la Chine pour la crise ukrainienne. Cela se trouve également dans le deuxième point qui invite à abandonner la mentalité de guerre froide. Un autre principe important est l’indivisibilité de la sécurité. Ce principe figure dans l’Acte final d’Helsinki de 1975, qui a constitué la base de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE). Et le problème, c’est que les Occidentaux l’ont oublié en Ukraine. Selon ce principe, la sécurité d’un État ne peut se faire au détriment de la sécurité des autres. Les Russes ont toujours revendiqué ce principe en dénonçant la progression de l’OTAN en Europe de l’Est et en Ukraine plus particulièrement. Ils évoquent également ce principe à propos des armes nucléaires que les États-Unis voudraient déployer en Europe orientale: Roumanie, Tchéquie ou encore Pologne. Théoriquement, ces missiles antibalistiques seraient destinés à contrer d’éventuels missiles iraniens. Mais leur usage est dual, si bien que ces installations pourraient également permettre de lancer des missiles balistiques. Les Russes y ont toujours vu un risque pour leur sécurité, si bien qu’ils invoquent ce principe de l’indivisibilité de la sécurité reconnu par l’OSCE.

Et donc, les Chinois l’invoquent également.

Nous sommes dans une situation très symétrique avec Taïwan. L’idée des Américains est de sécuriser cette île en la militarisant. Mais cela est perçu par la Chine comme une atteinte non seulement à sa sécurité, mais aussi à sa souveraineté. Rappelons que Taïwan n’est pas un État indépendant. Armer Taïwan, c’est comme armer la Corse. Les Chinois sont donc opposés à ce procédé.

Si nous y regardons de plus près, les propositions de la Chine peuvent s’appliquer à l’Ukraine, à Taïwan, mais aussi à de nombreux autres conflits comme la Palestine par exemple. Ce n’est donc pas un plan de paix taillé sur mesure pour l’Ukraine, mais des propositions pour régler politiquement des conflits, dont le conflit ukrainien.

La réaction des Occidentaux aux propositions chinoises a été glaciale. Mais Volodymyr Zelensky a jugé “nécessaire” de “travailler” avec Pékin pour œuvrer à une résolution du conflit. Comment analysez-vous la réaction du président ukrainien?

Les relations entre l’Ukraine et la Chine n’étaient a priori pas si mauvaises. Du moins, jusqu’en 2021. Les Chinois étaient disposés à investir en Ukraine. Ils avaient d’ailleurs racheté la majeure partie des parts de Motor Sich, l’un des plus grands fabricants de moteurs d’avions et d’hélicoptères au monde qui avait été fondé en 1907 et qui avait littéralement pris son envol durant l’ère soviétique. Mais en mars 2021, le gouvernement ukrainien décidait de nationaliser ce géant de l’aéronautique. Les Chinois ont perdu leur investissement dans l’aventure. Cela a créé des tensions évidemment[1]. Mais cela n’a pas débouché sur une foire d’empoigne entre Pékin et Kiev. Les Chinois sont patients et ont pu maintenir des relations si pas cordiales, du moins courtoises.

D’ailleurs, au printemps 2022, quand Volodymyr Zelensky a souhaité entamer des négociations, il a contacté trois pays pour jouer les médiateurs: la Turquie, Israël et la Chine. L’idée que Pékin soit impliquée dans la résolution du conflit n’est donc pas nouvelle, elle flotte dans l’esprit des Ukrainiens depuis un an.

Mais pour le coup, les Occidentaux et les Ukrainiens ne sont visiblement pas sur la même longueur d’onde.

La logique des Occidentaux est simple: vous êtes avec nous ou contre nous. La Chine tombe de ce fait dans le camp ennemi. Pourtant, la réflexion des Ukrainiens n’est pas saugrenue. Ils ont compris que les États-Unis avaient essayé tous les moyens dont ils disposaient pour mettre la Russie sous pression. Et ça ne fonctionne pas. La Chine pourrait en revanche avoir une oreille plus attentive auprès de Moscou. Ce n’est pas pour rien que les trois pays choisis comme médiateurs par l’Ukraine sont des pays qui n’entretiennent pas de mauvaises relations avec la Russie. Israël et la Turquie sont même des pays qui ont des liens étroits avec les Occidentaux et qui sont en quelque sorte à cheval entre les deux mondes. L’Ukraine pense donc certainement que la Chine, grâce à ses liens avec la Russie, pourrait être un interlocuteur pertinent pour forcer la Russie à négocier. La même réflexion ne pourrait pas s’appliquer à la Suisse par exemple. Elle a traditionnellement joué les médiateurs dans de nombreux conflits. Mais elle n’a plus la crédibilité nécessaire aujourd’hui pour entamer un dialogue avec Moscou, car elle a abandonné sa neutralité historique au profit d’un alignement avec les Occidentaux.

