Ernesto Guevara et Alberto Granado, une amitié plantée sur deux-roues

Après la mort d’Alberto Granado, nous republions un entretien réalisé pour le hors-série de “l’Humanité” : “Viva Guevara” (40 ans après sa mort). Entretien réalisé en septembre 2007. Alberto Granado a connu le Che lorsqu’il avait quatorze ans. Ensemble, ils ont sillonné l’Amérique latine.

 

«L’Amérique latine qu’il a traversée et connue, a bien changé depuis. »

 

Alberto Granado est l’un des fidèles compagnons d’adolescence d’Ernesto Guevara. De leur rencontre en 1943 à Cordoba naîtra une puissante amitié. Ils partagent les mêmes passions pour le rugby, la médecine et les voyages. En 1951 sur une Norton 500, la Poderosa, ils entreprennent un périple à travers l’Amérique du Sud qui durera près d’un an. «Mial» et «Fuser», leurs surnoms de rugbymen, se perdent de vue sans s’oublier. Quarante ans plus tard, Alberto Granado confie que, dès il en a l’occasion, il aime parler du Che surtout aux jeunes générations.

 

Compagnon d’adolescence d’Ernesto, vous êtes un témoin privilégié de cette période de sa vie. Comment était le jeune « Fuser », comme on le surnommait à l’époque ?

 

Lorsque je l’ai connu, c’était encore un enfant. Il avait quatorze ans et j’en avais vingt. À cet âge-là, la différence d’âge paraît plus importante. Je dis toujours que le jeune Ernesto Guevara était comme n’importe quel autre un jeune, avant de me reprendre. Il y avait certains côtés qui le rendaient attractif au point qu’une personne majeure, comme moi, s’intéresse à lui. Il avait une capacité de raisonnement, et surtout une profondeur, qui sortait de la normale pour un jeune de son âge. Sa force de discussion me fait dire qu’il n’était pas un parmi d’autres. À cette époque, les autres jeunes l’appelaient le « Guevara le fou ». Et à l’époque, jamais je n’aurais imaginé qui il serait devenu. Mais il était brillant, il lisait et débattait beaucoup, et il était drastique contre les menteurs.

 

Ernesto Guevara et Alberto Granado
autour de la Poderosa II

En décembre 1951, vous décidez de partir à moto à travers l’Amérique latine. Comment est né ce projet ?

 

Nous aimions tous les deux voyager. Cette idée de voyage sud-américain était mon idée. Lorsque nous nous sommes connus, je me dédiais depuis plusieurs années à lire, des ouvrages, tels que le Trésor de la jeunesse, qui évoquaient tous les topiques : l’histoire, la géographie, les contes, les nouvelles, bref, je les avalais tous. C’est ainsi que j’ai décidé de voyager. Ernesto aussi aimait les voyages. Chaque fois qu’il le pouvait, il venait d’Alta Gracia, où il vivait, jusqu’à Cordoba où se trouvait ma famille. Ces deux villes se trouvaient à une distance de cinquante kilomètres. Plus tard, il a réalisé un voyage à bicyclette où il avait installé un vélomoteur. Il a traversé l’Argentine, quelque 4 000 kilomètres. Il avait donc ce goût du voyage. J’avais aussi ce désir mais je voyageais théoriquement. Nous avions aussi en commun le sport, la lecture. Depuis le jour où nous nous sommes connus, nous nous sommes trouvé beaucoup de points communs y compris sur ce que nous n’aimions pas. Sur la forme, nous étions incapables de reculer. Concernant le voyage, notre ambition était que nous de nous déplacer le moins possible de façon touristique. Nous avons élaboré l’idée du voyage à moto en octobre 1951 et nous partons en décembre. La Poderosa II fait partie en tant que telle de l’expédition car la moto offre une autre perspective du voyage. Et puis cela te rend plus facile de fuir la tendresse de la famille, la fiancée… Car les sentiments qui t’unissent t’enracinent. Si l’on veut voyager et connaître, il faut savoir rompre.

 

Ce voyage va-t-il être à l’origine d’une prise de conscience quant aux conditions de vie des peuples d’Amérique latine ?