Si le président ukrainien s’est dit ouvert aux propositions chinoises, les États-Unis et l’Union européenne les ont immédiatement expédiées à la corbeille. Pourquoi?

La Chine a une histoire de non-ingérence dans les affaires intérieures des pays avec lesquels elle coopère. Par conséquent, la Chine comme médiateur, c’est un choix assez logique. Mais les Occidentaux voient les choses de manière différente. En mars 2022 déjà, ils avaient ordonné aux Ukrainiens d’abandonner tout de suite l’idée de négocier avec les Chinois.

La stratégie occidentale consiste à isoler les adversaires sur la scène internationale pour ensuite imposer des conditions qui leur permettraient de revenir dans le concert des nations. C’est évidemment très clair avec la Russie aujourd’hui. Et, si la crise ukrainienne l’a un peu effacé depuis, c’était également très clair à l’égard de la Chine durant la crise covid. Sous la mandature de Donald Trump en effet, toute une série de mesures a été adoptée pour essayer de rendre la Chine responsable de la crise sanitaire et l’isoler sur la scène internationale.

Oui, Donald Trump ne parlait pas du covid-19, mais du “virus chinois”.

Certains politiciens américains ont même proposé de traduire la Chine devant une cour internationale pour réclamer des dommages et intérêts. Il y a en fait une espèce de haine à peine dissimulée pour tout ce qui n’est pas occidental et qui pourrait supplanter la primauté de l’Occident dans le monde. La Chine reste donc une cible de choix pour les Américains. Lui donner un rôle de médiateur dans le conflit ukrainien, ce serait la crédibiliser sur la scène internationale. Et ça, les Occidentaux n’en veulent pas.

En revanche, ils essaient de convaincre Pékin de manière assez infantile d’appliquer aux Russes les sanctions qu’eux-mêmes ont décidées. Alors qu’ils appliquent déjà des sanctions à la Chine! Ce sont littéralement des procédés de parrains mafieux: on vous met des sanctions, et si vous ne faites pas ce qu’on vous dit, on vous met de nouvelles sanctions; et maintenant, vous allez appliquer des sanctions à d’autres sans quoi on vous en ajoutera des plus sévères encore. Les Occidentaux sont dans cette dynamique. Les Chinois n’ont quant à eux pas beaucoup d’états d’âme sur la question ukrainienne. Ils n’ont pas d’animosité à l’encontre de ce pays. Et ils n’en ont évidemment pas à l’égard de la Russie. Ce qui facilite un éventuel rôle de médiation.

Sans passer par la Chine, les Occidentaux espèrent-ils tout de même trouver une issue politique à la crise ukrainienne? Ou bien comptent-ils poursuivre la guerre encore longtemps?

J’ai une réponse rationnelle à votre question. Mais celle des Occidentaux ne l’est pas du tout. Dans une interview accordée fin novembre 2022, l’ambassadeur de Suisse à Kiev – par ailleurs un ami – expliquait que l’Ukraine était en train de gagner la guerre et que la Russie était dans une mauvaise posture. Selon son raisonnement, il ne fallait surtout pas négocier avec les Russes qui étaient demandeurs, car à bout  de souffle. Il fallait au contraire soutenir l’Ukraine pour qu’elle regagne du terrain et pour qu’elle se trouve en meilleure posture lorsque les négociations arriveraient.

J’ai écrit un article pour expliquer combien cette vision est factuellement et moralement erronée. Factuellement erronée, car la Russie n’est pas en mauvaise posture et n’est pas demanderesse de négociations. Cette posture est aussi moralement erronée, car si l’on compare cette guerre à un match de foot, nous sommes dans les prolongations et nous essayons de marquer les deux goals qui nous assureront la victoire. Quel qu’en soit le prix. Or, c’est l’Ukraine qui paie. Tous les experts, et même des politiciens occidentaux dont le secrétaire d’État Antony Blinken, constatent que l’Ukraine ne parviendra par à récupérer tous les territoires occupés par la Russie. Penser que les Ukrainiens vont significativement améliorer leur posture avant les négociations, cela reste un vœu pieux.

Quel est l’objectif de poursuivre la guerre alors?