 

Oui. Il m’en coûtait et il me coûte toujours d’avouer que ce voyage fut si important. Les années passant, les livres écrits, le film réalisé, on se rend compte que des étapes du voyage constituent de nouveaux points de départ, et mises au point de la vie. En Argentine, un berger nous a raconté l’exploitation. Ernesto a fait la connaissance d’une vieille dame qui avait été l’esclave d’une famille qui voulait la congédier parce qu’elle ne pouvait plus travailler. Il considérait que les gouvernants devaient plus se préoccuper des gens que de leur monde.

 

Après ce périple, vous vous perdez de vue. Le Che rentre à Buenos Aires tandis que vous restez au Venezuela…

 

Alberto Granado et Ernesto Guevara
alors qu'ils parcouraient l'Amérique latine

Nous ne savions pas si nous allions nous consacrer à la recherche ou à la poursuite de voyages mais le plan était de nous retrouver une fois qu’il aurait obtenu son diplôme de médecine. Il voulait accomplir la promesse faite à sa mère de devenir médecin. Durant cette période il m’écrivait, jusqu’à ce qu’il m’annonce qu’enfin diplômé il venait me voir. Il réalise alors son second voyage avec Calica Ferrer. En arrivant en Équateur, il change de route et décide d’aller au Guatemala. Il pensait que la révolution d’Arbenz était plus importante que le Venezuela où l’on se consacrait à faire de l’argent. Il m’a dit, « je t’écrirai ». Le temps passait. Après le débarquement de Granma, j’ai découvert dans le journal Nacional, un article qui annonçait que le médecin argentin est mort lors du débarquement à Cuba. Il ne donnait pas le nom d’Ernesto Guevara. J’ai appelé la famille et sa mère m’a dit qu’il était vivant. Il disait : « J’ai cinq vies, il m’en reste trois »… C’était le signe de reconnaissance pour que l’on sache que c’était lui, ainsi que le surnom « Tété », que lui donnaient ses parents lorsqu’il était enfant. En Amérique latine, nous suivions la révolution cubaine, à travers Radio Rebelde et en aidant économiquement les associations qui existaient au Venezuela. Après le triomphe de la révolution cubaine, Ernesto tomba malade et m’écrivit une lettre où il m’expliquait pourquoi il ne pouvait venir. Le temps passa. Et je décidais d’aller à Cuba. Cela faisait presque huit ans que l’on ne s’était pas vu. Il était déjà commandant, moi j’étais un homme marié avec deux enfants. Le temps avait passé depuis cette période du voyage à motocyclette.

 

Qu’avez-vous ressenti en voyant Fuser devenu l’un des commandants les plus importants de la Révolution cubaine ?

 

Immédiatement, j’ai su qu’il était toujours le même, et dans le même temps, il ne l’était plus. Il était toujours l’ami fidèle, sympathique, chaleureux, de bon augure mais il avait gagné en profondeur. Il n’était plus seulement Fuser, Ernesto. Ils avaient triomphé à peu près un an auparavant, et il avait acquis des connaissances et une maîtrise de la parole plus amples. Le voyage que nous avions entrepris nous avait ouvert les yeux d’un point de vue social. Nous voulions lutter contre les latifundistes et les ennemis des ouvriers, nous opposer à la stupidité de la guerre. Nous souhaitions un monde meilleur. Mais il nous manquait une perspective politique. Le Che avait beaucoup lu « Saint Karl » (Marx), comme il l’appelait, et Lénine mais c’est son expérience au Guatemala et la présence de Hilda Gadea, puis le Mexique qui l’ont beaucoup influencé. En juillet 1960, alors que j’écoutais le discours de Fidel, j’ai réalisé qu’il parlait de ce que nous débattions et rêvions en Argentine. J’ai compris qu’il fallait tout laisser pour venir ici. Une révolution commençait.

 

Qu’est-ce que cela a signifié être l’ami du Che ?

 

La vie a démontré qu’il attachait beaucoup d’importance à la place de l’individu. Il a été pour moi une sorte de défi de vie pour être meilleur. Il était sans indulgence pour les menteurs et ceux qui aimaient l’argent facile. Le plus grand défaut du Che est qu’il avait trop de vertus : il était bel homme, intelligent, cultivé, médecin, courageux… Car on peut être courageux et voleur, médecin et mercantile. Pour moi, les plus grandes vertus du Che étaient son incapacité à mentir et à accepter les mensonges ; son refus de faire quelque chose qui ne lui correspondait pas et à ne pas être le premier à réaliser quelque chose qui doit l’être. Nous étions donc incapables de le suivre.

 


Source: L'Humanité

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