Rendre la vie suffisamment difficile aux Russes pour qu’ils en aient assez et acceptent de négocier selon les termes du camp adverse. Problème: ceux qui paient le prix d’une telle politique sont les soldats ukrainiens qui sont dans un rapport de 1 contre 10 avec l’armée russe. On joue donc avec la vie des Ukrainiens de manière assez peu éthique.  

C’est une guerre d’usure qui se déroule maintenant en Ukraine ?

C’est le cas depuis l’été 2022, quand l’objectif annoncé par Vladimir Poutine de démilitariser l’Ukraine a factuellement été atteint. La plus grande partie des capacités militaires de l’Ukraine a en effet été détruite à ce moment-là, ce qui a poussé Kiev à réclamer des aides et des armes plus importantes.

Et qu’est-ce qui a poussé les Occidentaux à s’engager sur cette voie ?

Les Occidentaux cherchaient à faire traîner le conflit, présupposant que l’armée russe perdait plus d’hommes que l’armée ukrainienne. Par conséquent, la population russe allait être plus vite lassée par cette guerre. Mais la réalité est totalement différente. L’Ukraine perd bien plus d’hommes que la Russie où le soutien à Vladimir Poutine se stabilise autour de 82% d’opinion favorable.

Pourquoi la stratégie occidentale a-t-elle échoué ?

Après avoir atteint leurs objectifs de démilitarisation et lorsque les livraisons d’armes à l’Ukraine ont commencé à augmenter, les Russes ont compris qu’ils étaient devant une baignoire que l’on vide en laissant le robinet ouvert. À partir de ce moment-là, ils n’ont plus lancé de grandes opérations. Les Russes ont consolidé leurs positions et ont répliqué aux attaques de l’armée ukrainienne, la détruisant petit à petit. Le message de la Russie apparait très clairement : si vous utilisez une arme qui a 30 km de portée, on avancera de 30 km pour la détruire ; si vous utilisez des missiles de 300 km, on avancera de 300 km. Et ainsi de suite.

Le retrait russe de Kharkov et de Kherson est assez symptomatique de la stratégie russe et des déboires de l’armée ukrainienne. Dans une carte analysant la densité des troupes russes un mois avant ce retrait, j’expliquais dans mon livre[2] que la Russie avait peu d’effectifs dans ces zones et n’avait manifestement pas l’intention de s’y battre. Quand les Ukrainiens ont fait mine d’attaquer, les Russes ont simplement retiré leurs troupes avec l’idée que le territoire peut se reconquérir tandis que les vies perdues ne se récupèrent pas. Du côté ukrainien, la logique est inverse. Ils sacrifient leur vie pour du territoire. Comme on le faisait d’ailleurs dans le nord de la France lors de la Première Guerre mondiale. L’armée ukrainienne arrive ainsi au bout de ses capacités humaines.

Ce facteur démographique est crucial, les États-Unis ne peuvent pas l’ignorer. Pourquoi poursuivre cette guerre d’usure en promettant de nouvelles livraisons d’armes comme Joe Biden l’a fait lorsqu’il était en visite à Kiev ?

Soyons très clairs : tous ceux qui soutiennent l’Ukraine aujourd’hui n’ont strictement aucune considération pour ce pays. Ils se fichent de ce qui s’y passe et des pertes qu’il peut y avoir. Le but de cette opération est de nuire voire de détruire la Russie, quel qu’en soit le prix qu’ils se gardent bien de payer eux-mêmes, mais qu’ils font payer aux Ukrainiens.

On parle tout de même beaucoup des « efforts » occidentaux, avec des livraisons d’armes toujours plus importantes…

Certes, nous livrons des armes. Mais beaucoup sont des armes obsolètes, voire des armes de rebut. Par exemple, certains missiles britanniques antichars livrés à l’armée ukrainienne étaient périmés, donc dangereux à utiliser pour les Ukrainiens eux-mêmes. Regardez également ce qui se passe avec les fameux chars Leopard. Les  Espagnols en avaient promis, mais ils n’ont pas trouvé suffisamment de ces vieux chars en bon état et ont envoyé leur deuxième garniture. Idem pour l’Allemagne qui avait annoncé qu’elle forgerait une alliance pour fournir un bataillon de Leopard 2A6 modernes et un bataillon de Leopard 2A4, plus anciens. Cela représentait une soixantaine de chars en tout. Finalement, Berlin n’a pu prélever que 14 Leopard 2A6. D’autres pays européens se sont engagés à fournir les modèles plus anciens, mais ils ne sont plus utilisés par l’armée allemande, si bien qu’il manque même des pièces de rechange. Autrement dit, ces Leopard 2A4 qui seront envoyés en Ukraine seront à usage unique. Je rappelle en outre que les Ukrainiens disposaient d’environ 2000 chars jusqu’à l’été dernier. Tout le monde s’escrime à présent pour une cinquantaine d’engins. Quand on met ces informations en perspective, on ne voit pas comment ces quelques chars pourraient changer la donne. Tout cela montre que derrière leurs beaux discours, les Occidentaux n’ont aucune considération pour les Ukrainiens, c’est de l’habillage.

Le ministre des Affaires étrangères et l’ancien Premier ministre israélien ont expliqué qu’au printemps 2022, Kiev était prêt à négocier, mais que les États-Unis s’y étaient opposés. Aujourd’hui, la situation sur le terrain pourrait-elle amener Washington à accepter des négociations ?

Nous sommes dans une situation quelque peu ambiguë. Les Américains constatent qu’ils ne vont pas s’en sortir sur le terrain. Par ailleurs, la France, l’Allemagne et l’Italie auraient dit à Zelensky qu’il faudrait des succès sur le champ de bataille, sans quoi l’Europe ne pourrait plus le soutenir. On s’aperçoit que le narratif tenu jusqu’à maintenant était faux, qu’on a menti sur ce conflit et que la situation, depuis le début, est à l’avantage de la Russie. Maintenant, le grand défi des Occidentaux consiste à pouvoir changer une défaite en victoire. Certains disent qu’il va falloir négocier, car rien ne pourra être obtenu sur le terrain. D’autres soutiennent au contraire qu’il faut tout de même continuer le conflit pour être en meilleure position avant de négocier.

C’est aussi la position de Volodymyr Zelensky qui continue à réclamer plus d’armes ?

Fin février 2022, fin mars 2022 et août 2022 : à trois reprises, le président ukrainien a tenté de négocier, mais ces trois phases ont été court-circuitées par les Occidentaux. Il faut se rendre compte que l’Ukraine est devenue totalement dépendante de l’aide occidentale. Si demain, cette aide s’arrête, tout s’effondre. D’une certaine manière, les Occidentaux ont pris Volodymyr Zelensky en otage. Si bien que l’Ukraine est à présent engagée dans une course à l’échalote. Il lui faut une victoire pour prouver qu’il faut continuer à la soutenir.

On comprend les dynamiques qui poussent Washington et Kiev à poursuivre le conflit. Et du côté russe ? Réagissant aux propositions chinoises, le Kremlin a déclaré que les conditions nécessaires à une solution pacifique n’étaient pas réunies « pour l’instant ».

Pour l’heure, les Russes n’ont aucune motivation à venir s’asseoir à la table des négociations. En effet, les Occidentaux ont montré qu’ils ne voulaient pas l’arrêt du conflit, ils l’alimentent en permanence en livrant des armes à Kiev. Par ailleurs, fin 2022, Angela Merkel, François Hollande, l’ancien président ukrainien Petro Porochenko et l’actuel président Volodymyr Zelensky ont reconnu que les accords de Minsk signés avec la Russie pour mettre fin à la guerre du Donbass avaient été conclus dans l’unique but de gagner du temps pour permettre le réarmement de l’Ukraine. Par conséquent, les Russes sont beaucoup moins disposés à négocier aujourd’hui si l’objectif est à nouveau de gagner du temps pour réarmer l’Ukraine. Les Russes sont d’autant moins enclins à négocier qu’ils continuent à détruire l’armée ukrainienne, surtout son potentiel humain. Ayant l’avantage sur le terrain et n’ayant aucune confiance dans la parole des Occidentaux, la Russie ne voit pas l’intérêt de négocier maintenant.

Finalement, aucune des parties impliquées ne veut la fin de la guerre ?

Nous sommes effectivement dans une spirale qui conduit à la poursuite du conflit. Les Occidentaux ne veulent pas perdre la face. L’Ukraine ne veut pas abandonner le combat trop facilement pour maintenir son image et le soutien occidental. Quant à la Russie, si on veut l’amener à la table des négociations, il faudra lui présenter des garanties bien plus élevées que ce qu’on aurait pu lui soumettre au printemps 2022.

Il aurait fallu ne pas bloquer les précédentes tentatives de médiation plutôt que de s’engager dans cette guerre d’usure ?

Rappelons que le 25 février, soit 24h après le début de l’opération russe, Volodymyr Zelensky avait lancé un premier appel à négocier. Tout était possible à ce moment-là. Les Russes aussi étaient prêts à discuter. Leur objectif n’était pas du tout une conquête territoriale, c’était d’une certaine manière un objectif fonctionnel : non seulement protéger la population du Donbass, mais aussi négocier la neutralisation de l’Ukraine ; la Russie était ainsi déjà montée d’un cran après l’échec des accords de Minsk. Un cran qui n’était pas insurmontable pour les Ukrainiens. La neutralisation de l’Ukraine faisait en effet partie des propositions que Volodymyr Zelensky était prêt à discuter en mars 2022. Mais ces tentatives de médiation ayant avorté, les Russes vont en demander plus à présent.

Mauvais calcul des Occidentaux, donc ?

Ils avaient annoncé en mars que l’Ukraine avait pratiquement gagné la guerre. On s’aperçoit que ce n’est pas trop le cas, qu’on a tiré des plans sur la comète et surtout, qu’on a construit une stratégie sur du vent. Les Occidentaux ont construit une stratégie sur une situation telle qu’il la souhaitait plutôt que ce qu’elle était réellement. Ils sont aujourd’hui enfermés dans leur propre narratif, mais ils sont arrivés dans un cul-de-sac. Quand on voit le dernier paquet de sanctions de l’UE, où on finit par interdire l’exportation de cuvettes de w.c., on comprend que les Européens sont au bout du rouleau et n’ont plus aucun moyen de pression sur la Russie.

Pour éviter une défaite, les États-Unis pourraient-ils s’engager davantage dans le conflit ?

Ce n’est pas impossible et je ne suis pas dans la tête des décideurs américains. Mais vous avez tout de même un rapport de la Rand Corporation paru il y a quelques semaines, il préconise d’éviter de s’engager dans une guerre longue et recommande au gouvernement américain de trouver tous les moyens possibles de négocier.

Plus vous vous impliquez dans un conflit, plus vous avez des chances de vous plantez si votre adversaire à une meilleure capacité. C’est le cas de la Russie. Obama disait déjà qu’il ne fallait pas s’attaquer à la Russie, car elle avait cette capacité d’escalation dominance, de dominance de l’escalade : la Russie peut monter les crans d’un conflit presque à l’infini, alors que les Occidentaux ne le peuvent pas. Ce pays a perdu 25 millions d’hommes entre 1941 et 1945. Les Russes ne veulent pas que cela se répète et ils ont manifestement assuré leurs arrières. D’un côté, les Occidentaux sont en train de griller leurs propres capacités militaires pour soutenir Kiev et ils ont déjà dépensé 150 milliards de dollars en un an. C’est deux fois le budget de la Défense de la Russie. De l’autre côté, les Russes n’ont pas encore entamé tout leur potentiel militaire. Et leur économie continue de tourner alors que celle des pays européens est exsangue. On s’aperçoit en Europe qu’à vouloir attiser ce conflit, on se met nous-mêmes dans une situation de plus en plus défavorable.

 

Source: Investig’Action

Photo: Manhhai – Flickr CC 2.0

 

Jacques Baud est un ancien colonel d’État-major général, ex-membre du renseignement stratégique suisse, spécialiste des pays de l’Est. Il a été formé dans les services de renseignement américain et britannique. Il a été chef de la doctrine des opérations de la paix des Nations Unies. Expert des Nations Unies pour l’État de droit et les institutions de sécurité, il a conçu et dirigé le premier service de renseignement multidimensionnel des Nations Unies au Soudan. Il a travaillé pour l’Union africaine et a été durant 5 ans responsable de la lutte contre la prolifération des armes légères à l’OTAN. Il a été engagé dans des discussions avec les plus hauts responsables militaires et du renseignement russes juste après la chute de l’URSS. Au sein de l’OTAN, il a suivi la crise ukrainienne de 2014, puis a participé à des programmes d’assistance à l’Ukraine.  Il est l’auteur de plusieurs livres sur le renseignement, la guerre et le terrorisme, et en particulier Le Détournement aux éditions SIGEST, Gouverner par les fake news, L’affaire Navalny, et Poutine, maître du jeu ? aux éditions Max Milo.

 

Notes:

[1] L’entreprise Beijing Skyrizon évoque une facture de 4,5 milliards de dollars pour compenser les dommages. (NDLR)

[2] Jacques Baud, Opération Z, Ed. Max Gillo, 2022.

 

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